Concours pour la comédie, scène nationale de Clermont-Ferrand

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 08/03/2016

Article paru dans le d'A n°242

Pour sa scène nationale, Clermont-Ferrand a choisi de réhabiliter une ancienne gare routière. Ce site décalé et le choix des équipes en compétition, comprenant notamment un Pritzker Prize, méritaient que l’on s’intéresse à ce concours.

La monumentale gare routière de Clermont-Ferrand, aujourd’hui désaffectée, témoignait à la fois du rayonnement de l’ancienne capitale de l’Auvergne sur son hinterland et de la croissance de la ville après-guerre liée à celle de l’usine Michelin. Sa construction avait d’abord été confiée à Jacques-Henri Labourdette, mais c’est Valentin Vigneron qui en assurera la conception et la réalisation de 1957 à 1961. Cet architecte local très actif dans la ville et ses environs – il est notamment le maître d’œuvre la Maison de la culture attenante – a su produire un exemple parfait de classicisme structurel. Son édifice en béton clair sait affirmer une modernité pondérée contrastant avec les constructions patrimoniales du centre-ville et leur obsédante pierre noire de Volvic. Colonnes cannelées et claustras aux motifs triangulaires renvoient très implicitement à la modénature du musée des Travaux publics d’Auguste Perret, dont il n’est pourtant pas l’élève… Ainsi, sous la toiture portée par des fûts fuselés abritant le hall d’accueil viennent toujours se glisser les structures mineures des différents services, de la billetterie au buffet. Une inclusion que l’on retrouvait dans la partie arrière, avant qu’elle ne soit détruite, dans un registre encore plus spectaculaire. Sous un large auvent autonome coulissaient autrefois de longues passerelles en porte-à-faux lancées au-dessus des quais. Elles permettaient l’arrimage des valises et des colis sur les porte-bagages fixés aux toitures des autocars.


À l’intérieur, sous la coupole aplatie de l’atrium à l’acoustique très réverbérante semble encore persister la rumeur muette d’une foule de déracinés, impatients de rejoindre leur village. Réactiver cet espace en jachère en élevant un grand équipement régional sur son ancienne aire de manœuvre paraît donc tout à fait pertinent. Il a été longtemps question d’une bibliothèque. Mais après de nombreuses tergiversations – et la découverte incongrue, lors du creusement des fondations, d’un pied en bronze semblant appartenir à une statue antique monumentale de plus de cinq mètres de haut –, ce sera une scène nationale.

Pour ce programme ambitieux comprenant deux salles – une salle de 900 places équipée d’une cage de scène de 25 mètres de hauteur et une salle polyvalente pouvant accueillir 350 spectateurs –, la ville n’a pas hésité à convoquer de grands noms de l’architecture nationale et internationale, associés à des équipes locales : Souto de Moura, Rudy Ricciotti, Brigitte Métra et K-architectures.

Que la comédie commence ! Laissons entrer les acteurs de la scène architecturale contemporaine, qui vont chacun jouer leur pièce, marquée par la sénilité ou la naïveté, l’exubérance ou le retrait...



PANTALON

Eduardo Souto de Moura, Porto, associé à Bruhat & Bouchaudy, Chamalières et Vichy (lauréat)

La comédie à la manière de Pantalon est un peu vieux jeu. L’architecte médaillé de Porto sait habilement jouer avec l’ordre urbain pour provoquer de subtiles dissonances. Ainsi la grande salle, et son énorme cage de scène, vient-elle se dresser dans l’axe du hall de Valentin Vigneron, tandis que la petite salle pivote, en contrepoint, sur l’angle nord-est pour s’aligner sur la rue Léo-Lagrange. Comme pour l’Opéra Garnier, trois volumes se succèdent et correspondent chacun à un élément du programme : la coupole du hall de l’ancienne gare routière préservée, la salle oblongue et la tour de la cage de scène... La salle est sans surprise, un amphithéâtre se glisse sous un plafond qui reprend paresseusement le motif circulaire de la coupole aplatie de Valentin Vigneron.

Gageons qu’à des kilomètres de Porto, loin de ses artisans et de ses entreprises préférées, Souto de Moura, connu pour son sens de la construction et du détail, parviendra à donner un souffle à ces masses pour l’instant bien dévitalisées. Félicitons plutôt la mairie qui a fait un joli doublé : avoir une œuvre signée par un Pritzker Prize et une construction presque générique. D’avoir retenu une star internationale, tout en faisant l’économie des caprices et des ambitions d’habitude liés à ce genre de personnalité…


COLOMBINE

Brigitte Métra, Paris, associée à Sextant Architecture

Ingénue et spontanée, Brigitte Métra ose construire sur l’icône néo-Perret des années 1950 et son savant enchâssement structurel. Elle lance sur la toiture un vaste vélum métallique qui se poursuit sur l’ensemble de la composition afin de lui accorder une unité. Cette construction évanescence, qui abrite les foyers vitrés ouverts sur la ville, reprend habilement le motif triangulaire des claustras à la Perret. Elle s’offre comme un paysage d’Auvergne çà et là ponctué de puissants cratères et accorde à la Comédie la masse critique qui lui permet de rivaliser avec la haute silhouette de sa sœur jumelle, la Maison de la culture attenante. Sous cette ample résille, chaque élément programmatique peut se développer et s’affirmer dans une totale autonomie sans mettre en crise l’intégrité de l’ensemble. Ainsi les boîtes renfermant les différents pôles voient leurs angles s’émousser pour apparaître comme des bunkers ou des blocs granitiques, tandis que la salle ovoïde semble renvoyer aux champignons de Tintin dans $L’Étoile mystérieuse,$ une référence en matière de géologie.

Si l’extérieur peut parfois laisser songeur, la grande salle blanche sait se constituer en elle-même comme un lieu événementiel dans lequel les Clermontois auront spontanément envie de se montrer. Son balcon, qui permet de rapprocher le public de la scène, lui accorde des proportions harmonieuses, tandis que ses parois recouvertes de sculptures acoustiques rappellent parfois les églises rococo de Bavière. L’architecte montre qu’elle sait concevoir une salle de spectacle attrayante, efficace et contemporaine ; ses collaborations avec Jean Nouvel à Lucerne ou à la Philharmonie de Paris n’ont pas besoin de le prouver.


MATAMORE

Rudy Ricciotti, Bandol, associé à Philippe Moinard + Arnaud Boyer

Matamore entre en scène à grand fracas ! Rudy Ricciotti constitue d’emblée une masse critique en empilant les deux salles. La « black box » vient ainsi se placer contre la partie émergeante de la cage de scène. La création de ce haut bloc lui permet de prendre une position claire face à l’impressionnante silhouette de la Maison de la culture et de libérer de l’espace pour un jardin longeant la rue Léo-Lagrange, afin de faciliter les relations entre le centre et les quartiers sud. Cette tour se décolle de l’ancienne gare, transformée en espace d’exposition, et pivote pour mieux s’adresser à la ville, comme la mosquée du chah de la grande place d’Ispahan sait se désolidariser de son porche monumental pour s’orienter vers La Mecque.

Les espaces annexes, qui enserrent les deux plateaux, se présentent, avec leurs pare-soleil irréguliers en béton blanc, comme une accumulation strates rocheuses. Quant aux parois de la salle principale et de ses foyers, qui déclinent et agrandissent à l’envie drapés et plissés de la statuaire antique, elles dessinent autant de stupéfiantes grottes – celle de $La République$ de Platon ou celle de $L’illusion$ de Corneille – capables d’attirer le public quel que soit le spectacle.


PEDROLINI

K-architectures, Paris

Le recours au tectonique – déjà exploité dans les deux projets précédents : le paysage volcanique de Brigitte Métra et les strates géologiques de Rudy Ricciotti – revient ici sous une forme à la fois moins événementielle et plus pertinente.

La Comédie de Karine Herman et Jérôme Sigwalt, nos timides Pedrolini, se compose d’une accumulation de volumes aux différentes altimétries. Ces blocs de béton opaque se strient de hautes scarifications verticales et trouvent leur référence dans la falaise ou dans la carrière de pierre plus que dans l’architecture. Ils forment une composition massive qui sait se mettre en retrait pour mieux faire ressortir les qualités constructives du bâtiment de l’ancienne gare routière.

Ainsi, derrière les hautes colonnes fuselées et leurs fins claustras se dressent des masses amorphes de béton matricé empilées aléatoirement comme autant de couches calcaires sédimentaires. Elles semblent dresser devant la ville une scène pirandellienne permettant à cet exemple parfait de classicisme structurel des années 1950 de réclamer son auteur à grands cris…


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