Controverse à Venise. Modernité : passée ou présente ?


Publié le 30/06/2014

Article paru dans le d'A n°228

6 juin 2014, une centaine d'architectes français débarquent dans les Giardini de Venise. Devant le pavillon de la France qu’ils viennent tout juste de visiter, Christian de Portzamparc et Edouard François confrontent leurs premières impressions avant de visiter plus en détail le reste de l’exposition. 

Faut-il encore interroger la modernité ? Oui répond le premier qui y voit un inventaire salutaire, non rétorque le second, qui déplore une attitude passéiste.

Propos recueillis par Soline Nivet et retranscrits par Delphine Perrotel.

Edouard François :  « Il y a une forme de folie dans cette question « Modernité, promesse ou menace ? ». Pour un historien c'est inquiétant, imaginerait-on dire « Moyen-Age, promesse ou menace ? Renaissance, promesse ou menace ?  Art Nouveau, promesse ou menace ? »

Pourquoi demander cela ? Quel est l’intérêt pour la France de montrer ce truc ?


Christian de Portzamparc : Tu as raison d'employer le mot « renaissance », car le moment qui est montré là, dans le pavillon français, nous l'avons d’abord vécu comme une renaissance.

Un monde nouveau apparaissait, qui promettait d’être vif, clair, heureux et où la technique et l'esthétique paraissaient réconciliables. Moi j'avais quatorze ans et je regardais tout cela dans Paris Match !

Le moment décrit ici a constitué une rupture dont nous sommes toujours tributaires, d'une certaine façon : nous construisons toujours en béton, nous faisons toujours de la préfabrication, nous avons toujours des profils en métal… Nous ne pouvons pas ignorer cet héritage culturel : sans cette mémoire là, je pense que nous resterions dans la superficialité. Il faut comprendre d'où vient l'espace dans lequel nous vivons, et d'où viennent les techniques que l'on continue d’employer.


EF – Mais l'histoire de l'art est un escalier, monté par des gens gourmands, certes nourris par la marche précédente, mais qui avancent ! Je n'ai absolument rien contre l'idée qu'on fasse une exposition sur la modernité au Maroc, à Casablanca, comme il y en a une actuellement au CCA de Montréal, au contraire. Mais ici, nous sommes à la Biennale de Venise et je me pose la question « est-ce que ce propos à du sens ? », c'est tout, c'est la seule question que je me pose.


CdP – Oui, il a du sens. Parce que l’idéologie de la modernité née à ce moment là reste toujours très inspiratrice de l'esthétique moyenne. Même si elle a évolué dans beaucoup de domaines, 80 % des systèmes métropolitains sont issus de cette époque-là.

Bien sûr nous savons aujourd’hui qu’il faut réfléchir autrement les villes mais il faut aussi continuer à remettre en question notre fascination pour la technique pour pouvoir jouer avec.

Jean Prouvé pensait qu’en dessinant « avec » la technique, il pourrait se doter d’une certaine maîtrise du monde. Il était formidable, mais malheureusement, il n'a pu réaliser que quelques maisons et objets, car la technique est une machine ! Il faut aller aujourd’hui en Chine ou en Corée pour voir cela. La majeure partie de la planète est encore produite par cette énorme industrie que nous voyons disparaître en France, et la question du « plus grand nombre » reste extrêmement dominante, qui assimile encore souvent démocratie et esthétique.

Utopie, ou fausse promesse, il ne s’agit pas aujourd’hui de pleurer puisque tout cela nous l’avons vécu.


EF - Mais pourquoi Rem Koolhaas a-t-il posé cette question à la Biennale ?


CdP - Je pense que Koolhaas est toujours très ambigu : d'une part il voulait lutter contre l’exubérance des formes que l’on voit apparaître partout et revenir à une forme de sobriété où fonction et forme ont une relation. Et pour éviter un retour au modernisme orthodoxe qui lui aurait attiré les critiques des plus jeunes, il nous interpelle sur les interprétations régionales de ce modernisme. Bien entendu il s’agit d’un paradoxe : car le modernisme est universel : l’universalité est justement son ambition et son idéologie !


EF – Mais aujourd'hui nous abordons un nouveau monde, avec l’idée du développement durable. Bien sûr, nous y allons en faisant des loopings et le green washing trouble totalement notre lisibilité. On pourrait croire que finalement c'est de la connerie. Mais justement ! C’est à ce sujet qu’il faudrait donner peu de visibilité. Or ici, on nous tourne la tête derrière ! Les techniques modernes étaient initialement des réactions de survie. La modernité relevait d’abord d’une dimension hygiéniste. Quand on a inventé la pasteurisation du fromage, ce n’était pas pour le « normaliser » mais tous simplement pour ne pas mourir en le mangeant !

Depuis, des outils très performants d’analyse instantanée de la qualité du fromage nous autorisent à inventer de nouveaux fromages…crus !


CdP – Tu as raison de parler d’hygiène : l’urbanisme moderne s'est réclamé de l’hygiène, de la santé. Et puis on s'est aperçu qu’il ne produisait pas de l’hygiène, mais de l'angoisse, de la pauvreté, et évidemment la destruction de la planète.


EF – A cette peur de mourir faute d’hygiène se superpose maintenant une autre peur : celle d’une destruction de la biodiversité qui met désormais en cause la survie même de l'homme. Qu’est-ce qui se passe maintenant ? Voilà la seule question à se poser.

Il aurait été bien plus intéressant de montrer les outils conceptuels de la modernité, pour mettre en lumière leur obsolescence. La proportion ou la trame par exemple, qui ne prévalaient qu’en l’absence de matière ou de contexte. En montrant ces outils-là, on rendrait d'une certaine manière hommage à la modernité tout en montrant pourquoi il faut passer par-delà.

Car notre manière de regarder est liée à d'autres préoccupations contextuelles, locales, économiques, humaines. La modernité n'est pas à rejeter…puisqu’elle est finie ! »


Article paru dans le cadre de notre enquête spéciale sur la 14e Biennale Internationale d'Architecture de Venise.

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