La dimension sonore : introduction

Rédigé par Soline NIVET
Publié le 06/04/2016

Dossier réalisé par Soline NIVET
Dossier publié dans le d'A n°243

Alors même que les progrès techniques permettent de modéliser les sons de la ville du passé et d’anticiper sur ceux des quartiers à venir, comment et à quelles échelles les designers sonores interagissent-ils avec les autres acteurs de la maîtrise d’œuvre du projet ? À la rencontre d’historiens, d’acousticiens et de sound designers, et en évoquant la dimension sonore de quelques projets récents ou en cours, ce dossier esquisse un état de lieux des relations entre architecture et son, tant du point de vue de l’histoire, du projet, que de la prospective.

La dimension sonore de l’espace urbain et architectural est régulièrement évoquée dans les écoles d’architecture et de paysage, par les chercheurs dans les colloques, par les gens de radio, les musiciens ou les compositeurs. Pourtant, excepté les programmes spécifiques de salles de concert ou d’auditoriums, les architectes et les maîtres d’ouvrage ne paraissent pas s’en préoccuper beaucoup ; et les exemples de bâtiments ou d’espaces publics réellement conçus pour leur musicalité sont suffisamment rares pour que l’on cite un peu toujours les mêmes : du pavillon de Peter Zumthor pour l’Exposition universelle de 2000 au splendide orgue marin de Nikola Bašić à Zadar en Croatie (2005), en passant par le quai Latent Sea, créé à Fukushima en 2001 par la designer sonore japonaise Taiko Shono. Pour ce dossier, nous sommes donc allés à la rencontre d’autres métiers qui, chacun à leur façon, ont fait du « sonore » le cœur de leur pratique. Que le son soit pour eux objet de pédagogie, d’histoire, de recherche ou de conception, tous nous disent à quel point l’écoute constitue un véritable sujet pour l’architecture et l’urbanité contemporaines.

Facilités par la maniabilité du matériel et des formats d’enregistrement, de partage et d’écoute des sons en ligne, le field recording et le documentaire radiophonique suscitent depuis quelques années un regain d’intérêt chez les jeunes générations. Pour explorer le monde contemporain, mieux vaut un micro numérique qu’une perche à selfie : il n’y a qu’à écouter les productions d’Arte Radio, de France Culture ou de la RTBF pour s’en convaincre. Ces démarches documentaires convergent souvent autour de l’idée d’une écologie sonore, supposant de prêter attention au paysage comme à un ensemble d’interrelations, fragiles et fugaces, à capter avant qu’elles ne disparaissent.


Du palimpseste au modèle 3D

Chercheuse en « archéologie des paysages sonores », Mylène Pardoen, de l’Institut des sciences de l’homme à Lyon, nous a exposé son projet de modélisation du paysage sonore de Paris au XVIIIe siècle. Au-delà des enjeux techniques et des attendus historiques de cette entreprise, elle en évoque pour nous toute la dimension poétique et l’épaisseur philosophique. À condition d’y prêter oreille, les couches les plus anciennes et les plus fragiles du palimpseste sonore seraient encore audibles dans le brouhaha contemporain…

L’intérêt pour la manière dont les paysages « sonnent » n’est pas nouveau, et l’historienne Calotta Darò retrace pour nous la trajectoire de la notion de soundscape, élaborée outre-Atlantique dans les années 1960, à laquelle elle a consacré plusieurs de ces travaux. Tout en révélant une histoire passionnante et encore méconnue des interactions entre avant-gardes musicales et architecturales dès le début du XXe siècle, elle déplore que la dimension sonore reste encore peu investie par les architectes dans leurs projets. Car de leur côté, musiciens et artistes contemporains se sont, eux, vraiment appropriés les questions d’architecture et de paysage pour imaginer des environnements sonores, des créations in situ ou des improvisations en interaction avec des lieux. Citons, entre autres, le travail d’Éric La Casa, qui enregistre certaines de ces pièces sur des chantiers (nous l’avions croisé sur celui de la Philharmonie de Paris), ou encore de Tarek Atoui dont les performances – From Architecture – jouent avec les sonorités propres de certains bâtiments, comme celui de la Fondation Louis-Vuitton de Frank Gehry.

Il n’y a pourtant pas de réelle frontière entre maîtrise d’œuvre et composition, comme nous l’explique le designer sonore Alain Richon, « à la fois » acousticien, compositeur et musicien. Lorsqu’il décrit de travail de son agence Life Design Sonore sur deux des futures gares du Grand Paris Express, il insiste autant sur les enjeux spatiaux que sur l’attention aux usages à prendre en compte pour faire bruisser correctement un lieu. Encore faut-il, selon lui, réussir à mobiliser chez ses interlocuteurs une culture et une attention qui font encore trop souvent défaut, tant chez les usagers que chez les maîtres d’ouvrage ou les architectes. Dominés par notre culture rétinienne, ne dessinons-nous pas méticuleusement le moindre joint de nos projets tout en tolérant sans broncher qu’ils sonnent creux, ou mal ? Qui aime entendre un parquet flottant ? Des dalles sur plot ?

S’il reste encore difficile, pour un architecte, de modéliser ou d’anticiper la sonorité de son projet, le laboratoire de recherche du Cresson (ENSA Grenoble) s’est attaché à combler cette lacune en mettant à disposition, en ligne, des plug-in élaborés dans le cadre d’une recherche financée par l’ADEME. Avec Esquis’Sons, il est désormais possible d’augmenter des modèles 3D montés sur Rhino d’une modélisation sonore.

Simple question de culture, d’outillage numérique et de bonne volonté ? Pas si simple. Plusieurs de nos interlocuteurs nous l’ont rappelé : la qualité sonore d’un objet ou d’un lieu mobilise une attention, des matériaux ou des expertises peu compatibles avec les budgets serrés des projets ordinaires et reste souvent considérée comme… un luxe.

Les grandes marques ou enseignes l’ont, elles, parfaitement compris, et sollicitent le design sonore pour accompagner leur marketing. Marc Debiès, de l’agence hého, nous décrit précisément ce travail, consistant à accompagner et à scénariser par le son les parcours des clients dans des palaces ou des centres commerciaux, et s’interroge sur cette dimension « industrielle » de la conception sonore. Une question qu’Erik Satie avait déjà largement anticipée dans les années 1920, lorsqu’il annonçait que la « Musique d’ameublement » serait « foncièrement industrielle » et qu’elle « remplirait le même rôle que la lumière, la chaleur et le confort sous toutes ses formes ».


Lisez la suite de cet article dans : N° 243 - Avril 2016

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