À la limite du visible : Wolfgang Tillmans et l’architecture d’Álvaro Siza au musée Serralves

Rédigé par Valérie FOUGEIROL
Publié le 03/05/2016

Article paru dans le d'A n°244

Après avoir établi sa réputation dans la culture alternative londonienne des années 1990, Wolfgang Tillmans, né à Remscheid en Allemagne en 1968, est l’un des artistes les plus influents aujourd’hui. Pour sa première exposition au Portugal, il privilégie ses « paysages verticaux » – des phénomènes visuels, rencontres entre le jour et la nuit, le ciel et la mer, la mer et la terre –, des instants de seuil ou de frontière, des états de matière. L’exposition a toujours été pour lui un espace d’expérience de présentation de ses photographies. Au musée Serralves, Tillmans a conçu un accrochage en relation avec l’architecture des galeries du musée, soumettant les espaces d’Álvaro Siza à de subtiles interventions structurelles et faisant siennes les subtiles fluctuations de la lumière.

Dans la quiétude d’un autre temps, le parc de Serralves déploie sa majesté. Deux architectes français ont joué un rôle central dans la réalisation de cet ensemble d’architecture et de jardins : Charles Siclis pour la villa, de 1925 à 1944, et Jacques Gréber en 1932 pour les jardins. Pour entrer en résonance contemporaine avec le parc, un parcours de sculptures introduit d’autres ponctuations dans l’environnement naturel, privilégiant les œuvres monumentales d’artistes comme Richard Serra, Francisco Tropa ou encore Dan Graham. En 1999, est inauguré le nouveau bâtiment d’Álvaro Siza qui, tout en réinventant une entrée dans le parc, a délicatement déposé une architecture à deux ailes blanches, un musée d’art contemporain. Intégrant les subtilités du contexte naturel et l’intemporalité du lieu, son architecture insuffle une nouvelle relation à l’espace et favorise une présence subtile de la lumière. Le bâtiment se déploie du nord vers le sud, avec un corps central divisé en deux galeries, séparées par un patio. Moderniste poétique, Álvaro Siza dessine avec des lignes droites et pures, levant des murs blanchis qui esquissent une géométrie de volumes sensitifs.

Wolgang Tillmans a évoqué pour nous de manière très simple la façon dont il avait investi l’espace du musée : « Les œuvres de mon exposition sont toutes centrées sur un échange entre eau, frontière et lumière. L’observation des gradations de la lumière est particulièrement centrale. J’ai trouvé que l’architecture de la piscine au bord de l’océan de Siza était époustouflante et générait une émotion forte en créant une expérience physique. J’ai aimé les plafonds bas, particulièrement. Je suis parti de cela pour le rendre plus extrême dans l’installation du couloir que j’ai créé. Le couloir était une partie de l’architecture à laquelle je m’identifiais le moins. Je l’ai changé en une possibilité d’être perçu différemment, en le fermant, en créant deux culs-de-sac. Les plafonniers – qui peuvent être un défi pour l’éclairage de certaines expositions – créent des effets de graduations et de formes qui se reflètent dans mes œuvres. Cela m’a plu de renforcer l’asymétrie du plan de Siza en prolongeant un mur qui devenait également accessible depuis l’axe central. C’était inspirant de travailler dans, avec et contre l’architecture de Siza. »


Du jour à la nuit


Visionnaire, Suzanne Cotter offre une liberté aux artistes contemporains pour réaliser de nouveaux projets dans les espaces du musée qu’elle dirige depuis 2013. En tant que commissaire de l’exposition et complice de longue date de Wolfgang Tillmans, elle l’a invité à investir l’aile droite du musée, pour une « performance » intitulée « On The Verge of Visibility ». Son œuvre, qui se conçoit dans l’installation de ses photographies dans l’espace, révèle une écriture unique. Dans l’architecture de Siza, sa proposition s’inscrit comme une méditation sur un ici et maintenant. L’exposition est aussi le pendant de l’aile gauche du musée qui est dédiée aux pièces maîtresses de la collection Sonnabend – du pop art au minimalisme –, une histoire de l’art dont il est en quelque sorte l’héritier.

D’emblée, l’exposition nous convie à une immersion dans la lumière et la couleur, une continuité de couches atmosphériques, passage du jour à la nuit, de la mer, ou de la terre au ciel. Photographies de lignes d’horizon de hauteur variable, elles invoquent calme ou inquiétude. En nous plongeant entre rêve et conscience, elles intensifient l’expérience physique de l’architecture.


Hublot


Les images sont simples et familières comme ces vues prises depuis le hublot d’un avion. Leur format peut être poussé à l’extrême : monumentales, grandes ou petites, flottantes ou encadrées, horizontales ou verticales. Les vues du ciel et de la mer sont source d’inspiration méditative, une position de hauteur sur notre monde. Les Transient, œuvres récentes, interviennent comme des abstractions de lumière, une récurrence d’états transitoires. L’enregistrement de ces moments fugaces saisit un éphémère moment de visibilité, cette « appréciation de l’éphémère des choses et du souci de les rendre éternelles pour les sauver », que Walter Benjamin voyait comme « un des plus grands élans de l’allégorie1 ».

L’exposition ouvre sur un paysage de nuages bleutés, Amazonia, suivi de Santa Marta, une mer grise à l’horizon menaçant de Colombie. Une proposition qui active le sentiment d’une terre ensommeillée, qui sous l’emprise d’une malédiction serait vouée à Cent Ans de solitude. À l’autre extrémité de l’exposition, le Transit de Vénus, sur la face du Soleil, est un phénomène qui ne se produit que tous les cent ans. L’exposition devient ainsi une traversée du temps, allant du mythe au mouvement des planètes.

Depuis la hauteur des cieux, la terre se devine sous les nuages ou se laisse recouvrir par les mers et les océans. De ce point de vue aérien, des échos ou des réminiscences de la vie terrestre se font entendre : Peninsula, une avancée à peine perceptible de terre sur la mer, tirage monumental d’une mer inquiétante, faisant écho aux cieux de Leaving Haïti ou de Sea of Japan. Ces visions viennent nous rappeler que la force de la nature, ici la puissance d’un océan, peut détruire l’ordre établi des hommes.

Au milieu de ces couleurs diaphanes s’impose le rouge de On The Verge of Visibility, une nature morte, gros plan d’un bord de table où les objets déclinent des variantes d’indigos. C’est le titre qui donne aussi son nom à l’exposition. La position centrale de ce grand tirage vertical affirme une appropriation du medium photographique par Tillmans qui, au-delà de la représentation, fait de l’image une fine présence, une immédiateté.


Télescope


Les titres des œuvres sont des indices : de Lampedusa résonne encore le fracas des embarcations de fortune, dont il ne reste qu’un amas de détritus : un masque de la mort. D’une Fin de transmission, il reste le grésillement émis par un vieil écran de télévision russe.

Dans le parcours de l’exposition, l’artiste apporte de subtils changements à l’architecture de Siza. Le long couloir est ainsi transformé en trois volumes distincts qui modifient la circulation dans l’espace de la galerie. Le prolongement d’un mur modifie la perspective et renforce la perception d’un axe central tout en jouant le jeu de la fausse symétrie, sol bleu/ciel rose d’une image ou sol rose/ciel bleu d’une autre. Sur la face cachée de ce mur, le rose rédempteur de Louisiana l’emporte, fixant ce moment où ciel et mer se confondent. Tillmans intègre toujours ses connaissances de l’optique à sa création photographique. Quand l’architecture de Siza propose une grande baie sur la nature, lui encadre la lumière du jour de nuits étoilées et d’éclipses, visions qui renvoient à sa fascination pour l’observation au télescope.

Avec « On The Verge of Visibility », l’importance qu’a toujours accordée Wolfgang Tillmans au dispositif se manifeste plus que jamais dans l’expérience sensible du parcours. Dans une totale liberté, il instaure un dialogue entre réminiscences du passé et visions récentes, ouvrant à un questionnement subtil sur notre rapport au monde contemporain. Une démarche qu’Álvaro Siza, visitant l’exposition, a parfaitement saisie, nous confiant le 18 avril dernier : « De la joie, c’est ce que j’ai ressenti en visitant l’exposition de Wolfgang Tillmans à Serralves. Je me suis souvenu des critiques habituelles faites au désir de protagonisme de l’architecture – en compétition avec ce qui est exposé. L’acte d’exposer chez Tillmans est fait de distanciation et d’appartenance, de liberté. Il touche les murs. Il les fait bouger, il les parcourt, il leur permet de s’ouvrir au soleil et à la terre. Il trouve “le lieu”. Il étreint l’enfermement et la continuité et la protection. Et c’est ainsi qu’il émerge dans une splendide autonomie2. »




NOTES


L’exposition « On The Verge of Visibility » s’est tenue du 30 janvier au 25 avril 2016 au musée Serralves, à Porto. À retenir, le livre d’artiste édité à l’occasion de l’exposition créé par l’artiste, avec un texte de Suzanne Cotter, publié par la Fondation Serralves.


« Álvaro Siza: Álvaro Siza : the path of ideas or an archive in action » – commissariat de l’architecte portugais André Tavares – rassemble les documents d’archives de plus de 40 réalisations les plus marquantes d’Álvaro Siza. Première exposition à présenter ses archives provenant de la Fondation Serralves, de la Fondation Calouste Gulbenkian (Lisbonne) et du Centre canadien d’architecture de Montréal.


1. Walter Benjamin, L’Origine du drame baroque allemand, 1928.

2. Traduction du portugais de Drª Tereza Siza.


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