Laurent Kronental, témoignage rétroactif

Rédigé par Maryse QUINTON
Publié le 28/06/2016

Article paru dans le d'A n°246

« Souvenirs d’un futur » raconte l’architecture des grands ensembles à travers un regard porté sur les plus emblématiques de l’utopie moderniste, abordant parallèlement la place qu’y tiennent les personnes âgées, dont la représentation est souvent délaissée par notre société contemporaine. Fruit de quatre ans de visites et d’échanges, les photographies de Laurent Kronental interrogent le temps qui passe, entre résignation et attente.

Honnis, mal-aimés, jugés, rejetés : les grands ensembles qui jalonnent le territoire français entretiennent un rapport conflictuel avec à peu près tout le monde. Ceux qui les habitent, ceux qui les ont quittés, ceux qui les voient de loin, ceux qui les fantasment. Stigmatisés par le prisme des médias, ils demeurent le symbole construit de la violence urbaine et des problématiques sociétales contemporaines. Photographe autodidacte, Laurent Kronental n’a pas 30 ans. Il a grandi à Courbevoie, près des tours de la Défense. Son sujet de prédilection – les grands ensembles – s’est imposé à lui de façon rétroactive. Il n’a pas vu ces opérations se construire, elles ont toujours fait partie de son paysage quotidien. Fasciné par le modernisme à la fois ambitieux et suranné de ces bâtiments monumentaux, il porte sur eux un regard bienveillant, jusqu’à les magnifier dans son travail baptisé avec poésie « Souvenirs d’un futur », actuellement exposé dans le cadre de Circulation(s)1, le Festival de la jeune photographie européenne, au Centquatre-Paris. Il y est question d’architecture, mais pas seulement. Car pour cette première série, il avait également envie d’aborder un autre thème souvent délaissé mais qui le passionne : les seniors.

Laurent Kronental tombe dans la photographie après avoir beaucoup voyagé, notamment en Chine, où il reste six mois. Le gigantisme de Pékin a activé les réminiscences de son enfance dans les Hauts-de-Seine – tout en lui donnant le goût de la prise de vues. De retour à Courbevoie, il investit dans un appareil plein format (Canon 5D Mark II) et se lance. Plutôt que de se laisser fasciner par la grande hauteur de la Défense, « un territoire qui ne me parle pas suffisamment », c’est finalement une autre forme de monumentalité qui l’attire, celle des quartiers d’habitations construits juste derrière. « Durant toutes ces années, j’ai été imprégné par cette architecture et, au fur et à mesure, je la trouvais bien plus impressionnante et intéressante que ce que je photographiais à la Défense. Il se dégage quelque chose de très fort, à la fois gigantesque, monumental, spectaculaire, brutal aussi. Mais il y a également une vraie poésie dans ces bâtiments qui m’interpelle. »

Ces quartiers, il les observait de loin, comme fasciné. Petit à petit, il ose franchir le pas et se lie d’amitié avec des personnes qui ont l’âge d’avoir vu la construction de ces grands ensembles : début de l’histoire. La suite s’écrit au long cours, résultat de quatre ans de visites et d’échanges : « Dans certains endroits, il faut être accompagné pour pouvoir faire des photos. Je travaille avec une chambre argentique grand format 4 x 5, sur trépied, je suis obligé de prendre le temps. De choisir les points de vue, de rencontrer les gens. »


Reliques futuristes de l’utopie moderniste

Parmi ces grands ensembles de l’Île-de-France, Laurent Kronental choisit les plus emblématiques. Les tours Aillaud à Nanterre (1977) et le quartier des Damiers à Courbevoie (1976) deviennent les points d’ancrage de cette série qui se concentre essentiellement sur des opérations réalisées dans les années 1970 et 1980. On retrouve ainsi des incontournables comme les Étoiles d’Ivry de Jean Renaudie à Ivry-sur-Seine (1972), les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill à Noisy-le-Grand (1983) ou encore les Orgues de Flandre de Martin van Treeck à Paris (1976). Autant d’exemples qui témoignent de l’exubérance d’une époque révolue et le souvenir de l’utopie moderniste. La série établit un parallèle entre le vieillissement de ces grands ensembles et celui de ceux qui l’habitent, interrogeant la marginalisation de cette architecture et la mise à l’écart d’une génération qui va disparaître. « Notre société occidentale se focalise beaucoup sur la jeunesse. Ces seniors sont tout aussi importants, je voulais parler de cette génération et leur donner la place qu’ils méritent. Pour aborder ce sujet de manière inattendue, j’avais envie de les photographier dans un endroit où on ne s’attend pas à les voir, et casser ainsi les codes de représentation de la personne âgée. »

Avec jamais plus d’une personne par image, parfois aucune, les photographies de cette série dégagent une atmosphère particulière, contribuant « à créer un univers de science-fiction, l’impression d’un monde postapocalyptique où n’auraient survécu que les seniors ». Anciens ou futuristes, les bâtiments choisis par Laurent Kronental sont parfois difficiles à dater, mais c’est cette intemporalité qu’il recherche : « Je voulais que le spectateur perde ses repères pour mieux s’interroger sur la place de ces quartiers et de cette génération. » Mélancolique, résignée, comme en attente, mais aussi fière et digne, la série « Souvenirs d’un futur » est une histoire de contrastes. « Quelqu’un m’a dit un jour que je photographiais les bâtiments comme des portraits. Je ne sais pas si c’est vrai, mais une chose est sûre, je ressens fortement l’énergie de ces architectures, qui me procurent beaucoup d’émotion. » Photographe prometteur, Laurent Kronental achève actuellement une nouvelle série sur un grand ensemble, mais cette fois-ci vu de l’intérieur. Une autre manière de poursuivre son exploration autour du lien entre les espaces bâtis et de ceux qui les habitent.


1. Circulation(s), Festival de la jeune photographie européenne, organisé par l’association Fetart. Au Centquatre-Paris, 104, rue d'Aubervilliers, Paris 19e, jusqu’au 7 août 2016.

www.festival-circulations.com


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