Marie Sommer : marcher, photographier

Rédigé par Samuel HOPPE
Publié le 26/03/2017

Article paru dans le d'A n°252

Marie Sommer utilise la photographie comme un prétexte pour regarder les lieux chargés d’histoire ou des bâtiments en ruine. Les images qu’elle en rapporte rendent sensible l’écoulement du temps et la fragilité de la mémoire. 

C’est le désir de sortir de l’atelier qui a conduit Marie Sommer à la photographie alors qu’elle étudiait dans la section « Image imprimée » de l’École des arts décoratifs à Paris. Nous sommes en 2009, le dessin et la gravure peinent à répondre à ses attentes, un sentiment d’enfermement étouffe son travail. Elle ressent le besoin de sortir de l’atelier, de marcher, d’aller à la rencontre de lieux et de bâtiments qu’elle photographiera. Le geste en lui même est secondaire, ce sont les découvertes qu’il provoque qui comptent. Pour ne pas passer à côté de ce qui s’offre au regard, la technique ne doit jamais être encombrante. Marie Sommer se veut mobile, furtive, photographiant au moyen format argentique, sans pied. Elle n’hésitera pas ensuite à corriger les approximations de la prise de vue.

Un projet va enfin répondre à ses attentes : à l’ouest de Berlin, Teufelsberg est une colline constituée des gravats de la destruction de la Seconde Guerre mondiale. Albert Speer avait construit sur cette étendue plate l’université technique et militaire nazie. Pour des raisons plus pratiques que symboliques, les Alliés ont décidé de la recouvrir des décombres de la ville bombardée, et les Berlinois ont fait le travail. Sur cette île qu’est la colline du Diable, nommée d’après le lac dont la forme évoque un diable, Marie Sommer a marché à la rencontre de l’Histoire ; non pour l’interroger ou entretenir la mémoire des lieux mais pour tenter de capturer le sentiment de l’écoulement du temps. Elle cherche davantage à montrer que d’autres événements s’y sont déroulés, qu’il y a eu d’autres histoires que la sienne, que quoi qu’il arrive la vie continue, que les usages changent, que l’oubli recouvre les pierres. Faire en sorte que son passage et ses photographies ne soient qu’une étape supplémentaire dans le fil narratif de la colline. 

 

L’impermanence des choses 

Son propos n’est en aucun cas documentaire. Il lui faut pour cela rendre sensible ce qui se joue entre la remémoration, le souvenir et l’oubli. Si les ruines sont au cœur de son travail, elle ne se laisse pas fasciner par leurs formes théâtrales. Elle y recherche plutôt le témoignage des choses advenues, le reflet des gens qui y ont vécu. Comme beaucoup de photographes, Marie Sommer accorde une place privilégiée aux livres, parce qu’il faut montrer ses images bien sûr, mais aussi parce qu’ils sont pour elle un objet à forte valeur symbolique en tant qu’éléments d’archives.

Dans Les Ruines circulaires, elle photographie la bibliothèque abandonnée de l’École de sciences politiques de Kumrovec, la ville natale de Tito, aujourd’hui en Croatie. On y voit des livres jetés à terre, des étagères arrachées pour être récupérées. Dans une installation accompagnant l’exposition des tirages, elle a montré des livres ouverts sur des images de l’histoire de la Yougoslavie. Les archives et leur conservation ont pour la photographe autant d’importance que ce que l’on conserve puis oublie. En publiant son travail sous forme de livres et en photographiant des livres abandonnés à Kumrovec, la photographe questionne autant l’infinie reproductibilité des images propre au XXe siècle que l’impermanence de l’image imprimée, un élément prépondérant de sa réflexion, tout comme les archives qu’elle aime à faire apparaître aux côtés de ses propres photographies. Le livre permet de transporter des lieux à la fois dans l’espace et dans le temps, mais sa difficile conservation et le poids du numérique le rendent encore plus fragile. Ainsi du cahier détaché accompagnant le livre Teufelsberg, des images mêlées aux siennes de Surfaces et des livres exposés de la série Les Ruines circulaires. La photographie lui a offert la possibilité de sortir de l’atelier, mais c’est également en tant qu’outil fortement inscrit dans Caspar David Friedrich, le siècle dernier qu’elle s’y intéresse. Ces ruines sont autant celles de bâtiments que celles d’un siècle révolu.

L’île est un autre motif récurrent du travail de Marie Sommer. De l’île de Rügen, célèbre pour les peintures de Caspar David Friedrich, elle s’intéresse aux falaises de craies dont l’érosion transforme constamment l’aspect tout en interrogeant la permanence. Sous son regard, Teufelsberg devient une île étrange créée par l’homme sur un paysage plat. Les livres abandonnés de Ruines circulaires sont aussi comme des îles, géographie aléatoire d’histoires oubliées jonchant le sol. Du Frioul à Marseille ou à Tenerife, les îles vues par la photographe sont aussi rassurantes qu’inquiétantes. Laissant vagabonder l’imaginaire, elles invitent au voyage, qu’il soit un déplacement vers un ailleurs ou une circonvolution intérieure. Elle nous interroge sur l’impermanence des choses, l’écoulement du temps et nos tentatives de l’archiver. 


Lisez la suite de cet article dans : N° 252 - Avril 2017

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