Myr Muratet, géographe de la survie

Rédigé par Benoit JOLY
Publié le 27/02/2017

Article paru dans le d'A n°251

Sans-papiers sous le métro, campement rom à Aubervilliers, réfugiés syriens à La Chapelle… Le travail artistique et documentaire entrepris par Myr Muratet depuis des années entre en résonance avec une actualité assourdissante. Entre portraits et scènes de vie, ses photos révèlent d’un côté les différents dispositifs mis en œuvre par le pouvoir pour contrôler le territoire. De l’autre, une violence teintée d’une troublante humanité.

Depuis plus d’une dizaine d’années, Myr Muratet circonscrit ses explorations à un territoire bien défini, partant de la gare du Nord jusqu’à la banlieue, de la porte de la Chapelle à celle des Poissonniers et ses marchés informels. C’est dans ce triangle que les flux migratoires – sans-papiers, SDF, Roms, toxicos, réfugiés – convergent, rendus invisibles, dans le paysage urbain que fréquentent les Parisiens au quotidien. Et c’est là aussi où né, vit et travaille ce photographe, se revendiquant « résolument urbain », après de nombreuses années passées à voyager dans les pays d’Europe de l’Est, jusqu’à la chute du Mur de Berlin. Plus tard, en 2003, alors rentré à Paris, son travail prend une nouvelle direction quand il fait la rencontre d’un groupe de marginaux « usagés » de la gare du Nord. Pendant plusieurs années, il les accompagne, jusqu’à perdre leur trace au gré des transformations successives de la gare. « Ça s’est fait progressivement, avec le démontage des bancs, la pose de barrières dans les recoins où les personnes dormaient. Les braseros ont été retirés des quais et la grande marquise a été supprimée de la façade lors du ravalement. Chaque renfoncement est un abri potentiel qu’on cherche à éliminer. » Un constat qui depuis revient comme un leitmotiv, montrant comment s’exerce le contrôle du pouvoir sur la moindre portion de territoire. « Je ne fais pas un travail sur les pauvres, nuance-t-il. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer comment les gens qui n’ont rien essaient de se construire une existence. Et montrer comment ceux qui résistent… ne résistent pas vraiment. Ils sont plutôt dans l’évitement. On ne résiste pas au pouvoir et à la force. Le pouvoir veut toujours reprendre la main. »

Le message envoyé passe aussi par les détails architecturaux : un pilier, une marque sur le sol, des « dispositifs antipersonnels » destinés à éloigner les sans-abris. « Mon travail s’attache très consciemment aux détails, aux traces, aux recoins. » Ce sont des images qui « font appel à autre chose qu’une compréhension directe » et qui sans doute sont conditionnées par le moyen format 6 x 7 auquel Myr Muratet ne déroge pas, même quand il passe au numérique, toujours avec la même optique de 80 millimètres. « Le 24 x 36, c’est trop large, trop fuyant, reconnaît-il. Souvent j’ai un trépied, pour stabiliser. Je suis très visible, donc très exposé. Cette fragilité permet de rentrer plus facilement en contact avec ceux que je photographie. »

À travers ces photos se dessine aussi une vision anachronique du Paris d’antan, comme si la misère avait depuis toujours élu ses quartiers dans la capitale. La référence à Eugène Atget (1857-1927) est d’ailleurs pleinement assumée. Pendant la période haussmannienne, le photographe dressait un inventaire complet de sujets considérés comme mineurs : les petits métiers de Paris, les devantures des boutiques, les bidonvilles des zoniers. Une œuvre patrimoniale considérable, complémentaire de celle de Charles Marville, et passée à la postérité grâce aux surréalistes.

 

Au-delà du territoire

L’actualité de la présence des migrants a conduit Myr Muratet à repousser les limites de son périmètre de travail jusqu’à Calais pour aller saisir la beauté froide des containers installés par les autorités. « Dans les médias, on ne voyait que la jungle, poursuit-il. Poussé par la frustration de ne pas voir ces images, j’y suis allé pendant trois jours. Des douves ont été creusées, la flore des marais – pourtant protégée – décimée. Les lieux sont sous pression, avec des grilles partout, sur la plage, des barbelés concertina (ce barbelé armé de lames). C’est un grand centre de rétention. »

Là-bas comme à Paris, la perception des signaux anthropiques dans l’espace urbain le conduit aux limites du témoignage architectural. Une sensibilité découverte dans les années 1990 à l’occasion d’une collaboration avec les Monuments historiques qui ont lui commandé des prises de vue différentes – mais complémentaires – des clichés officiels. Le photographe a d’ailleurs été récemment missionné, dans ce même esprit de contrepoint photographique, pour des réalisations de l’agence Chartier et Dalix, et bientôt pour celles de l’agence H2O. Une manière d’élargir encore et malgré lui son périmètre actuel. « Maintenant, mon histoire se décale au-delà des boulevards des Maréchaux, sur les chantiers du tramway », constate-t-il. Avec le Grand Paris, ce sont d’autres lieux possibles de survivance précaire qui s’improvisent, autant de territoires que le pouvoir cherche à reconquérir, coûte que coûte.


Lisez la suite de cet article dans : N° 251 - Mars 2017

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