Un marché 2.0, réhabilitation du Mercato del Ninot à Barcelone

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 04/04/2016

Le travail opéré par Josep Lluís Mateo sur le très populaire marché del Ninot à Barcelone mérite l’attention : ni restauration à l’identique ni reconstruction, il semble plutôt s’agir d’une intelligente mise à jour, comme celles dont font constamment l’objet nos logiciels bureautiques, qui changent en profondeur sans, en surface, modifier nos habitudes…

Le Mercato del Ninot – le « marché du petit garçon », une histoire obscure d’ex-voto en bois à l’effigie d’un enfant sauvé de la noyade dans les eaux du port de la ville – est connu pour son ambiance chaleureuse et ses produits frais. C’était, avant l’intervention de Josep Lluís Mateo, un bâtiment impressionnant, presque intimidant, comme savent l’être les édifices publics espagnols de cette période. Construit en 1928 par les architectes Antoni de Falguera et Joaquim Vilaseca – en pierre, en métal, en brique et bois –, il occupe d’une manière originale la moitié de l’un des vastes îlots octogonaux du plan de Cerdà, tout en sachant ménager une voie de service pour longer sa façade arrière. Une halle à plusieurs nefs, dont la partie centrale plus haute et plus large se détache et s’avance au sud-est vers la Carrer de Mallorca, jusqu’à l’effleurer. Ce mouvement dessine deux petites places qui viennent amplifier la spatialité des carrefours barcelonais, ces véritables espaces publics en puissance. Il sait ainsi réactiver toutes les potentialités du plan de la ville – qui à la fois conserve et révolutionne le damier hippodamien emblématique de la colonisation de l’Amérique latine –, toujours prêt à évoluer dans le temps et à générer une urbanité à ce jour inégalée. Un dispositif dimensionné pour accueillir les programmes les plus différents, allant des logements aux équipements, en passant par les esplanades et les places. Une maille abstraite qui, il ne faut pas l’oublier, se déploie dans une pente et monte de plus en plus intensément de la mer vers la montagne, tout en restant fondée sur une pensée de la circulation opposant dialectiquement voies et entrevoies : les axes facilitant les déplacements et les espaces de sédentarisation.


Mises à jour

L’altimétrie de la dalle de l’ancien marché était fixée par l’accès arrière, réservé aux livraisons. Ce qui, compte tenu de la pente naturelle du terrain, impliquait que le seuil de l’entrée principale, placée à l’opposé, devait être accessible par des emmarchements. Un escalier monumental et peu praticable descendait presque dans la rue et accordait à cet équipement de proximité la majesté un peu oppressante d’une bibliothèque ou d’un palais de justice. Un caractère cependant pondéré par la présence d’échoppes et de constructions spontanées venant s’adosser anarchiquement aux hautes allèges en briques.

Comment moderniser ce lieu, tout en lui permettant de persévérer dans son être ? Comment le doter d’un parc de stationnement ainsi que de lieux de livraison et de stockage performants ? Comment le compléter par une grande surface pour répondre aux nouvelles habitudes de consommation et étendre son activité à l’après-midi et au début de la nuit ? Comment régler le problème des échoppes qui colonisaient anarchiquement ses façades tout en favorisant les rencontres et les échanges ?

D’abord, creuser en sous-œuvre pour inséminer dans le sol, comme autant de générateurs, les nouveaux programmes qui permettront de revitaliser l’équipement. Une nappe servante absorbera les espaces de desserte et de réserve pour mieux alimenter les deux plateaux de commerce : le libre-service enterré et l’espace réservé aux produits frais qui reprendra sa place habituelle sous la halle ventilée et éclairée naturellement.

Ensuite, faire entrer un parvis à la mesure de cette ambitieuse opération à l’intérieur même de l’édifice. L’ancien escalier monumental qui en dramatisait à outrance l’entrée – sans pour autant se constituer comme un espace intermédiaire – a été retiré. Le public pénètre désormais de plain-pied dans le marché. Il est accueilli sur un balcon d’où l’espace interne se met en scène en offrant une double perspective extatique, comme dans les toiles maniéristes du Greco : le supermarché qui se glisse dans le demi-sous-sol et le marché qui se déploie au-dessus. Les usagers doivent emprunter un escalator ou un tapis roulant pour accéder avec le maximum de fluidité à ces deux espaces de vente.

Enfin, les échoppes placées contre les façades latérales viennent maintenant s’encastrer dans le bâtiment, entre les piliers en pierre libérés de leurs lourds remplages de briques. Elles sont occultées par les auvents en inox qui se déplient en accordéon quand sonne l’heure de leur fermeture. Quant aux boutiques donnant sur les petites places, équipées de rideaux métalliques et de stores rouges, elles s’avancent en avant des nefs pour mieux happer les chalands. Les portes donnant anciennement sur ces placettes ont été condamnées afin de ne pas rompre le parfait alignement de ces commerces. Tandis qu’à l’intérieur du marché les flux piétons se réorganisent plus rationnellement entre les quatre entrées cardinales restantes.


Sauvegardes de la mémoire

À ces mises à jour se superposent des interventions qui permettent de sauvegarder la mémoire, ou plutôt les mémoires de cet édifice patrimonial et de sa ville. Les volets en bois et leur jalousie ont été déposés pour être avantageusement remplacés par des plaques d’inox polies, plus volontiers associées à la volonté d’hygiène liée à la vente des produits alimentaires. Ces plaques posées verticalement sur les façades latérales et horizontalement sur les façades principales sont pliées, pour leur accorder une rigidité maximale, et perforées par des séries de percements de différents diamètres afin de régler précisément, en fonction des déplacements solaires, la diffusion de la lumière à l’intérieur de la halle. Un exercice qui permet à l’architecte de se livrer à des variations sur le moucharabieh, un thème majeur de l’architecture espagnole. Les plaques d’inox de dimensions similaires qui ferment les boutiques sont pliées de la même manière, mais simplement creusées de petites cavités circulaires pour conserver le même effet de texture.

Quant à l’effet spectaculaire produit par l’ouverture du libre-service nimbé de lumière artificielle sous la dalle du marché éclairé naturellement, il n’est pas sans rappeler la manière presque surréaliste dont, 2 kilomètres à l’ouest, au cœur de la ville gothique, la crypte qui renferme les restes de sainte Eulalie et son large escalier viennent s’enfoncer sous le chœur de la cathédrale Sainte-Croix.

Mais cet édifice sait encore témoigner de l’histoire épique de sa propre métamorphose. Il rejoue à l’infini la scène sidérante de sa reprise en sous-œuvre. Quand les colonnes métalliques soutenant la toiture étaient momentanément privées de leur sol de référence et reposaient sur des échasses pour assurer leur fonction porteuse. Le vide de l’atrium maintient ce moment en suspens : le sol se retire et s’ouvre en contrebas sur la dalle de la grande surface, tandis que les colonnes au-dessus sont tronquées et voient leur partie supérieure reposer sur des fermes rouges inversées. Comme s’il s’agissait de conserver la mémoire mouvementée de ce chantier cyclopéen au sein de l’œuvre achevée et pacifiée.




[ Maître d’ouvrage : IMMB-Institut municipal de Mercats de Barcelona – Maître d’oeuvre : Josep Lluís Mateo – BET : Mur Garganté – Ingénieur structure : BOMA – Surface : 16 184 m2 – Calendrier : 2008, concours ; 2010-2015, construction ]



Lisez la suite de cet article dans : N° 243 - Avril 2016

<br/> Crédit photo : GOULA Adria La halle après la réhabilitation<br/> Crédit photo : GOULA Adria le chantier et la vision hallucinante de colonnes montées sur des échasses pour permettre le travail en sous-oeuvre<br/> Crédit photo : GOULA Adria Plan <br/> Crédit photo : dr - Coupe montrant les nouvelles strates programmatiques qui viennent réactiver le marché traditionnel<br/> Crédit photo : dr - Un atrium creusé dans le sol permet de desservir le marché et la nouvelle surface commerciale.<br/> Crédit photo : GOULA Adria

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