Une halle habitée à Rouen

Rédigé par Karine DANA
Publié le 01/04/2016

La singularité de cette maison-halle tient à son programme mélangeant habitation et stockage de vêtements destinés à la vente. Les architectes superposent ces deux activités en trois couches au sein d’un grand volume, en référence explicite aux halles normandes. Cette cohabitation offre une liberté d’échanges tant au plan thermique qu’à celui des usages.

Au commencement du projet1, une demande émise par les clients : l’entreposage de textile à l’abri de la lumière et une volonté de rapprochement avec leur activité, mais en toute discrétion. Leur maison était auparavant séparée de leur production par une vingtaine de kilomètres. Grâce à la vitalité de leur entreprise de commerce équitable, ils acquièrent l’une des dernières parcelles vierges du quartier du Mont-Gargan, ancien quartier ouvrier dans les faubourgs de Rouen, laquelle présente un dénivelé de 3 mètres dans sa profondeur. La particularité de ce site tient à son orientation. Le versant de la montagne est orienté vers le nord. Les architectes résolvent cette somme de contraintes par une réflexion sur la structure. Très impressionnés par les architectures des halles normandes, dont les grandes toitures en ardoise posées sur des poteaux de bois semblent descendre vers le sol tout en offrant de vastes espaces très enveloppants, ils imaginent une charpente monumentale décollée d’un socle maçonné.


Renversement des hiérarchies

Un premier plan horizontal semi-enterré vient affleurer le niveau haut de la parcelle et crée une façade minérale côté rue. Il renferme 200 m2 de stockage. Ce mur-manteau de briques noires reçoit une structure très massive en lamellé-collé à quatre pans, dont les épaisses fermes sont continues du pied au faîtage et couvertes d’ardoises. Sans jamais toucher le socle, la toiture s’en rapproche de 50 cm, côté rue. Inclinée vers le nord, elle suit la pente naturelle du terrain.

Cette déclivité surprenante permet d’ouvrir une façade de 3 mètres de haut vers le jardin, côté soleil. L’espace d’habitation ainsi dégagé est largement ouvert au sud, de plain-pied sur le fond de la parcelle. Pincé entre deux entités dédiées au stockage, le logement est enveloppé d’un treillis en mélèze sur les trois autres côtés. La volonté de cohésion du programme que traduit ici la prédominance de la structure industrielle opère un renversement des hiérarchies traditionnelles : le corps principal – la partie habitée – semble en effet aplati entre le soubassement et un couronnement disproportionné. Par sa taille, la toiture annule toute possibilité de façade, s’imposant elle-même comme élévation. Le choix des matériaux et leur mise en œuvre demeurent tout à fait traditionnels : les architectes ont poussé la référence en recourant à des arcs de décharge et appuis de fenêtre en briques posées perpendiculairement sur les pignons. Mais l’inversion des rapports d’échelle entre toiture et façade et l’absence de contact entre ardoise, brique et treillis brouillent toute lecture familière. Chaque fragment d’enveloppe – mur, paroi, toiture – est abordé de manière autonome, renforçant ainsi la lisibilité des matériaux.


Superpositions d’usages

La tension suggérée par ces cohabitations constructives se retrouve dans les espaces intérieurs du fait de la porosité entre les différents usages : associer fonction d’habitation et de stockage détermine un mode de vie dilaté. Le double programme implique en effet des espaces de capacité, d’ambiance et de valeur thermique très différentes et propices à l’imbrication, à l’hybridation.

Avec 400 m2, le stockage constitue une réserve de surface domestique habitable pour ce couple avec enfant. En effet, l’occupation de ces espaces est variable au gré des collections et des arrivages. Cette fluctuation permet aux propriétaires de facilement déborder de leur logement en s’implantant de manière informelle dans les vides disponibles. Lors de notre visite, un petit salon avec home cinéma était logé sur une mezzanine initialement allouée aux vêtements. L’habitant-entrepreneur s’adapte ainsi au gré des circonstances, entre vastes espaces non chauffés où sont entreposés les vêtements, et logement bénéficiant de l’inertie thermique des deux volumes de stockage fonctionnant en double peau. La rupture entre les deux typologies est franche. Prise en sandwich, la partie habitable d’une centaine de mètres carrés est clairement identifiée comme telle dans son traitement, sa hauteur et son organisation. Rien d’indéterminé ou de brut ici. Cette halle habitée ne sollicite pas un mode de vie ouvert dans un entrepôt – où le domestique et lieu de travail seraient mêlés – mais plutôt un rapprochement délicat entre deux manières d’habiter et d’occuper l’espace.

Cette appropriation naturelle et cette porosité ont été facilitées par la part d’autoconstruction du chantier. Comme dans tout projet qu’ils réalisent, les architectes de l’agence arba- favorisent une situation qui engage fortement les habitants dans les lieux, les poussant à agir sur l’espace, avec toute la part d’incontrôlable que cela peut impliquer. Cette stratégie de projet offre indéniablement une marge de manœuvre utile pour l’architecte. C’est ainsi, parce que les usagers ont réalisé eux-mêmes les lots isolation, doublage, peinture et plancher, que le surcoût engendré par l’usage de l’ardoise et de la brique noire – fruit d’une négociation positive avec l’ABF – a pu être surmonté.


1. Bénéficiaire du label BBC pour sa partie habitable, cette maison a été récompensée du prix Archinovo.



[ Maître d’ouvrage : privé – Maître d’œuvre : arba- (Jean-Baptiste Barache et Sihem Lamine) – Matériaux : sous-sol, volume béton semi-enterré, revêtu d’un mur manteau en brique noire ; étages, charpente à quatre pans en lamellé-collé de sapin du nord ; murs d’ossature et planchers bois, menuiserie et vêture en mélèze ; couverture en ardoise – Isolation : laine de bois – Chauffage : poêle à bois – Label : BBC – Charpente : Duhamel – Menuiserie : Joly & Colas – Maçonnerie : TBR – BE thermique : Effilios – Surface : 392 m2 (dont 104 m2 destiné à l’habitation) – Coût : 360 000 euros TTC – Livraison : 2015 ]



Lisez la suite de cet article dans : N° 243 - Avril 2016

L’espace habité est pincé entre le socle en briques noires et la couverture en ardoises.<br/> Crédit photo : Le Guen François L’espace habitation<br/> Crédit photo : Le Guen François Coupe transversale <br/> Crédit photo : dr - Plan RDC<br/> Crédit photo : dr -

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