L’Afex : un club de privilégiés ou un outil pour tous les architectes français ?

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 11/10/2010

Article paru dans le d'A n°194

Quatorze ans après sa création, l'Afex (Architectes français à l'export) s'offre une nouvelle visibilité avec un prix d'architecture. L'association s'impose comme une vraie tête de réseau pour toutes les agences françaises prêtes à miser sur l'export. Un pari tentant, mais risqué.

En 1996, l'Afex (Association des architectes français à l'export) était créée pour promouvoir à l'étranger le savoir-faire des architectes français et de leurs partenaires de la maîtrise d'œuvre. En marge de la Biennale de Venise, elle a remis son premier Grand Prix biennal de l'architecture française dans le monde. Dominique Perrault a été couronné pour l'université féminine d'Ewha à Séoul en Corée (voir le d'a-guide de septembre). Cette cérémonie a été suivie du vernissage de l'exposition photographique « Ailleurs, architectures françaises dans le monde ».

D'Architectures s'est interrogé sur l'évolution d'une association, parfois vue comme un club de grosses agences telles que Jean-Marie Charpentier ou la SCAU, qui furent les premiers architectes français à s'intéresser à la Chine. En 1997, lors de l'exposition « Architectes français à l'export » à l'IFA, Jean-Paul Viguier, premier président de l'Association, avait d'ailleurs indiqué qu'il jugeait indispensable pour s'exporter d'avoir « une structure solide et une reconnaissance en France ». Aujourd'hui, alors que la crise incite les architectes à élargir leur champ d'action par-delà les frontières et que 50 % des références à l'export concernent la Chine, l'association ne peut que se renforcer et attirer les jeunes, souvent plus ouverts à l'export que leurs aînés pour avoir participé aux programmes Erasmus. Convaincue que les jeunes doivent intégrer ces habitudes dans leurs métiers, Madeleine Houbard, secrétaire générale de l'Afex, assure des formations aux côtés du Croa dans les écoles d'architecture et les Naja sont membres invités pendant un an.


Des compétences variées peuvent être valorisées à l'export…

« L'Afex contribue à organiser l'offre française, l'information et le partage d'expériences en architecture. Elle assure une assistance à l'export et organise des manifestations avec des partenaires institutionnels et privés », rappelle Francis Nordeman, l'actuel président qui, s'il a enseigné à Yale et Columbia, n'a rien construit à l'étranger. « À une époque, les architectes parisiens se battaient pour aller construire au-delà du boulevard périphérique, je pense qu'il est aussi facile de s'exporter en Europe. L'Afex n'est pas une force de vente comme peut l'être Renault, mais une tête de réseau qui met en relation les clients internationaux et les professionnels français et diffuse des appels d'offres. C'est aussi un outil culturel attentif à ce que d'autres pays ont à nous apprendre, d'où notre participation aux cérémonies du millénaire d'Hanoï. »

Avec 200 adhérents, l'association réunit 117 agences, 43 membres associés (ingénieurs, urbanistes, paysagistes, programmistes…) et 20 industriels. « Cette diversité est un atout pour concurrencer les Anglo-Saxons dont les agences intègrent des BET et des économistes, poursuit Francis Nordeman. Comme ils commencent à épuiser leurs marchés, les Français ont des atouts, notamment en Arabie Saoudite, en Chine ou au Vietnam, pays plus proche de nous par tradition. L'export n'est pas réservé aux grandes agences parisiennes, 25 % des adhérents sont provinciaux et beaucoup d'agences sont des structures plus petites ayant des domaines d'expertise précis. » De Christian de Portzamparc, Jean-Paul Viguier, l'Arep, ADP, SCAU, Antony Béchu, Jean-Marie Charpentier ou Architecture Studio à S'Pace, l'atelier 234, Thomas Richez, Pierre Antoine Gatier, architecte en chef des monuments historiques, Pascal Gonthier, petite agence spécialisée dans le développement durable, ou Jean-Marc Sandrolini, nominé pour la manufacture de souliers Louis-Vuitton en Vénétie : la palette est large. Cinq thèmes – patrimoine, villes et développement durable, logement, tourisme, équipements culturels et sportifs – susciteraient une attente adressée aux architectes français.


mais la prudence s'impose

« L'histoire de l'Afex est très dynamique et elle a considérablement évolué depuis l'origine », ajoute Madeleine Houbard, qui précise : « De petites structures et de jeunes architectes décrochent parfois des contrats importants à l'international et le marché vietnamien va s'ouvrir. AW2 a réalisé au Vietnam un hôpital et des hôtels de luxe et Olivier Souquet (DeSo), dont la femme est Vietnamienne, y a réalisé plusieurs projets. Il faut toutefois avoir les reins solides car peu d'architectes gagnent de l'argent à l'export. Si certaines aventures font rêver, d'autres sont douloureuses et il ne faut pas sous-estimer les risques. À nous donc de les aider dans leur démarche en recommandant la prudence et sans prosélytisme. C'est le sens de notre guide Construire en Chine et de notre ouvrage sur les contrats internationaux. Les grosses agences ont souvent commencé par perdre de l'argent à l'export avant d'en tirer profit, en bénéficiant parfois d'une liberté conceptuelle sur des programmes inespérés sur nos marchés. »

Aider à monter des dossiers d'aides publiques à l'export (FASEOP) et des dossiers Coface ou monter des partenariats avec des architectes étrangers ou des équipes pluridisciplinaires sont aussi du ressort de l'association.

Quel que soit le rôle de l'Afex, des liens privilégiés avec un pays restent la meilleure porte d'entrée. Après leurs études à Paris, les architectes de l'agence franco-brésilienne Triptyque ont débuté au Brésil en 2000. Lauréats des Naja en 2008, ils valorisent sur le marché français leur référence : des ateliers d'artistes à São Paulo. L'export peut donc être aussi un bon moyen pour se faire connaître et doper une carrière en France en se forgeant des références.

Appelés sur des consultations internationales de prestige, les architectes, eux, échappent aux réseaux strictement professionnels puisqu'ils cherchent davantage à figurer dans la short list des commanditaires en quête de projets spécifiques. « Le Tennis Stadium de Madrid m'a identifié comme apte à réaliser un équipement sportif, mais communiquer par le biais des publications et des conférences reste essentiel, affirme Dominique Perrault. Comme dans un concours national, sur vingt candidats possibles, seuls cinq sont retenus et tous sont talentueux. »

En collaboration avec Ubifrance, les missions économiques et les services culturels des ambassades, l'Afex valorise enfin les échanges et l'accueil dans les agences françaises d'architectes indiens et d'urbanistes chinois. Après un colloque à Shanghai, d'autres sont annoncés à Casablanca et São Paulo. Si le lancement d'un réseau européen capable d'aider les agences de divers pays à dépasser ensemble les frontières de l'Europe tarde, la Wallonie s'est inspirée de l'Afex pour monter sa propre association et les Allemands ont fait de même avec leur réseau NAX. En Espagne et en Catalogne, les architectes ont une politique active à l'export et certaines agences se regroupent pour conquérir des marchés en Amérique latine.

Progressivement, les architectes français deviennent attentifs à l'export et il y a fort à parier que dans quatorze ans, le profil des adhérents de l'association aura encore évolué.


Rencontre avec le lauréat du Grand Prix, Dominique Perrault


DA : Quel est l'intérêt du prix Afex ?

Dominique Perrault : Lors de sa création, l'Afex était obligée de s'appuyer sur des agences actives à l'étranger et disposant de moyens financiers. Aujourd'hui, dans une stratégie plus ouverte, elle joue un rôle crucial d'information auprès des architectes et des BET qui veulent s'exporter et s'attache à diversifier les compétences apportées. Que des agences puissent se regrouper en réseau me semble être un dispositif judicieux qui commence à faire sens en termes d'échanges et de rencontres.

Ce prix, qui illustre les échanges entre la France et les pays étrangers, modifie très positivement l'image des architectes français à l'export. Il donne de la force au Groupe Moniteur en prolongeant le prix de l'Équerre d'argent et il donne du sens à l'Afex, qui affirme ainsi une dimension culturelle. Il me paraît important que la France se dote d'un tel système de distinction et qu'elle le médiatise à travers l'exposition itinérante. Il n'est pas facile de se faire connaître à l'étranger et cela coûte cher car il y a une question de visibilité. Ce prix, qui confère une visibilité aux projets nominés, est un levier très positif. Dans mon cas, il rééquilibre par un superbe coup de projecteur l'intérêt porté à un projet déjà très publié en Asie.


DA : Comment votre propre activité se partage-t-elle entre la France et l'international ?

DP : L'étranger offre un éventail plus large qui permet d'accéder à des concours et des commandes d'envergure. De 1995 à 2005, projets, travaux et études en Europe et à l'international ont représenté pratiquement les deux tiers de mon activité. Aujourd'hui, cela se rééquilibre, d'où tout l'intérêt.


DA : Comment avez-vous travaillé sur ce projet ?

DP : Sans véritable implication du maître d'ouvrage, nous n'aurions pu le mener à terme. L'université a organisé elle-même le concours et le suivi, ce qui est remarquable et exceptionnel en Asie, où les maîtres d'ouvrage délèguent généralement leur mission. Dans un programme comme celui-ci, qui relève de décisions politiques majeures, travailler en direct est très positif.

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