#ARCHISLAVERY

Rédigé par Maryse QUINTON
Publié le 30/11/2020

Alors que les conditions d’exercice des étudiants en architecture et des jeunes diplômés ont récemment fait l’objet de plusieurs articles - parfois discutables - dans la presse généraliste, nous republions en intégralité l’enquête du numéro 264 de d’a parue en décembre 2019. Nous nous étions alors penchés sur les conditions de travail des jeunes architectes dans les agences. En Angleterre, la colère grondait alors depuis quelques mois face à ce que beaucoup estimaient être de l’exploitation. En France, depuis quelques années, si les cours de yoga, cuisines collectives et  rooftops ont fait leur apparition dans les agences les plus importantes, le triptyque horaires-charrettes-rémunération n’en demeure pas moins le mètre-étalon pour mesurer le degré de bien-être des salariés, lesquels exercent également de plus en plus souvent en libéral ou sous le statut d’autoentrepreneur. À écouter les millénials (18-35 ans) interrogés à cette occasion, rien ne change vraiment. Si ce n’est leurs attentes. Et ce n’est pas une pandémie mondiale qui devrait améliorer la situation.

Le 30 octobre 2019, The Guardian publiait un article relatant la « complete crisis » (véritable crise) traversée par les architectes qui travaillent en agence en Angleterre. Horaires choquants, salaires très bas, contrats précaires, les revendications sont toujours les mêmes : « Des heures de travail tellement antisociales que vos seuls amis sont ceux qui font le même job », écrit l’auteur de l’article, Oliver Wainwright, qui pense avoir enfin trouvé l’explication au sacro-saint uniforme noir arboré par la profession : « Ils portent de façon permanente le deuil de leur vie d’avant. »

Quelques mois auparavant, Junya Ishigami était accusé sur la place publique d’exploiter les stagiaires. En cause un mail de l’agence japonaise en réponse à une candidature, sans équivoque sur les conditions : pas de rémunération, 11 h-minuit du lundi au samedi. Depuis, les langues se sont déliées sur les réseaux sociaux. Adam Nathaniel Furman, qui a initié la polémique, a ensuite publié sur son compte Instagram les réponses similaires de nombreuses agences parmi lesquelles les plus célèbres. Les témoignages se sont multipliés. Les hashtags #archislavery ou #MakeArchitecturePaidAgain ont fait leur apparition pour illustrer ce qui est vu comme un nouvel esclavagisme contemporain : l’architecture.

Depuis, le compte @archishame a vu le jour sur le même principe, accumulant les témoignages mais aussi les jugements à l’emporte-pièce : « On n’est moins payé à l’heure qu’un garçon de café » ou « L’architecte est un escroc, quel que soit le pays ». N’en jetez plus ! Les réseaux sociaux se sont ainsi chargés de rhabiller – en noir – les architectes pour l’hiver. Et de jeter en pâture les noms des fautifs. Dans une conversation organisée fin 2019 par Dezeen, Patrik Schumacher, à la tête de Zaha Hadid Architects, n’a pas hésité à jeter de l’huile sur le feu en défendant fermement cette culture des longues heures de travail, avançant que « s’inquiéter de l’exploitation des travailleurs pourrait avoir un effet paralysant sur une entreprise comme la sienne ». Et de surenchérir en évoquant un milieu « compétitif où les gens sont impatients, passionnés, et veulent réussir. Mais cela est impossible si vous pensez que travailler au-delà de huit heures est de l’exploitation. C’est que quelque chose ne va pas chez vous. Si vous appliquez cela à notre profession, cela signifie un ralentissement, un blocage. Une sorte de monde socialiste stagnant, ce qu’est à peu près devenue l’Europe. » Bienvenue au pays du Brexit !

 
Les conditions d’exercice se durcissent pour les architectes et se répercutent sur les salariés : un cercle vicieux

Nous nous sommes donc demandé où nous en étions en France et sommes allés à la rencontre de ces jeunes architectes, souvent invisibles, effacés derrière le nom prestigieux ou non des agences. Et force est de constater que contrats précaires, heures supplémentaires non payées et charrettes récurrentes sont loin d’avoir disparu. Hier comme aujourd’hui, elles constituent la norme établie avec un respect souvent peu scrupuleux du droit du travail. Ceux qui ont témoigné ont préféré conserver l’anonymat dans ce petit milieu qu’est celui de l’architecture. Une réputation est vite ruinée, ils le savent, leurs patrons le leur répètent régulièrement. Une menace ? Disons un avertissement nourrissant cette omerta légendaire. « Dès la première année, tu apprends que, quand tu bosses, tu ne comptes pas ton temps. D’ailleurs, la charrette est monnaie courante à l’école. Y a-t-il beaucoup d’études au cours desquelles il est normal de travailler la nuit ? » s’interroge Juliette, 24 ans, fraîchement diplômée de l’ENSAN.

Une religion, un sacerdoce ou un sport de combat, c’est au choix. Mais pourquoi l’architecture s’exerce-t-elle nécessairement dans la souffrance ? D’abord parce que c’est un des rares métiers à avoir à peu près tout accepté, à commencer par des honoraires toujours plus bas, des procédures douteuses et même le travail gratuit (esquisses, consultations permis de construire…). C’est un fait établi, les architectes se plaignent beaucoup, tout le temps. Mais à leur décharge, face à la façon dont leurs conditions d’exercice sont sans cesse malmenées, il devient de plus en plus difficile de garder la tête froide. Quelle image transmettent aux jeunes recrues ces architectes qui acceptent l’inacceptable ? Est-ce néanmoins une raison pour justifier les excès ? Clairement, non. Et le ver est dans le fruit. Certaines agences, les plus importantes, peuvent se permettre financièrement d’accepter ces règles imposées par la conjoncture économique. Mais malgré leur solide santé financière, elles sont loin d’être exemplaires en matière de conditions de travail imposées à leurs salariés. Elles savent que leur seul nom suffit à recevoir un grand nombre de CV. « Quand j’ai signifié à ma boss que je ne voulais pas travailler tous les week-ends, on m’a bien fait comprendre que ça se bousculait au portillon et que la porte était grand ouverte », raconte Julien, 26 ans, employé chez une architecte reconnue. Des témoignages de ce type, nous en avons recueilli beaucoup.

La profession est en pleine mutation, les conditions de travail se sont durcies, ce qui n’est pas sans répercussions sur les salariés. Dans les agences plus modestes, la santé économique est souvent plus précaire. La masse salariale est un paramètre non négligeable avec lequel il faut donc être prudent. Le cercle vicieux part ainsi de très haut, depuis les honoraires trop bas des architectes qui se répercutent en cascade sur toute l’entreprise. Pour Florian, 32 ans, « La charrette n’est pas seulement un phénomène culturel, c’est aussi une réalité économique. Si je charrette tous les week-ends, c’est avant tout parce que nous sommes en sous-effectif. Si les architectes se faisaient payer correctement et laissaient tomber le paiement au pourcentage pour une rémunération à l’heure, comme les avocats par exemple, je pense que cela changerait la donne ». Le dumping, l’appauvrissement de la commande publique, l’explosion de la commande privée et les difficultés d’exercice façonnent en effet ce contexte peu favorable. Une rémunération juste et transparente de la maîtrise d’œuvre pourrait être un point de départ d’une situation plus saine qui, osons rêver, profiterait à tous.

Charrette, horaires et rémunération : dans les agences, le code du travail est rarement respecté à la lettre

Quand on interroge ces millénials qui peuplent les agences, la situation ne semble donc pas avoir beaucoup évolué. Charrettes le week-end, horaires à rallonge, heures supplémentaires non payées ou partiellement, voilà en somme le package immuable auquel tout jeune diplômé doit répondre. Face à cette situation établie, les exceptions sont rares. Et quand il s’agit de séduire un ou une candidate, les architectes ont la fâcheuse tendance à enjoliver les conditions de travail qu’ils imposent à leurs salariés. Cloé, 26 ans, se souvient : « Il m’est arrivé de passer un entretien d’embauche à 20 h dans une agence qui m’expliquait que les horaires étaient cools alors que tout le monde était encore derrière son ordinateur à cette heure tardive… » Pour Sophie, 33 ans, le présentéisme reste une philosophie de travail bien ancrée dans les mentalités qui n’ont que peu évolué. « Dès le départ, il était prévu que je parte vers 18 h 30 pour m’occuper de mes enfants. C’était acté, discuté, entériné. J’arrivais à 8 h 30 le matin, j’étais seule ou presque dans l’agence jusqu’à 10 h 30. Pourtant tous les soirs, on me faisait comprendre que partir à 18 h 30 revenait à prendre son après-midi. La question n’était pas de savoir si j’avais terminé ce que j’avais à faire mais d’être là », raconte cette salariée qui a passé quelques mois chez une de nos stars françaises, laquelle n’a pas renouvelé son CDD. Vouloir passer du temps avec ses enfants le soir et exercer le métier d’architecte semble toujours une équation difficile à résoudre en 2019. Le week-end également : « Je pouvais recevoir un texto à 16 h le dimanche me demandant d’être à l’agence à 17 h pour une réunion », se souvient Christophe, 33 ans, qui a préféré créer sa propre agence pour ne pas avoir à subir ces injonctions parfaitement illégales.

Heureusement, les jeunes architectes échangent entre eux et établissent une sorte de TripAdvisor des agences à fuir, comme des mauvais restaurants. Une célèbre agence parisienne très cotée peine désormais à recruter des architectes français tant les conditions de travail y sont décrites comme épouvantables. Il y a bien sûr quelques exceptions et les agences où la charrette est proscrite existent. Cofondateur d’une agence de quadra, Guillaume, 37 ans, est particulièrement à cheval sur cette question : « Nos horaires sont calés sur ceux de la crèche : 9 h 30-18 h 30. Le midi, il est interdit de manger face à l’écran. Pas de charrette, pas de travail le week-end, partant du principe que pour dessiner un musée, un cinéma ou une salle de concert, il faut avoir une vie sociale qui te permette d’y aller. »

De l’aveu de certains salariés, la solution est très simple : il suffirait de refuser collectivement ces conditions folles. Thibault, 27 ans, ne comprend pas toujours ses amis : « Ils travaillent dans des conditions inacceptables, se plaignent beaucoup mais restent. Je ne comprends pas. Nous sommes collectivement responsables de cette situation. » En effet, les doléances, nombreuses, s’effectuent plus souvent au café du coin que dans le bureau du boss. Résultat, rien ne change. Il y a aussi cette vision communément partagée qu’il faudrait en passer par là. Une sorte de fatalisme face à un état de fait institutionnalisé depuis des décennies. Pour Ahmad, 29 ans, « la glorification malsaine du travail non rémunéré est perpétuellement entretenue par le sempiternel : “Je l’ai fait, tout le monde peut le faire”, comme s’il était impossible de remettre quoi que ce soit en cause ». L’Angleterre a tenté d’ouvrir la voie avec le mouvement qui a vu le jour l’année dernière. Architecte français installé à Londres, Bastien, 30 ans et en free-lance pour une starchitecte, reste sceptique : « Ce n’est pas dans la nature des Anglais de faire grève ! Ici, il faut savoir que les employés signent des contrats dans lesquels ils acceptent de ne pas appliquer la directive européenne qui limite à 48 heures le travail hebdomadaire ! »

Une profession réglementée aussi mal structurée que mal défendue

Si la profession a du mal à se faire entendre, et ce, des patrons aux salariés, c’est parce qu’elle n’est jamais parvenue à se structurer correctement. On la dit corporatiste mais, dans les faits, ledit corporatisme s’avère assez peu efficace quand il s’agit de se protéger. Même la loi ELAN a été pensée sans qu’on ne demande leur avis aux architectes ! Signé par quelque 8 500 jeunes titulaires d’un diplôme d’État d’architectes, « l’Appel de Lyon » témoigne de l’inquiétude lucide de cette nouvelle génération : « Les architectes sont devenus les fusibles d’un système qui ne respecte plus les compétences d’une vraie maîtrise d’œuvre et ne la considère plus à sa juste valeur. L’architecture est déclarée d’intérêt public depuis 1977. Elle doit être de qualité, refléter notre culture, être ambitieuse. La réalité s’éloigne chaque jour de ces engagements. Nous assistons à une généralisation d’une culture de la médiocrité, d’un urbanisme sur brûlis encouragé par une réglementation millefeuilles aux dépens de la vie et de l’intérêt général. Cette situation doit cesser. » Inès, 34 ans, est passée par de nombreuses agences avant de créer la sienne : « J’ai toujours pensé que la profession d’architecte était mal défendue. Les conditions de travail empirent. Rien ne change, tout se dégrade. Et nous restons les bras croisés à nous lamenter. » Pour Thomas, 26 ans : « Ce n’est pas faute d’essayer mais la profession n’arrive pas à se structurer. La concurrence favorise les ego et le repli sur soi. »

Face à ce sombre tableau, l’Ordre des architectes est souvent incriminé dans ces manques de structuration de la profession. Pourtant, il faut rappeler que son rôle n’est en aucun cas celui de faire la police dans les agences, mais de contrôler les règles d’exercice de la profession réglementée d’architecte et de garantir la protection du public. Pas de vérifier à quelle heure les salariés des agences éteignent leur ordinateur. « J’ai toujours rêvé d’un métier qui s’améliorerait au fil de temps. C’est l’inverse qui s’est produit », déplore Hervé, 42 ans et dix-huit ans de salariat. Un des arguments souvent avancés pour justifier l’injustifiable : l’architecture est un métier de passion. Certes, mais à quelques nuances près. Pour Xavier, « notre métier ne peut s’exercer sans passion. Mais comme tout travail, notre activité doit être rémunérée à sa juste valeur. Et le fait de ne pas la considérer comme un travail la dessert ». Auprès du public, auprès de la maîtrise d’ouvrage. L’architecte est vu comme un artiste fantasque quand il s’agit de parler argent mais retrouve sa casquette de technicien expérimenté quand il y a des problèmes. Éternel hiatus.

Apprendre son métier d’architecte : petites structures et grosses agences

N’en demeure pas moins que le prestige de certains noms suffit parfois à accepter tout et n’importe quoi. Une belle signature doperait le parcours professionnel, se dit-on. Ils sont encore nombreux à vouloir faire leurs armes chez les stars de la discipline. Aux Jean Nouvel et Dominique Perrault ont succédé des agences dans l’air du temps : Muoto, Bruther, NP2F ou DATA pour ne citer qu’eux sont plébiscités par les jeunes architectes. Quelles que soient les conditions de travail. Ces agences emblématiques du renouveau de la scène française attirent la nouvelle garde, qui s’accorde cependant sur le fait qu’en termes d’expérience une petite agence est souvent bien plus formatrice qu’une grande, très hiérarchisée, où en tant que débutant on peut vite être cantonné à gratter derrière son ordinateur. Maxime, 25 ans, est passé d’une agence de 50 personnes à une petite structure de cinq salariés : « J’y ai plus appris en une semaine qu’en un an dans cette grosse boîte reconnue où je ne suis jamais sorti des bureaux. » Quand Cloé, 26 ans, a cherché du travail, elle savait ce qu’elle ne voulait pas. Elle est actuellement la seule salariée dans une petite agence : « Je touche à tout, même aux aspects les plus pénibles du métier. J’ai des responsabilités que je n’ai jamais eues avant. Je vais sur les chantiers. J’apprends mon métier, tout simplement. »

L’architecte qui ne sait rien faire en sortant de l’école, un mythe ? Pas si sûr. Nombreux sont les jeunes qui avouent eux-mêmes avoir tout à apprendre une fois le diplôme en poche. « Je considère les premières années en agence comme la suite de ma formation, note Eloïse, 28 ans. J’ai envie de multiplier les expériences professionnelles pour définir ce qui me convient vraiment. Il n’y a pas beaucoup de gens de ma génération qui se voient passer quinze ans dans la même agence. » À terme, ils sont d’ailleurs nombreux à vouloir voler de leurs propres ailes. Le conseil régional d’Île-de-France organise d’ailleurs des matinées d’information sur le thème de la première inscription au tableau et répond aux nombreuses questions que se posent ces architectes sur le point de faire le grand saut. 

Dans l’ouvrage collectif Profession architecte1, véritable bible de l’exercice du métier, Isabelle Chesneau explique : « Sans s’enfermer dans le couple d’opposition “obéissance-désobéissance”, nous avons opté dans cet ouvrage pour une approche consistant à réfléchir à tous les rapports qu’entretient un professionnel avec les règles (entendues au sens large de la règle de droit à la norme sociale), pour mieux identifier les difficultés actuelles et entrevoir les possibilités de faire évoluer les pratiques, c’est-à-dire viser un autre type d’obéissance. Ne pas réinterroger ces actes transmis de génération en génération est la meilleure manière de se plier d’emblée aux habitudes, à la peur de perdre une commande (ou un emploi) et de faire de la docilité sa principale stratégie. Dans une économie de la connaissance où les idées nouvelles priment sur celle reçues, nous sommes convaincus que les élèves architectes peuvent, à condition de bien maîtriser toutes ces règles et de jouer avec, renforcer leur position dans le secteur de la construction. » Vœu pieux ou prophétie, réinterroger le système en place est effectivement le plus grand chantier à mener.

Les millénials : nouvelles attentes, moins d’idéaux, de la possibilité de se reconvertir

Pour autant, rien ne semble décourager les lycéens, toujours plus nombreux à vouloir intégrer une des 22 écoles d’architecture reconnues par l’État. Ils ont généralement une vision assez fantasmée de la réalité, très éloignée des contingences professionnelles réelles. L’accès au travail n’est pas un réel problème. La dernière édition d’Archigraphie2 (observatoire de la profession d’architecte) en 2018 rapportait que le délai d’obtention du premier emploi après le diplôme était relativement rapide. 80 % trouvent en moins de six mois. C’est souvent après que les choses se gâtent, quand les jeunes architectes se retrouvent dans les difficultés quotidiennes d’un métier qui tend à se complexifier. Les jeunes diplômés peuvent espérer un salaire de 1 700 euros nets au sortir de l’école et un contrat de 39 heures – qui ne sont quasiment jamais respectées. La problématique de la HMONP, sujet en soi, est aussi régulièrement soulevée quant à ses conditions de mise en œuvre : où ? quand ? comment ?

Autre question elle aussi sujette à l’omerta, celle des statuts sous lesquels exercer le métier. Si le salariat reste la norme, on constate de nombreuses dérives. Au mépris du code du travail, les architectes n’hésitent pas à verser dans le salariat déguisé en imposant parfois le statut d’autoentrepreneur… à plein temps. Pas de cotisations chômage, de retraite ou de congés payés : l’addition est lourde. La multiplication des CDD ou du statut de libéral est elle aussi récurrente. Si certains y trouvent leur compte, nombreux sont ceux qui rêvent encore du sacro-saint CDI. Car comme le rappelle Romain, « sans CDI, impossible de trouver un appartement ou de se projeter un minimum. Nous sommes nombreux à être dans des situations non seulement mal payées, mais aussi précaires ». Le tout accompagné d’anecdotes peu reluisantes : la récupération d’indemnités de rupture conventionnelle en liquide une fois le divorce acté, des menaces de réputations ruinées et autres retards de paiement de salaire pouvant aller jusqu’à plusieurs mois !

S’ils sont nombreux à vouloir intégrer une école d’architecture, ils sont aussi nombreux à décider d’abandonner le métier dix ans plus tard, au profit d’une reconversion. Les études d’architecture ont l’immense avantage d’être ouvertes et transdisciplinaires, offrant une base qui peut être mise à profit dans d’autres domaines. « Je n’ai pas choisi ce métier pour passer mes journées à me battre avec les promoteurs, pour au final, produire des bâtiments médiocres, explique Élise, qui suit actuellement une formation de tapissière d’ameublement. Je suis très pessimiste et je pense que rien ne va dans le bon sens. En dix ans, j’ai vu les conditions d’exercice se dégrader fortement. Je préfère encore faire autre chose. » Même constat pour David qui a tout lâché pour la musique. Et qui ne reviendrait en arrière pour rien au monde. Quant à Jean-Charles, il a jeté son dévolu sur un autre métier en péril : le journalisme.

De façon générale, les millénials sont moins avides de CDI que les générations précédentes. Quand ils sont choisis en âme et conscience, les statuts moins engageants les arrangent bien. Plus versatiles, les millénials n’ont aucune envie d’être coincés, a fortiori dans des conditions de travail moyennement enviables. Ils veulent accumuler les expériences, être libres de quitter facilement une agence qui ne leur convient pas et, pourquoi pas, faire autre chose que de l’architecture, un métier dont la réalité concrète s’avère souvent cruelle. Conséquence pour les agences, il s’avère donc de plus en plus difficile de « fidéliser » les employés, le turn-over est très important. Ce qui freine leur bon fonctionnement mais aussi la qualité de la formation des jeunes architectes : la temporalité de leurs envies n’est pas celle du projet. Difficile également de constituer une véritable culture d’agence quand la pérennité d’une équipe n’est plus assurée. L’architecte ayant acquis une solide expérience est ainsi devenu une denrée rare que les agences s’arrachent et qu’elles peinent à embaucher.

Déconstruire le modèle en place pour des conditions d’exercice acceptable pour tous

En octobre 2019, à l’occasion du lancement de la quatrième édition des Journées nationales de l’architecture, à la Cité de l’architecture et du patrimoine, Franck Riester alors Ministre de la Culture a tenté de rassurer la profession sur son engagement avec un grand discours, vaguement déterminé, plutôt consensuel, sur les enjeux : « L’architecture nous aidera à relever les grands défis de notre temps. Nous avons besoin d’elle. Et nous avons besoin des architectes. » Soit. Mais est-ce vraiment le sujet ? Quid du nerf de la guerre ? Le ministre de la Culture a tout de même abordé brièvement la question : « Quelles que soient ses formes, l’architecture est aussi une activité économique, qu’il nous faut mieux connaître et soutenir au même titre que l’ensemble des autres filières professionnelles liées au ministère de la Culture. Nous devons en particulier renforcer la capacité du ministère à connaître les réalités de la discipline et de la profession. Pour ce faire, j’ai demandé aux services du ministère de réfléchir à la mise en place d’un observatoire de l’architecture qui collecterait l’ensemble des données qui s’y rapportent, notamment celles concernant la rémunération des architectes, l’évolution de l’insertion professionnelle des jeunes diplômés ou encore à l’accès à la commande architecturale. » L’avenir nous dira si ces mots sont suivis d’actions concrètes afin de rétablir, enfin, des conditions d’exercice acceptables pour tous.


1. Profession architecte, sous la direction d’Isabelle Chesneau, éditions Eyrolles, 2018.
2. Archigraphie 2018 (observatoire de la profession d’architecte), étude réalisée par le Crédoc sous la direction d’un comité de pilotage présidé par Elizabeth Gossart, conseillère nationale de l’Ordre des architectes.

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