L’architecte et la musique. Concours pour le nouveau conservatoire municipal du XIIe arrondissement à Paris

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 27/05/2011

Article paru dans le d'A n°201

Ce nouveau conservatoire, destiné à remplacer celui de la rue de Picpus désormais trop à l'étroit, doit se dresser rue du Charolais, près de l'énorme faisceau des voies ferrées de la Gare de Lyon qui dessinent une frontière aussi secrète qu'infranchissable. Avec ses trottoirs déserts, ses constructions faubouriennes et ses logements sociaux des années 1970 et 1980, il se constitue comme un espace des limbes, rappelant à la fois les alentours du mur de Berlin et le faux enthousiasme des villes nouvelles.




Les différents projets en compétition sur ce site permettent de voir comment les architectes imaginent l'espace de l'apprentissage de la musique et quelle place ils lui accordent dans la ville d'aujourd'hui.

Bernard Desmoulin, dont la proposition est sans conteste la plus mesurée, l'appréhende de manière classique, comme une école avec sa cour, sa grande salle commune et ses locaux banalisés, un dispositif qui met la ville profane à distance afin de mieux se constituer comme le lieu d'une initiation. Certains candidats le promettent plus transparent. Ainsi, Xaveer de Geyter le conçoit comme une maison de verre dans laquelle les différents studios de musique et de danse s'affirment comme autant de scènes ouvertes sur la ville. Tandis qu'Aurelio Galfetti et ses amis le décomposent en une superposition de plateaux programmatiques libres ; des plans d'immanence à travers lesquels chacun fraierait son propre chemin pour mieux interpréter et inventer la musique d'hier et de demain. D'autres au contraire le pensent plus introverti. Éric Lapierre propose un édifice générique et associe les élèves à des héros koolhaassiens qui s'adonneraient sans entraves à la pratique de leur instrument comme les membres du Manhattan Athletic Club, décrit dans New York Délire, peuvent se livrer en toute discrétion aux activités sportives les plus diverses, superposées dans un volume neutre. Enfin, l'agence Moatti et Rivière semble assimiler cet équipement à un œil d'or dans lequel se refléteraient les comédies et les drames qui composent la véritable texture du réel, comme dans un roman de Carson McCullers.


Entre-deux

Bernard Desmoulin (lauréat)

Bernard Desmoulin oppose d'emblée deux éléments hétérogènes afin de dessiner un entre-deux. Un objet massif en béton brut protège la salle de diffusion et occupe l'angle des deux rues. Tandis qu'à l'arrière, dessinant un fond de scène, une barre ondulante intègre les studios de musique et de danse. Elle serpente savamment pour mieux relier les héberges des deux immeubles mitoyens dont l'un est placé en retrait de la rue du Charolais.

Cette proposition se développe autour de l'idée de parcours. Un cheminement initiatique qui permet de s'extraire de la ville et de ses bruits pour entrer par paliers dans un univers où les sons se transmuent en musique. Pas d'entrée directe sur la rue : l'accès est déporté au fond de la cour créée entre les deux bâtiments. Dans la barre ondulante, une très grande attention est apportée aux circulations. L'architecte reprend parfois partiellement le dispositif déjà expérimenté dans son conservatoire de Clichy : des coursives placées en façade et très largement vitrées sur la ville desservent des salles en second jour.

Ce projet est remarquable par la maîtrise de sa distribution comme de son insertion dans le site. La façade accorde les lignes fluides et sinueuses des planchers avec des éléments paravents opaques et vitrés, disposés en ordre incertain. Elle rappelle très discrètement une portée dans laquelle des notes viendraient aléatoirement s'insérer.


Cristaux

Xaveer de Geyter Architectenbureau

La proposition de Xavier de Geyter se compose de deux blocs transparents, chacun aligné sur sa rue. Ils se télescopent de manière à créer un angle rentrant résiduel, un espace négatif tout habillé de granit noir qui, par défaut, ferait office de parvis. La grande salle aveugle est rejetée à l'arrière pour permettre d'ouvrir largement les deux blocs sur les rues.

Pas d'enveloppe, le programme se met directement en scène sur la ville : d'un côté, les plateaux réservés à la danse et à l'art dramatique ; de l'autre, les studios de musique. Les étages de grandes salles et de petites salles se superposent en quinconce pour former deux murs composés d'énormes cristaux. Aux cloisons non parallèles des salles – utilisées pour prévenir toute réverbération – répondent les vitrages extérieurs qui fonctionnent comme des écailles transparentes et partent en obliques dans toutes les directions de l'espace.

La grande fenêtre circulaire placée au-dessus de l'entrée cadre les flux d'élèves empruntant les coursives de desserte. Elle souligne la volonté de réhabiliter l'architecture banale des années 1950 et 1960, tout comme le mur arrière perforé.


Plateaux

Yann Keromnes + Laurence Carminati + Aurelio Galfetti

Contrairement aux autres projets qui négocient avec les immeubles mitoyens en s'adossant à leurs héberges, le conservatoire de Keromnes, Carminati et Galfetti se présente comme une construction autonome. Elle trouve sa légitimité en elle-même, dans la rigueur de son organisation, tout en restant ouverte de toutes parts sur la ville.

Cette solution est rendue possible par l'enfouissement partiel de la salle de diffusion. Le dispositif se présente ainsi comme une superposition de plateaux programmatiques : salle ouverte au public, administration, studios de musique, salles de danse et d'art dramatique, espace d'innovation et de recherche. Les plateaux se prolongent à l'extérieur par des balcons-coursives qui, avec leurs escaliers à l'air libre, permettent d'intégrer élégamment les très contraignantes circulations de secours. Ces espaces intermédiaires de convivialité assurent sans emphase la transition entre les lieux d'étude et la ville.

Rigueur de la distribution en T, simplicité du choix constructif (deux refends porteurs reposant comme des poutres sur l'amphithéâtre) permettent des plans qui savent réduire la complexité du problème à l'évidence d'un jeu d'épures.


Machine

Elex - Éric Lapierre Expérience

Le projet de l'équipe réunie autour d'Éric Lapierre s'affirme de manière radicale comme une construction industrielle, sans vouloir développer un discours mièvre sur la musique, ni établir des porosités avec l'espace externe.

La géométrie de la parcelle est d'abord intégralement extrudée. Elle se tord et s'amenuise ensuite pour mieux négocier avec le contexte, notamment pour s'aligner partiellement sur l'immeuble de bureaux en retrait et marquer efficacement l'angle des deux rues. Le conservatoire se donne brutalement pour ce qu'il est : une machine introvertie composée d'une accumulation de boîtes techniques acoustiquement très performantes où doivent jalousement être contrôlés les bruits extérieurs comme les sons émis. Dans ces boîtes, les musiciens, les danseurs, les acteurs semblent pensés comme de véritables prisonniers volontaires de l'architecture, hantés par la performance physique.

L'intérieur et ses circulations rhizomatiques, parfois ponctuées d'un patio, renvoient à l'organisation labyrinthique des palais minoens, il révèle la complexité d'un programme que les autres équipes ont parfaitement maîtrisée. Au rez-de-chaussée, la scène de la salle de diffusion peut communiquer avec les salles d'orchestre et de percussion de manière à créer un continuum ouvert à toutes nouvelles formes d'expérimentation musicale. Comme si cette machine pouvait également se dérégler pour produire de la friction, du court-circuit, de l'impondérable…

L'organisation interne tranche avec la vision d'une accumulation rationnelle de cubes aux textures différentes, articulés entre eux comme autant de conteneurs à musiciens. Une inadéquation qui fait à la fois la faiblesse et la force de ce projet, placé entre résolution brouillonne et schizophrénie revendiquée.


Objet

Agence Moatti et Rivière

L'agence Moatti et Rivière propose un dispositif kahnien. La salle de diffusion et la serre qui la surmonte forment ainsi un noyau central autour duquel les salles gravitent comme autant de satellites. Une résille en losanges enveloppe cette organisation et lui confère une unité. Sa trame, dont les vides se sertissent de vitrages pivotants et de panneaux opaques, s'élargit en montant vers le ciel de manière à affirmer la pesanteur du bâtiment sur le sol.

Mais le projet cherche aussi à se présenter comme un être animé : une ouverture en forme de cône doré vient creuser la masse du bâtiment à la manière des $building cuts$ de Gordon Matta-Clark, tout en rappelant certaines œuvres d'Anish Kapoor. Elle monte jusqu'au jardin surélevé et accorde à cet œil cyclopéen tourné vers la ville la profondeur d'un regard. Ce caractère anthropomorphique est encore renforcé par l'entrée qui dessine une bouche, avide d'avaler les passants.


> Surface Shon :

4 130 m2.

> Montant prévisionnel des travaux :

11,7 millions d'euros HT.


Composition du jury

Présidente du jury : Danièle Pourtaud, adjointe au maire de Paris, en charge du Patrimoine.

Membres élus. Titulaires : Michèle Blumenthal, Karen Taieb, Christophe Najdovski, Claude-Annick Tissot, Hélène Macé de Lepinay. Suppléants : Christian Sautter, Sandrine Charnoz, Alexis Corbière, Anne-Constance Onghena, Delphine Burkli.

Personnalités désignées : Natacha Frydman, représentante associative, Francis Pilon, direction des Affaires culturelles, Jacques Monthioux, direction du Patrimoine et de l'Architecture.

Personnes qualifiées : Shohreh Davar-Panah, Samuel Delmas, Florence Lipsky, Thomas Richez, Valérie Vaudou.


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