L’architecture est-elle un sport d’équipe ? Réinventer la Seine : concours pour le réaménagement du site de l’usine des eaux d’Ivry-sur-Seine

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 17/10/2017

Article paru dans le d'A n°257

Réinventer la Seine semble confirmer une tendance forte où la séparation entre maître d’œuvre et maître d’ouvrage tend à devenir de plus en plus floue. L’opposition de l’homme de l’art (martial ?) et de l’homme d’affaires semble s’estomper, voire disparaître, au profit de la création d’équipes pluridisciplinaires et solidaires où, comme au football, même le goal est susceptible de marquer des buts…

En attendant la seconde édition de « Réinventer Paris », nous avons pu voir cet été au Pavillon de l’Arsenal « Réinventer la Seine » : les projets d’une nouvelle consultation lancée sur les mêmes principes mais cette fois à une échelle géographique : celle d’un territoire unifié par un fleuve. Comparée au faste de la première édition – plus de trois cents projets et de grands noms du monde de l’architecture –, c’est une réussite mitigée, sans doute due au faible nombre de terrains capables de légitimer des investissements intellectuels et financiers conséquents. Mais cette nouvelle tentative permet de prendre la mesure d’une puissante volonté de réforme cherchant à repenser de fond en comble à la fois la manière de vivre en ville, la production du construit et les rôles de ses principaux acteurs.

Comme dans la première édition : de nombreux scénarios de vie parfois très naïfs et des jardins à tous les étages, en balcons, en terrasses, en toitures. Mais des projets aussi qui cherchent à anticiper, au-delà de leur ingénuité, de nouvelles perspectives de vivre ensemble, dont l’un des symptômes a été les Nuits Debout de la place de la République, le Mai 68 des nouvelles générations… Des projets qui tentent de trouver des substituts au béton et à l’acier au profit d’autres matériaux, notamment le bois et la terre. Et qui ressassent les thèmes récurrents de notre contemporanéité : empreinte carbone, recyclage, partage, économie circulaire, résilience… Ils ne proposent plus de constructions définitives et testamentaires cherchant à défier le temps, mais des dispositifs recyclables qui préfèrent jouer avec, capables même de programmer leur propre disparition. Grand chambardement aussi dans les équipes de conception : les rôles sont en pleine reconfiguration et chacun cherche ses marques. Nous avons maintenant affaire à de véritables collectifs de constructeurs étroitement solidaires et dont les prérogatives peuvent aisément permuter.

Il faut souligner aussi le jeu du Pavillon de l’Arsenal, qui est moins un showroom – montrant, après coup, les résultats de la politique de la Mairie de Paris en matière d’urbanisme et d’architecture – qu’un incubateur intervenant activement dans cette recomposition, par ses expositions, notamment « Matière grise » et « Terres de Paris », ses conférences, ses workshops et ses jurys…

 

TERRITOIRE LIQUIDE

Nous avons choisi de commenter uniquement le concours concernant le site proposé à Ivry-sur-Seine. D’abord parce qu’il s’agissait de réaménager l’un des meilleurs projets de Dominique Perrault : l’usine des eaux modernisée en 1993. Une pièce qui marque la transition entre les années 1970 et notre contemporanéité. Un enjeu, aussi, de plusieurs milliers de mètres carrés qui nous fait remonter dans le temps, quand des grands ensembles entiers étaient confiés à un seul maître d’œuvre. Mais encore, un territoire liquide, selon l’expression du sociologue Zygmunt Bauman : une infrastructure high-tech devenue rapidement obsolète quelques années seulement après sa rénovation et dont les bassins désaffectés sont aujourd’hui partiellement occupés par un camp de réfugiés. Un espace emblématique du monde d’aujourd’hui, où tout change, rien n’est stable, tout est vertigineusement possible.

Les quatre projets présentés possèdent de nombreux points communs – notamment l’économie circulaire et l’habitat participatif – qui tendent à en faire des enclaves trouvant en elles-mêmes leur propre extériorité. Mais chacun se différencie en se focalisant sur une matière ou un matériau : la terre, le bois, l’eau ou le corps nomade en perpétuel déplacement. Ainsi Joly & Loiret proposent-ils une usine de construction en terre réutilisant une partie des déblais dégagés par les travaux du Grand Paris. Kengo Kuma préfère le bois, acheminé sur le site par voie fluviale. Pour X-TU, ce sera l’eau et la réactivation de cette gigantesque machine abandonnée permettant de jouer sur ses différents états, passant du solide au gazeux. Quant à Carmen Santana, c’est le corps nomade qui l’aidera à penser une ville métabolique flottant au-dessus d’un paysage comestible.

 

TERRE

Promoteurs : Groupe Quartus / Cpa-Cps / Habitat & Humanisme / Le Sens de la Ville – Architectes : Wang Shu Amateur Architecture Studio /Joly & Loiret / Lipsky + Rollet – Autres intervenants : Alto Ingénierie / Phytorestore / Vessière / CRAterre / Topager / Plateau Urbain / Michel Poivert / Sinny & Ooko / Solar Hotel…  LAURÉATS

Il était une fois Quartus, un opérateur immobilier très préoccupé par l’émergence de nouveaux usages. Conseillé par Le Sens de la Ville, un cabinet d’assistance aux maîtres d’ouvrage, il se rapprochera de Joly & Loiret, de jeunes architectes remarqués lors du concours « Réinventer Paris ». Ces derniers avaient proposé, avec beaucoup d’éclat, de réaliser des immeubles en réutilisant les tonnes de terre déblayées pour la création du métro du Grand Paris. Une proposition choc qui leur a valu d’être immédiatement invités par le Pavillon de l’Arsenal à développer leurs idées dans « Terres de Paris », une exposition faisant le point sur ce matériau gratuit et sur les nouvelles manières de le mettre en œuvre. Leur équipe se renforcera avec l’agence Lipsky + Rollet – surtout connue pour ses réalisations en bois – et le laboratoire CRAterre de l’école d’architecture de Grenoble, qui mène des recherches très pointues pour utiliser ce matériau à une échelle industrielle. Ensemble, ils rencontreront à Hangzhou Wang Shu, le Pritzker Prize chinois. Un héros mythique de la récupération et du recyclage qui avait toujours refusé de s’aventurer hors de sa région natale mais qui acceptera le challenge. Ce collectif saura se doter d’autres compétences : Cpa-Cps, un maître d’ouvrage spécialisé dans l’habitat participatif, ainsi qu’Habitat et Humanisme, une association qui loge et réintègre les personnes en difficulté.

Le générique de l’équipe explique presque un projet qui tentera de se développer dans le temps autant que dans l’espace, en suivant trois axes : construire en utilisant des matériaux naturels et biodégradables, impliquer dès l’origine les futurs habitants et penser en termes d’économie circulaire. Ainsi les espaces de cette friche industrielle seront-ils utilisés pour traiter la terre afin d’augmenter ses qualités agrégatives et de réaliser les panneaux préfabriqués qui viendront ensuite s’immiscer dans des structures dominos en béton. Une activité qui donnera des possibilités d’intégration aux réfugiés qui occupent actuellement une partie des bassins. Les premières opérations de logements sociaux seront confiées au bailleur participatif qui donnera le la à ce kolkhoze New Age. Enfin, une fois les bâtiments réalisés, les plus grands développés de toiture seront livrés à des agriculteurs urbains. Complétés par de multiples jardins partagés, ils subviendront en partie à l’alimentation du nouveau quartier. Une circularité déclinée jusqu’à l’absurde : comme ces récupérateurs d’urée – un composant azoté pouvant être utilisé dans la culture du houblon – prévus pour rentrer dans la fabrication de la bière locale qui incitera à uriner…

Le projet reste sobre et volontairement sous-dessiné tout en parvenant à exprimer parfaitement ces trois axes. Il se compose d’un ruban placentaire et protecteur, réalisé en bois, qui viendra occuper la nef et se plissera au nord pour composer un relief. Ses activités – hôtels, bureaux, résidences d’étudiants et de chercheurs, Collège international de la photographie – lui permettront d’assurer l’interface avec la ville. Tandis qu’au centre, entouré par ses champs et plus résidentiel, le village utilisera la terre crue sous toutes ses formes : brique, enduit, pisé…

 

BOIS

Promoteurs : REI Habitat / Hertel – Architectes : Kengo Kuma and Associates / Atelier d’Architecture Autogéré / SOA / KOZ / Bauman Lyons – Paysagistes : Gilles Clément / Atelier Georges – Bureau d’études : Elioth – Autres intervenants : Une Autre Ville / Yes We Camp/ Les Fermes de Gally / ZenPark

Une démarche très proche de la précédente. Le casting de l’équipe entraînée par le dynamique Paul Jarquin – fondateur de REI Habitat, un groupe de promotion écoresponsable – permet aussi de visualiser le projet. Ainsi ce collectif a-t-il travaillé sur la résilience urbaine et sur un autre processus de construction fédérateur, cette fois basé non sur la terre, mais sur le bois. Une situation parfaitement exprimée par le dessin préparatoire de Micaël Queiroz, où l’on voit des gens qui s’approprient spontanément ce vaste territoire, se baignant dans la Seine, promenant leurs enfants ou jouant avec leur chien dans les franges plantées tout en commençant à cultiver tomates et salades autour des anciens bassins. Tandis que des péniches livrent la matière première transformée sur place en planches et en bastaings pour les constructions à venir.

Le projet se décompose en trois parties. À l’ouest, une construction monumentale qui vient occuper la nef de Dominique Perrault ; à l’est, un damier composé de cubes habités alternant avec des espaces plantés ; au nord, les activités. Dans la première partie, confiée à Kengo Kuma, s’alignent de vastes toitures génériques, de hauteurs différentes, qui poursuivent l’inclinaison du talus existant en l’accentuant ou l’atténuant. Un projet qui décline le toit à deux pentes, cet élément fondamental de l’architecture, comme dans de nombreuses réalisations de l’architecte japonais, notamment le Centre civique d’Ondo. Sous cette couverture tantôt ouverte, tantôt fermée par des plaques de polycarbonate, s’étend un village suspendu au-dessus d’une halle vivrière et d’une agora largement ouvertes sur l’avenue Jean-Jaurès. Ce village et ses terrasses plantées accueillent de multiples formes d’hébergement allant de l’auberge à l’habitat participatif en passant par l’incontournable co-living, le locatif et l’accession traditionnels ainsi que leurs équipements intégrés. Dans la seconde partie, conçue par l’Atelier d’Architecture Autogérée et SOA, les plots d’habitation viennent s’arrimer aux anciens bassins reconvertis en cultures maraîchères. Dans la dernière se dressent les volumes de la zone artisanale et sportive, dessinés par KOZ, qui s’ouvrent au nord sur le parvis en liaison directe avec la Seine.

 

EAU

Promoteurs : Groupe Pichet / France Habitation / GNC Colocation – Architectes : X-TU / Bruno Rollet – Paysagistes : TN+ – Bureaux d’études : Bérim / Ecotech Ingénierie – Autres intervenants : Le Sommer Environnement / Eawag Aquatic Research / Singa France / Gulli Parc / Toits Vivants / Vergers Urbains / ZenPark

Coupe semblant sortir d’une encyclopédie et montrant la phyto-épuration d’un cloaque pour démontrer qu’il est possible de penser une ville sans égout ; perspective onirique présentant un paysage de bulles de verre flottant à la surface d’une eau nuageuse : deux images du projet assez contradictoires qui parviennent à mettre en évidence toute l’ambiguïté de l’architecture de X-TU. À la fois un engagement sans concession dans la recherche d’énergies alternatives non polluantes, opérée au sein de l’agence en collaboration avec des scientifiques et des fabricants, notamment sur les plantes et sur les algues. Mais aussi la quête d’une beauté qui n’en découle pas et reste étrangement déphasée… On se souviendra de leur Cité du vin à Bordeaux et de sa magnifique charpente en lamellé-collé qui s’efface à l’intérieur comme à l’extérieur dans un carénage moiré cherchant à évoquer le mouvement du vin dans un verre.

Ici, la nef est densifiée au maximum et accueille la partie hébergement du programme tandis que les bassins restent ouverts à de multiples appropriations en fonction des saisons. Sans doute la proposition qui respecte le plus le projet originel de Dominique Perrault. D’un côté, ses talus et leur cylindre de verre sont considérés comme un socle sur lequel s’élèvent logements et hôtels, esquissant un skyline. De l’autre, les bassins s’ouvrent à de multiples formes d’activités agricoles et ludiques qui se voudraient compatibles, comme l’élevage piscicole et l’urban fishing. Ces activités permettent de préserver un grand vide miroitant autour de l’immeuble de bureaux existant, un parallélépipède juché sur des portiques surdimensionnés, qui conserve ainsi son caractère monumental. Tandis qu’une vaste construction en nappe abritant un marché bio s’immisce derrière lui pour dessiner un horizon et souligner discrètement sa verticalité.

Les constructions hautes et leur structure en bois à la Sol Lewitt jouent sur la pixélisation pour mieux se fondre dans le ciel changeant et nuageux d’Ivry, tandis que la vaste étendue d’eau – patinoire l’hiver et piscine l’été – amplifie les transformations des saisons en changeant d’état pour passer du solide au liquide et du liquide au gazeux.

 

CORPS NOMADE

Promoteurs : Lamotte / Brémond / ALSEI – Architectes : Archikubik / Atelier Architecture Vincent Parreira / Julien Beller – Bureau d’études : Franck Boutté Consultants – Autres intervenants : Promoteur de courtoisie urbaine / Ecosec / Emmaüs Solidarité / Ville hybride / YA+K / La Fabrique nomade / Aquaprimeur / La Boîte à Champignons…

Une réponse correcte à la question posée et un réel savoir-faire mais qui ne se hissent pas au niveau des propositions précédentes, plus puissantes. Ici le sol et ses bassins accueillent un programme d’agriculture urbaine pour permettre au quartier de vivre dans une relative autarcie. Autour des bassins centraux réaménagés, les constructions se déploient en fonction d’une trame souple définie à partir de l’orientation et du gabarit de l’immeuble de bureaux de Dominique Perrault, tout en parvenant à intégrer le centre de réfugiés récemment réalisé par Valentine Guichardaz-Versini. Ces deux rangées de six barrettes parallèles, encadrant six yourtes, seront affectées à d’autres formes d’hébergement à mi-chemin entre l’auberge de jeunesse et le camping urbain.

Des tours viennent épicer la composition et lui accorder un certain dynamisme. Tandis que la nef conserve le cylindre de verre qui la ceinture et perd son talus afin de trouver une meilleure relation au sol urbain, mais en sacrifiant du même coup sa singularité et son caractère.

 

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