Architecture fiction - Concours pour le Learning Center de l’université Paris-Saclay

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 28/04/2017

Article paru dans le d'A n°253

Comment concevoir un nouveau type de bâtiment dans une ville toujours à venir ? C’est à cette difficulté qu’ont été confrontées les cinq équipes d’architectes en lice dans cette compétition. 

Retour à Paris-Saclay, la grande aire de jeu qui nous renvoie au temps des de Gaulle et des Kubitschek, quand il était si facile de créer des la Défense et autres Brasília. Nous sommes dans le quartier du Moulon en bordure de ce qui sera le « Deck », un long espace rectangulaire et planté, l’un des grands vides majeurs de la chaîne conçue par Michel Desvigne et Xaveer De Geyter pour structurer l’ensemble du campus qui s’étendra, au-dessus de la vallée de l’Yvette, du centre de recherche du Commissariat à l’énergie atomique jusqu’à l’École polytechnique. Dans cette zone, encore occupée par de grands champs céréaliers, le futur Learning Center viendra s’inscrire dans une parcelle biscornue, contrainte par l’implantation de la courbe du viaduc du métro aérien qui serpente à proximité de l’axe majeur. Mais qu’est ce qu’un Learning Center ? Descendant de la médiathèque, de la bibliothèque et de leurs lourdes collections, cet enfant prodigue s’en détourne et préfère faciliter les connexions de ses usagers aux données dématérialisés du savoir d’aujourd’hui. Il cherche à développer, au-delà de la lecture individuelle et silencieuse, d’autres modes d’accès à la connaissance : parfois collectifs et souvent médiatisés par de nouveaux équipements. Ainsi, celui de Saclay mettra à la disposition de son public, outre les collections de l’École centrale, de l’École normale et de l’université Paris- Sud, de multiples d’objets mutants qui se constitueront comme autant d’intermédiaires indispensables à la lecture assistée d’aujourd’hui. Des tableaux interactifs – ces écrans tactiles qui permettent d’afficher le contenu d’un ordinateur et de le contrôler avec les mains comme dans Minority Report, le film de Steven Spielberg –, des tables numériques, des lunettes et des casques permettant de plonger dans des réalités virtuelles, ou encore des sièges immersifs équipés de haut-parleurs et d’écrans pour composer de véritables bulles sensorielles… Mais aussi des machines à imprimer et des imprimantes 3D qui le rapprocheront de son cousin éloigné, le Fab Lab. On peut comprendre la perplexité des équipes en compétition face à un site et à un programme qui se présentent moins comme des réalités que comme des promesses de réalités futures. Face à tant d’incertitudes, ces agences ont réinterrogé les fondamentaux qui légitiment leurs démarches respectives. Ainsi l’agence Beaudouin se repose la question de l’intemporalité en dessinant un édifice assez classique qui sait entretenir de multiples correspondances avec l’histoire de l’architecture. Lacaton & Vassal, une nouvelle fois associés à Philippe Druot, retrouvent les questions de la transparence et de l’ambiance pour leur apporter, presque accidentellement, une réponse très étonnante. Plus attendus : Barani revient sur l’infrastructure, comme si l’architecture devait porter plus que protéger, et François Chochon se replonge dans la masse inerte et primitive d’avant la forme. Quant aux dandys de KGDVS et de NP2F, ils prennent la pose des auteurs oulipiens en se lançant avec un maximum de distanciation dans un jeu formel sur le thème du triangle.

 

VORTEX 

Emmanuelle & Laurent Beaudouin associés à MGM Arquitectos [lauréats] 

 

L’agence Beaudouin et ses associés espagnols ont su très habilement exploiter l’une des rares données du site : la courbure du viaduc du métro qui détermine la géométrie particulière de la parcelle. Ils ont ainsi répété en staccato cette concavité pour composer une enveloppe climatique à la fois expressionniste et baroque qui, avec ses grandes ailettes verticales, n’est pas sans rappeler la Chilehaus construite par Fritz Höger à Hambourg en 1913. Au sud, cette enveloppe sait se détacher et s’avancer en porte-àfaux au-dessus du parvis qui longe le Deck tout en servant efficacement de protection solaire aux espaces de travail. À l’intérieur, les différents plateaux fonctionnels s’étagent en U autour d’un grand atrium qui abrite au rez-de-chaussée le forum de rencontre et d’échange. Un dispositif qui exprime sans aucune ambiguïté l’une des principales demandes de l’université Paris-Saclay et de l’Établissement public Paris- Saclay, respectivement maître d’ouvrage et maître d’ouvrage délégué. En effet, l’édifice se lit littéralement comme un vortex rassemblant et mélangeant les étudiants des différents établissements d’enseignement d’excellence qui l’entourent : École centrale, École normale et université Paris-Sud.

 

ÉCUME 

Lacaton & Vassal, Philippe Druot 

 

Un projet qui semble pouvoir s’expliquer comme une charade. Mon premier est un bloc en L, composé de trois plateaux libres superposés, qui s’inscrit au centre de la parcelle sans l’occuper entièrement, de manière à établir une continuité arborée avec le jardin qui s’étend au sud, au-delà du Deck. Mon second est formé par des espaces circulaires qui viennent se connecter à la périphérie de ces plateaux et se proposent en plan comme autant de bulles vitrées. Renvoyant aux espaces servants de Louis Kahn, ils accueillent les activités spécifiques – notamment, au rez-de-chaussée, l’auditorium et la brasserie – et animent les relations entre l’intérieur et l’extérieur. Mon troisième est un appareillage de cheminées tronconiques qui assurent la gestion d’une ambiance bien tempérée. Et mon tout est un château de cristal, qui semblait déjà là pour justifier rétroactivement la courbure du viaduc du métro. Un projet puissant qui pourrait rappeler la proposition de cette même équipe pour le Louvre de Lens. Trop puissant sans doute pour le jury, qui a préféré d’emblée, en ces temps de crises et d’incertitudes, voter utile pour une valeur à ses yeux plus sûre.

 

INFRASTRUCTURE 

Atelier Barani

 

Le projet de Marc Barani pourrait se lire comme un nouveau commentaire de la structure de la Maison Dom-Ino de Le Corbusier. Comme si essentiellement l’architecture se résumait à des poteaux soutenant des dalles pour offrir un sol domestiqué, lisse et sans aspérité. Les colonnes s’épaississent et les poutres se dédoublent afin de permettre à la structure d’assurer le passage des fluides, ventilation et chauffage. Ainsi, comme les bras d’une maman, elles portent et assurent l’ambiance optimale au développement des différentes activités. Le bâtiment prend donc la forme d’un ouvrage d’art et complète la collection des infrastructures projetées. Un mimétisme qui renforce l’horizontalité essentielle du plateau, sans chercher à entrer en compétition avec les très grands établissements – École normale supérieure ou École centrale conçues par Renzo Piano ou Rem Koolhaas – qui s’élèvent déjà à proximité. Ainsi la parcelle est-elle simplement extrudée. Deux plateaux sont élevés et creusés en leur centre d’un patio circulaire abritant une nature pacifiée. Au rezde- chaussée, sous une double hauteur, se succèdent les activités centrifuges qui permettent de renforcer l’ancrage de l’édifice dans son site. L’auditorium s’ouvre sur la cour intérieure, le restaurant, sur le Deck, et le parvis triangulaire glissé sous la pointe du bâtiment s’oriente résolument vers la future station du métro toute proche. Tandis qu’à l’étage viennent se distribuer les activités spécifiques et centripètes qui accordent à l’édifice son identité.

 

ORIGINE 

François Chochon & Laurent Pierre 

 

Ce monde en perpétuel devenir, François Chochon cherche à l’exprimer à sa façon en proposant une masse originelle, une architecture d’avant l’architecture. Qu’il décrit dans sa notice comme une plaque rocheuse lentement érodée par les eaux de ruissellement que les terres argileuses du plateau refusent obstinément d’absorber. Son projet massif, parfois brouillon et confus, est aussi très sculpté et très prémédité. Ainsi, sur le Deck, la falaise argentée, composée de brise-soleil en inox brossé, se disloque-t-elle pour mettre en scène sa cour intérieure boisée, une vision rappelant L’Île des morts, le célèbre tableau de Arnold Böcklin. Une inspiration tellurique qui se retrouve dans l’aménagement des espaces intérieurs. Notamment dans la caverne de l’auditorium qui se glisse sous le sol de la cour montant en terrasses, tandis qu’en fond, derrière un rideau de verre, des escalators grimpent en cascades vers le plateau du dernier niveau consacré à la lecture silencieuse.

 

COMPOSITION 

Kersten Geers & David Van Severen associés à l’agence NP2F 

 

Les agences KGDVS et NP2F ont redessiné la parcelle de manière à obtenir un triangle et non un trapèze. Une modification qui permet à leur proposition de s’avancer de biais sur le Deck et de mieux se mettre en scène. Ce plan est ensuite rigoureusement scarifié par une grille carrée de 14 m d’intervalle. Une trame qui correspond à la structure composée de murs porteurs découpés d’ouvertures triangulaires rappelant les arches porteuses de la bibliothèque de l’université d’art de Tama, réalisée en 2007 par Toyo Ito. À l’intérieur, le damier permet d’absorber facilement le programme sur deux niveaux. Les trois cases centrales, en double hauteur, sont occupées successivement par les magasins, l’atrium – où s’enroule un escalier hélicoïdal – et un patio planté. À proximité du Deck prendront place brasserie et forum, sur le côté, l’administration, tandis qu’au premier étage s’étendront la zone d’étude et ses différents espaces spécialisés qui occuperont les cases comme dans un jeu de l’oie. Le leitmotiv de ce projet un peu scolaire se retrouve encore en toiture. Recouverte d’une résille métallique, elle descend en pente vers le viaduc du métro de manière à présenter à ses utilisateurs une quatrième façade triangulaire.


Lisez la suite de cet article dans : N° 253 - Mai 2017

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