L’AUA : des égaux aux ego

Rédigé par Jean-Claude GARCIAS
Publié le 10/12/2015

Article paru dans le d'A n°241

Qu’évoquent les années AUA pour ceux qui les ont vécues ? Pêle-mêle Pif le chien et le Vietnam héroïque, la 2 CV et le capitalisme monopoliste d’État, la dernière baignade de Corbu et les vacances en RDA, les meubles Roche-Bobois et l’entrée à La Havane, la municipalisation des sols et le free-jazz.

Et pour ceux qui sont nés plus tard, de quoi l’AUA est-il le nom ? Collectivement, celui de 15 patrons d’agence, dont un couple et une ensemblière, ce qui ne fait pas beaucoup de femmes ; de 300 gratteurs ou collaborateurs ; de 100 partenaires. Ils ont réalisé ensemble sur un quart de siècle des centaines de projets, des milliers de logements, des douzaines d’équipements, publié une revue, des dizaines d’articles et quelques livres. L’AUA n’a guère chômé, depuis sa création en 1960 dans un ancien atelier du XXe arrondissement jusqu’à son autodissolution en 1985 dans les locaux-manifeste de Bagnolet. C’est tout ce pan d’histoire architecturale et sociale que Jean-Louis Cohen et Vanessa Grossman font revivre dans la grande exposition de la Cité de l’architecture, et qu’une dizaine de contributeurs mettent en perspective dans la collection Carré1. L’ensemble donne le sentiment un peu étrange de distorsion temporelle, entre Marcel Proust et George Lucas.

Aussi classique qu’efficace, la scénographie se glisse dans les espaces de Carlu, éclairés naturellement pour une fois. L’entrée est signifiée par l’agrandissement d’un trombinoscope de 1972 et par quelques meubles d’Annie Tribel, dont une coque plastique pour le Théâtre de la ville. L’exposition proprement dite tient dans un grand cube : au centre, un amoncellement de maquettes de dates et d’échelles variées, surmonté de quatre écrans sur lesquels sont projetées des diapos récentes de bâtiments d’AUA ; et alignés le long des murs, 15 boîtes de documents, 30 panneaux et 15 écrans de télé qui passent des petits films d’époque et des interviews de survivants réalisées en 2015 – un peu langue de bois, à l’exception d’Huidobro. Mais la pièce maîtresse de l’expo est sans conteste le film en couleurs délicieusement délavées d’Éric Rohmer et de Jean-Paul Pigeat, La Forme de la ville, de 1975. Les concepteurs y présentent un projet réalisé, les 2 200 logements de l’Arlequin de Grenoble, et un concours perdu, les 4 000 logements d’Évry-1, ce qui permet de relativiser l’assertion selon laquelle l’AUA n’aurait « jamais fait de grands ensembles ». On ne s’ennuie pas une seconde pendant les 49 minutes de projection. Les protagonistes, alors à la pointe de la mode pattes d’ef, nous apprennent rétrospectivement que le plan-masse de la Villeneuve-Arlequin-Échirolles était « en forme de criques » (Loiseau), ou que le chromatisme des façades était « correctif » (Corajoud). Quant à la mégatrame d’Évry, ses concepteurs étaient sincèrement persuadés qu’elle était « bien supérieure » au projet primé (Chemetov). Certains le sont encore quarante ans après l’échec, car « on ne peut pas s’interdire de réussir » (Ciriani). Il faut savoir que Robert Lion, alors chargé du plan-construction, avait comploté dans l’ombre pour que le projet AUA-Bofill-Paribas soit déclaré lauréat. Au point de soutenir dans une « NOTE confidentielle » (sic) qu’il permettrait de « bousculer les valeurs » et de « gagner cinq ans, peut-être davantage, dans les mutations des critères et des références2 ». Las ! Le technocrate éclairé n’a pas eu gain de cause et le saut quinquennal ne s’est pas produit. Est-il sûr que l’AUA ait perdu au change ?


Trop tard, ou trop tôt ?

Célébration tardive d’une aventure collective moins marginale qu’elle ne croit l’avoir été, l’expo brasse de nombreuses questions politiques au sens large. Ce qui implique un certain effort de contextualisation afin de jauger les artefacts à l’aune de leur datation présumée. Le visiteur-lecteur pourra zapper la comptabilité maniaque des affiliations politiques (probablement mouvantes) de chaque patron. Il se méfiera du mythe de l’AUA comme « bande de cocos » trustant la commande des municipalités-ouvrières-et-démocratiques de la banlieue nord-est. De nombreuses agences apolitiques, sinon de droite, ont aussi construit pour un PCF alors au mieux de sa forme et participé à la constitution de « bastions » en béton qui gratte, branlants ou démantelés aujourd’hui. Le visiteur pourra également négliger le mouvement brownien des constitutions-divorces-reconstitutions de couples ou de triplettes au sein du groupe, assez proches des jalousies, fâcheries et réconciliations d’un orchestre rock. L’essentiel reste que l’AUA était une coopérative de moyens dont les patrons se cooptaient à l’unanimité des votants et qui projetait en direction des clients une image d’unité, d’honnêteté et de progressisme.

Mais le visiteur ferait bien de se poser les questions de la praxis collective d’une part, du contexte politique de la célébration de l’autre. Si presque tous les membres de l’AUA ont eu droit à leur quart d’heure de gloire médiatique – et davantage pour certains –, la reconnaissance du groupe en tant que tel semble venir bien tard. Pourquoi l’institution a-t-elle attendu 2015 pour saluer le travail d’un collectif supposé de gauche qui s’est défait une génération plus tôt, au moment même où la gauche arrivait au pouvoir ? Peut-être parce que le groupe n’était pas aussi « engagé » et homogène que ne l’avaient pensé détracteurs ou hagiographes. Ou parce que certains membres du groupe avaient déjà été célébrés et promus individuellement à la belle époque du programme commun : grand prix d’architecture pour Chemetov en 1980, Ciriani en 1983, vice-présidence du plan-construction pour Chemetov et sous-direction de l’architecture pour Tribel en 1981. Et pourquoi le projet caressé par Beaubourg de rendre hommage à l’AUA en 1995, dix ans après son implosion, a-t-il capoté ? Probablement parce que la controverse entre la postmodernité (faillie) des faiseurs et la modernité (inachevée) de l’AUA était encore trop fraîche. De même que la Recherche du temps perdu n’a pu trouver sa conclusion qu’après cinq ans d’interruption de la vie mondaine, « l’architecture de l’engagement » ne pouvait peut-être se comprendre qu’avec le dépérissement du militantisme, architectural entre autres. Soit trente ans de recul avant de porter un regard serein sur un groupe interdisciplinaire-brutaliste-de-banlieue.


Brutalistes en banlieue

Comme l’interdisciplinarité du Centre universitaire expérimental de Vincennes, auquel il ressemble par bien des aspects, celle de l’AUA est plus un slogan qu’une réalité. Les « membres de l’AUA » recensés par le catalogue sont architectes à 50 %, les patrons le sont à 75 %. Et même si la présence in situ de sociologues, urbanistes et ingénieurs a effectivement orienté l’AUA dans un sens plus technique ou « matérialiste » que d’autres agences, cette interdisciplinarité n’apparaît guère dans les documents présentés, et à peine dans le catalogue. Pour le meilleur comme pour le pire, l’AUA reste une affaire d’architectes, sans doute plus cultivés, ouverts et sympathiques que la moyenne de leur époque, mais résolument architectes. Quant aux préoccupations banlieusardes du groupe, elles mériteraient d’être nuancées. Si l’atelier a d’abord construit de l’autre côté du périf, c’est rarement dans le respect contextuel des banlieues à la Doisneau, caractérisées par de faibles hauteurs et de petites parcelles.

L’AUA, qui se voulait en rupture avec l’urbanisme du capitalisme manufacturier puis monopoliste, croyait exprimer la possibilité d’un changement social en monumentalisant le logement populaire, donc en regroupant des dizaines de parcelles « petites bourgeoises » et en écrasant les tissus modestes environnants. C’était également, pour des raisons bien différentes, le souci des technocrates et des majors du bâtiment. D’où la démesure de l’Arlequin, d’Évry-1, de la cité Lénine d’Aubervilliers, de la Muraille de Chine de La Courneuve ou de l’îlot 21 de Pantin, qui n’est pas due qu’à la crise du logement ou aux plans de com des maires bâtisseurs. Rien de plus révélateur de l’attitude ambivalente de l’AUA envers sa banlieue qu’une photo noir et blanc représentant Annie Tribel au téléphone, Jacques Allégret et quelques gratteurs à la planche, prise de l’intérieur de l’agence : la vraie banlieue de Bagnolet – des R + 2 en plâtre coiffés de zinc – y est présente-absente de l’autre côté de la rue. Parfois révélée par le verre clair, plus souvent masquée par le Réglit opaque, elle était alors considérée comme « appelée à disparaître ».

En définissant l’AUA comme « protest song du néobrutalisme », Chemetov voulait probablement dire que l’atelier pratiquait une architecture critique à l’intérieur de l’héritage corbuséen. Qu’il se soit alors référé aux matériaux laissés $as found$, au champagne des concours gagnés ou au sobriquet « Brutus » de Peter Smithson, le brutalisme signifiait globalement qu’à une société brutale devait correspondre une architecture rugueuse ; que la construction devait révéler les rapports de classes et non plus les masquer ; et qu’on ne parviendrait au but (la démocratie dite « avancée ») que par un moyen dialectiquement contraire (le primitivisme constructif). C’est sans doute ce qui a enflammé l’imagination de moult soixante-huitards, l’auteur de ces lignes compris. Dans son excellent article du catalogue, Jacques Lucan laisse perfidement entendre que le brutalisme de l’AUA relevait aussi du tubard, le groupe s’inscrivant « dans la suite » des mégastructures anglaises, au même titre que Van Treeck aux Orgues de Flandre ; et que la « réticence à reconnaître des dettes » a paradoxalement bloqué le développement intellectuel et artistique de l’atelier.


Fracture

La belle unité des années 1970, celle d’une société des égaux à la Babeuf, mais avec des nègres, s’est progressivement transformée en rivalité d’artistes, le bal des ego. Après le départ de Corajoud et la multiplication des concours qui opposaient les sous-groupes entre eux, les liens d’amitié se sont distendus et l’unanimité brutaliste s’est fracturée : revival du classicisme à la Perret d’une part (Huidobro-Chemetov), maniérisme fétichiste de Le Corbusier de l’autre (Ciriani). Jusqu’à l’autodissolution de 1985, sans doute inspirée des surréalistes ou des situationnistes.

Que reste-t-il de l’AUA ? Sans doute pas de théorie, en l’absence d’autocritique et de travail intellectuel partagé. À la différence de Rossi ou de Huet, l’atelier n’a jamais voulu (pu ?) rompre avec la modernité héroïque, faire son aggiornamento urbain et renouer avec la ville conventionnelle, les programmes modestes, la parcelle et l’alignement. Mais l’AUA ne lègue pas qu’un champ de ruines. Subsistent des bâtiments parfois remarquables, de plus en plus brutalistes par manque d’entretien3, voire menacés par le renouvellement urbain au même titre que la production courante naguère honnie par l’AUA4. Il reste surtout le souvenir à peine voilé de nostalgie d’une époque dansante et légère, malgré le béton brut et les polycopiés marxistes, celle de notre jeunesse.


1. « Une architecture de l’engagement : l’AUA, 1960-1985 », jusqu’au 29 février 2016, Cité de l’architecture et du patrimoine. AUA, une architecture de l’engagement, 315 pages et des centaines d’illustrations, édité par la Cité de l’architecture & du patrimoine et les Éditions Carré, Paris 2015.

2. Lettre du 28 juin 1972, reproduite dans Colonnes nO 31.

3. Tels la patinoire de Saint-Ouen ou l’École d’architecture de Nanterre, et même le centre administratif de Pantin, pourtant reconverti en Centre national de la danse il y a dix ans.

4. Comme les logements de Courcouronnes, dans la ville nouvelle d’Évry.

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