Avis de sinistrose au travail

Rédigé par Cyrille VÉRAN
Publié le 23/03/2017

Article paru dans le d'A n°252

Pour sa 10e édition, la Biennale de design de Saint-Étienne dresse un panorama sans complaisance du monde du travail et des dégâts causés par l’économie virtuelle. Sous le titre « Working promesse, les mutations du travail », le propos est politique, social, économique et convoque une autre facette du métier de designer : l’engagement dans un design critique et social.  

La Biennale de design 2017 résonne particulièrement avec l’histoire de sa ville d’accueil, Saint-Étienne, qui a subi de plein fouet la désindustrialisation et peine à retrouver une santé économique florissante. Intitulée « Working promesse, les mutations du travail », cette 10e édition marque également une rupture franche avec les questionnements esthétiques de la précédente édition, placée sous le thème du beau. Son directeur scientifique Olivier Peyricot explique l’avoir conçue comme un programme de recherche où le design est appréhendé en tant qu’outil de conception social et politique. Les expositions qui mettent en avant le design d’objet ou les dernières tendances en matière d’aménagement tertiaire sont présentes, mais ce n’est pas l’essentiel de cette biennale. On retiendra dans cette catégorie le fragment du plateau de bureau conçu par T&P Work Unit pour l’agence de publicité BETC basée à Pantin, et la fiction sur le corps « Cut & Care » de KVM, qui émet l’hypothèse du travail à l’horizontale. « Best of métiers » de Christophe Marchand rappelle également de manière concrète l’importance du design d’objet dans l’industrie. Mais cette édition s’attelle surtout à dresser un état des lieux, plutôt anxiogène, du travail dans nos sociétés et à esquisser des perspectives, certaines étant déjà bien identifiées. Le tout dans un foisonnement d’installations qui exige un certain effort d’immersion pour le visiteur. 

 

État des lieux 

Le premier aspect frappant est le nombre d’anglicismes nés de ces mutations. Petite sélection au hasard : digital labor, weisure (contraction de work et leisure), playbor (contraction de play et labour), postwork, seamless… À travers ce jargon se dessine le portrait d’une société hyperconnectée qui a engendré ses travailleurs invisibles, organisé le brouillage des frontières entre vie professionnelle et vie privée, fabriqué ses maux, dont le désormais répandu burn-out. La bannière tricotée de Sam Meech, Punchcard Economy, confronte ainsi le slogan lancé par le socialiste britannique Robert Owen en 1 817 « 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de repos » aux conditions indécentes des travailleurs numériques qui renvoient à des pratiques d’un autre temps. Petites mains exploitées sur lesquelles repose toute l’économie virtuelle à l’instar des Turkers d’Amazon : « Dans une chaîne de montage de l’âge industriel, l’ouvrier spécialisé était le bras de la machine, dans un hangar d’Amazon, il est le bras du logiciel, une extension du programme informatique », décrivent les artistes et chercheurs Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon à travers une série de vidéos sur la robotisation au musée de la Mine. Dans ce tableau pessimiste, branchés 24 heures sur 24 sur nos ordinateurs, nous jouons aussi notre partition. Réserver son voyage ou son billet de train, offrir son expertise sur les forums, héberger comme un hôtelier (Airbnb)… L’individu endosse tous les métiers sur son temps personnel et, ce faisant, est le premier artisan (instrument) de cette nouvelle économie qui a mis sur la touche des milliers d’employés. Le parcours du combattant pour (re)trouver un emploi n’est d’ailleurs pas occulté, raconté avec humour et une pointe de cynisme par les étudiants de l’Esadse dans l’exposition « La Gueule de l’emploi ». L’artiste Jennifer Lyn Morone nous rappelle aussi que nos données personnelles sont à notre insu monétisées, à des régies publicitaires, des assureurs… Refusant ce statut de « data esclave », elle a fait de sa personne une entreprise qui tire un profit de ses propres données. 

 

Bien commun 

En parallèle, cette biennale interpelle sur les formes émergentes du travail, dont le fil rouge serait l’économie sociale et solidaire. L’expérience des tiers-lieux, ces lieux pour tous, ouverts et sans hiérarchie, basés sur l’échange et qui mettent en partage ressources, compétences et savoirs, est restituée dans l’ancienne manufacture stéphanoise. La MYNE (ex-Paillasse Saône) et POC Foundation se sont installés dans l’une de ses ailes avec le collectif de designers RDC, et proposent un programme de débats et événements pour mieux comprendre les enjeux de ces communautés. En tant que ville invitée d’honneur, Détroit ne pouvait qu’être inspirante avec ses initiatives citoyennes et solidaires depuis la faillite de 2008. Le design figure en bonne place pour remettre en ordre de marche les infrastructures culturelles. La récupération d’objets ou de matériaux peut être une filière (Thing Thing avec l’équipementier automobile Lear Corporation dans l’exposition « Footwork » de Public Design Trust). Avec ses objets nomadiques, Akoaki réanime la ville industrielle, aidée par des artistes, musiciens, activistes… Trois de ces objets ont été importés, dont le décor « Detroit Funkestra », inspiré d’un certain nombre de scènes de salles de concert, qui symbolise l’influence de la culture musicale de la ville. Les promesses annoncées dans le titre de cette biennale sont tenues. L’euphorie d’Internet semble bien loin, seules les stratégies collectives et les économies du partage préfigurent un avenir qui redonne quelque espoir. Un avenir dans lequel le designer reconfigure son métier pour y prendre part. 


Lisez la suite de cet article dans : N° 252 - Avril 2017

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