Bas Princen, la nature comme artifice

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 30/04/2012

Article paru dans le d'A n°208

   S'il est une figure fétiche des expositions d'architecture internationales, Bas Princen reste un personnage secret. Le photographe ne possède pas de site Internet et ne distille son travail qu'au compte-goutte, pour mieux contrôler son propos, un discours sur la globalité des villes, l'artificialité du monde, qu'il entend présenter en architecte plutôt qu'en documentariste.

   Comme une fraction non négligeable de photographes ayant fait du territoire leur objet d'étude, Bas Princen est architecte de formation. Il étudie à l'université de Eindhoven et son diplôme consistera en une série de quinze photographies sur l'usage de l'espace public. Le tracé de la ligne TGV Amsterdam-Paris sera l'occasion de sa première commande professionnelle. L'atelier HSL (High Speed Line) choisira Princen parmi les trois photographes invités à suivre durant quatre ans l'évolution de ce grand chantier. Les images, des sortes de coupes géologiques soulignant l'artificialité des sols, sont très liées au contexte hollandais. « La construction des lignes à grande vitesse implique de tailler très clairement dans les polders. Le paysage doit être équipé, rectifié par l'ingénierie, pour pouvoir installer l'infrastructure. J'étais intéressé par cette idée d'un paysage artificiel, modelé par l'ingénieur. Ici, construire la ligne signifiait empiler une série de matériaux dans un ordre bien précis, cet empilement produisant une section ultra-contemporaine du paysage hollandais, » explique Princen.

   Le photographe a poursuivi cette exploration d'un environnement placé sous l'angle de l'artificiel dans sa série suivante, Artificial Arcadia (2004), publiée comme tous ses travaux sous forme d'un ouvrage qui constitue le résumé global d'un propos. Les images sont prises dans deux lieux distants du territoire hollandais : une zone d'exploitation de pinède au sud-est du pays et des polders d'agrandissement du port de Rotterdam. Ces espaces improbables suscitaient des usages qui l'étaient tout autant : une foule en maillot de bain peuple une forêt sous un ciel gris, une famille lance ses cannes à pêche au milieu d'un vaste champ de betterave. « J'ai été stupéfait par la façon dont les gens parvenaient à habiter ces endroits que je jugeais sans aucun attrait, raconte Princen. Ils utilisaient ces lieux totalement artificiels de la manière la plus naturelle qu'il soit. »


   L'artificiel a depuis longtemps remplacé le naturel pour Princen, ce qu'il démontre en images dans son avant-dernière série, Five Cities, photographies de cinq villes (Istanbul, Beyrouth, Amman, Le Caire, Dubaï) réalisées à la demande de Philipp Misselwitz, dans le cadre de la quatrième Biennale internationale d'architecture de Rotterdam (2010). Bas Princen s'est placé à la limite construite de ces villes en pleine expansion, pour faire apparaître ces différents ensembles urbains comme une seule ville unique, espace générique trouvant des résonances avec le monde occidentalisé. Pour décrire ce mouvement, le photographe parle de $overlap$ (chevauchement), une manière de mettre en correspondance plusieurs lieux sans contiguïté géographique.

 


Photographie du faire


   Parfois empreints de la fascination du repoussant, les panoramas urbains de Princen ont circulé dans les expositions d'architecture, où ils ont pris le statut d'icône dystopique (une contre-utopie). Étrange car incompréhensible, la photographie du Mokkatam Ridge, la ville des ordures du Caire, a été exposée à la Biennale de Venise, un lieu où Princen a présenté des œuvres en 2004, 2008 et 2010. Elle est actuellement exposée au CCA à Montréal. Certaines de ses images ont également accompagné l'exposition « Mutations » en 2000.


   On pourrait en déduire que Princen est un proche de Rem Koolhaas, tant les thèmes qu'il explore recoupent les univers fétiches de l'architecte hollandais. En fait, les deux Rotterdamois ne se sont croisés qu'à l'occasion d'une brève remise de prix, à Venise. « Je préfère collaborer avec des gens de ma génération, déclare le photographe, né en 1975. Quand vous avez commencé à collaborer avec des architectes de votre génération, il n'y a plus de retour en arrière possible. » Princen a travaillé avec l'agence KSDG (Kersten Geers & David van Severen) ; le résultat de leur recherche commune avait été exposé en 2010 à la Biennale de Venise sur l'invitation de Sejima.


   Dernièrement, Princen a publié Reservoir, un ouvrage rassemblant des architectures dystopiques des quatre coins du monde. La correspondance entre architecture et photographie y est fondamentale. Le photographe établit des liens entre la trivialité de ce qu'il montre et des archétypes architecturaux, ainsi qu'il l'a expliqué dans un entretien avec Joseph Grima, rédacteur en chef de la revue italienne Domus : « La maison Domino de Le Corbusier n'a jamais été construite. Pourtant, elle a inspiré les constructions informelles du monde entier. Ses multiples interprétations en ont fait le système de construction le plus répandu sur la planète. Au Caire, ce procédé structurel a été poussé à son extrême, sur seize ou dix-sept niveaux, pour construire les trois quarts de la ville. » Une autre figure récurrente de Reservoir est le free standing building, bloc moderniste érigé en unique référence à lui-même, ou la plus intemporelle tour de Babel. Si les images montrent un état du monde, Princen refuse de les inscrire dans un registre documentaire. « Ce sont des vues qui tentent de fabriquer », explique, un brin mystérieux, le photographe, qui reste finalement un architecte se réalisant par l'image.

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