Béton de chanvre : l’isolation comme acte d’architecture

Rédigé par Benoit JOLY
Publié le 03/09/2021

Décomposition de la façade

Article paru dans le d'A n°292

Lorsqu’ils conçoivent ce projet en 2015 pour Paris Habitat, les architectes Thibaut Barrault et Cyril Pressacco répondent à l’exiguïté de la parcelle avec un bâtiment hybride associant béton, bois, chaux et béton de chanvre. Six années plus tard, l’ensemble de logements allant jusqu’à R+6 situé rue Marx-Dormoy, dans le 18e arrondissement, incarne cet intérêt porté à la question de l’isolation comme élément à part entière d’architecture, étoffant ainsi le corpus de projets notables en cours de livraison. 

 

On connaît l’intérêt qu’ils portent à la construction en pierre massive, après avoir organisé une exposition au Pavillon de l’Arsenal sur ce matériau en 2018 et conçu un immeuble de logements rue Oberkampf en 2017. Mais on les connaît moins pour l’usage du chanvre, dont ils sont pourtant coutumiers depuis leurs premiers projets, comme cette maison bardée de bois dans le Calvados livrée en 2013. Les architectes de l’agence Barrault Pressacco viennent de livrer un ensemble de 15 logements sociaux et commerces pour Paris Habitat, qui en fait une belle mais plutôt discrète démonstration. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une innovation à proprement parler, le projet explore un peu plus encore les possibilités formelles de l’association chaux-chanvre pour un bâtiment neuf inscrit dans le tissu parisien. L’idée, pour les concepteurs, est de ne plus dissocier la question de l’isolation de celle de l’architecture. « Lors de la Biennale de Venise en 2014, nommée « Fundamentals », pour Koolhaas, la question de l’isolant ne comptait que deux pages sur les 1 000 de son travail de décortication des éléments qui constituent l’architecture, rappelle Thibaut Barrault. Quel statut a l’isolant aujourd’hui, d’un point de vue architectural ? On se rend compte que c’est ce qu’on manipule le plus sur nos chantiers, c’est ce qui cristallise le plus les discussions. La question du chanvre valorise cette histoire de second œuvre qui existe assez peu. Elle permet de dépasser les archétypes du rationalisme, où la structure primaire serait la seule preuve de l’engagement architectural. Ce qui est intéressant avec les isolants, c’est de reconsidérer le second œuvre, pour les anoblir au rang d’éléments d’architecture. C’est une remise en cause de cet assemblage d’objets hétéroclites issus de filières très différentes : technique, isolation, parois, quincaillerie, menuiseries… Tous ces objets, il faut les regarder et ne pas s’arrêter au gros œuvre. » 



Écriture parisienne 

 

La parcelle peu large mais profonde de 22 mètres permet aux architectes de doter le projet de courettes intermédiaires qui favorisent l’apport de lumière et la ventilation naturelle des logements, qui sont tous traversants. L’ensemble se situe à la jonction de deux rues et déploie sur l’une des deux façades des bow-windows, faisant entrer le chanvre dans un vocabulaire de façade dite « épaisse ». « Le chanvre s’inscrit dans une réflexion sur la forme, la typologie de séjour prolongé en bow-window, ajoute Cyril Pressacco. Il y a quelque chose d’organique dans le fait que le béton de chanvre soit un dispositif constructif qui vient noyer l’ossature bois. » 

 

Avec l’usage d’un béton de chanvre associé à la chaux, les architectes visent la cohérence de la paroi, exploitent le meilleur des propriétés hygroscopiques et de perspirance du mélange. Cette technique est encore peu utilisée pour du logement collectif : pour des questions de surcoûts importants et un cadre d’application restreint qui impose d’exploiter au maximum les possibilités réglementaires. Mais aussi parce que c’est une technique peu démonstrative, qui ne se voit pas. « La règle professionnelle limite la mise en œuvre à R+2, précise Cyril Pressacco. Les bâtiments construits sont des extrapolations de la règle, où on empile des R+2 les uns par-dessus les autres avec l’aval du bureau de contrôle. Et ce, parce que ce sont des parois non porteuses. Ce sont les planchers qui portent la façade, l’ossature bois fonctionne un peu comme un mur-rideau. Mais la réglementation est en train de changer car la filière est en train de se structurer avec beaucoup d’acteurs. » Dernièrement, à la demande de Construire en Chanvre, un essai LEPIR 2 a été effectué sur une paroi en béton de chanvre de 30 cm d’épaisseur, sur deux étages, jugé conforme à la réglementation au regard de la non-propagation feu pour une durée de soixante minutes.



Efficacité chiffrée 

 

Au-delà de la volonté de réaliser un bâtiment démonstrateur, le projet rue Marx-Dormoy s’appuie sur les compétences des ingénieurs. L’agence Barrault Pressacco a depuis ses débuts noué un partenariat de travail avec le bureau d’études LM Ingénieur. Cette agence créée en 2006 par Laurent Mouly, architecte ingénieur structure, et son frère, Grégoire Mouly, thermicien, permet aux architectes d’appuyer leurs projets sur cette double compétence, à la fois thermique et structurelle. « On croit beaucoup au binôme architecte-ingénieur, poursuit Thibaut Barrault. Il y a eu fin XIXe-début XXe siècle une espèce de guerre de compétences entre l’architecture de l’ingénieur et celles de l’architecte. Les questions thermiques d’aujourd’hui nous permettent de redéfinir cette nécessaire complémentarité. Pour nous, l’ingénierie n’est plus strictement liée à des questions mécaniques de statiques, de compressions ou de matériaux. Cette question de la mécanique se pose naturellement pour la pierre car elle est plus évidente concernant ce qui porte ou ce qui ne porte pas. Ce qui est plus problématique, c’est de replacer l’isolation devant, de lui proposer une dimension théorique et disciplinaire. » 

 

Chiffres à l’appui, l’équipe de maîtrise d’œuvre a pu fournir des données quantifiées quant aux performances du bâtiment après livraison : la consommation conventionnelle d’énergie primaire (CEP) est égale à 47,1 kWh ep/m2.an (la production de chaleur étant assurée par une chaudière collective au gaz), le coefficient Bbio est de 45,5 kWh/m2.an. Les coefficients de transmission thermique des parois ont quant à eux des valeurs évaluées entre U= 0,222 et U=0,291 W/m2.K, pour des épaisseurs comprises entre 35 et 25 cm. 

 

« On présente des chiffres qui ne sont pas des attendus du programme de Paris Habitat, souligne Cyril Pressacco. En mesurant ce qu’on a fait, on s’aperçoit qu’on est éligibles à de nombreux labels. La simple manipulation de la matière permet d’atteindre des choses extraordinaires. » Cette réalisation s’inscrit plus globalement pour l’agence dans un projet de recherche sur l’isolation pour la Caisse des dépôts et consignations, conduisant à une réflexion sur les « pleins » en façade. « Il n’y a pas que le poteau-dalle comme écriture architecturale, insiste Thibaut Barrault. Il y a une persistance de la modernité, sous couvert de notion de flexibilité des programmes, à rendre systématique un certain vocabulaire architectural. Se posent des questions de gravité au moment de composer des masses, des modénatures, des hiérarchies, ce qu’il y a en haut et en bas. On fait des recherches pour que l’histoire de l’isolation soit une histoire architecturale. »

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