Biennale d’architecture de Chicago Ou comment faire état des choses

Rédigé par Karine DANA
Publié le 02/11/2015

Article paru dans le d'A n°240

Grande foire aux idées, aux images, aux solutions, sans classement ni réelles interrelations hormis les thèmes très génériques du social, de l’environnemental et de la communication, la biennale d’architecture de Chicago veut offrir un état des choses hors de toute spéculation : la situation actuelle de l’architecture et de ses conditions. Pour être pertinent, cet événement courageux car absolument ouvert impliquerait de dégager une théorie ad hoc issue de son projet d’effectivité, dont il est aujourd’hui très difficile de mesurer la cohésion. 

Initiée par le maire de la ville de Chicago, Rahm Emanuel, la première biennale d’architecture d’Amérique du Nord1 – dont les commissaires sont Joseph Grima et Sarah Herda – tient son titre « The State of the Art of Architecture » du colloque polémique de 1977 alors organisé par l’architecte Stanley Tigerman à la Graham Foundation, qui fut une première occasion d’évaluer le mouvement postmoderne en éclosion. Une quarantaine d’années plus tard, cette nouvelle volonté d’arrêt sur image signifie elle aussi une volonté de rupture. Rompre avec un certain formatage des points de vue, avec le regroupement national des projets en s’autorisant à sauter du local au mondial, rompre avec une prédétermination des espaces et des équipes – une centaine d’architectes (une quarantaine était désignée au départ) pour trente pays représentés – avec lesquelles les commissaires ont travaillé au cas par cas. Peu de directives ont été données aux participants pour l’élaboration de leur proposition, inédite ou déjà exposée en galerie ou musée. Chacun a été amené assez librement à fournir sa réponse appuyée d’un éventuel soutien financier. En fonction de données théoriques et matérielles, il leur a été fourni un morceau de sol, de mur, plus ou moins étendu et bien placé. Il en résulte une diversité de fait, un désordre enthousiasmant, mais pas de mise en dialogue ni de réflexion critique à l’intérieur de ce cumul. Objets, maquettes, films, sculptures, maisons grandeur nature, installations, archives, photographies, cimaises… sont rassemblées en profitant du décloisonnement exceptionnel du Chicago Cultural Center donnant sur la Michigan Avenue et les Washington et Randolph Streets. Construit en 1887, ce bâtiment néoclassique est la première bibliothèque centrale de Chicago. II est caractérisé par ses deux entrées, ses grands lobbies, ses longs corridors, son théâtre, ses fausses symétries, ses très généreuses galeries ornementées, ses salles de réception, ses salles de consultation. D’accès toujours gratuit, le « People’s Palace », tel qu’il est souvent appelé, accueille la plupart du temps des expositions circonscrites à l’une de ses salles. Jamais il n’avait été ainsi ouvert et n’était devenu le lieu d’une telle accumulation vivante, d’un tel spectacle continu aux marges du principe même de collection. Jusqu’au 3 janvier 2016, il est ainsi transformé, occupé dans ses moindres recoins par 82 projets. « La biennale est l’occasion d’explorer le travail qu’une nouvelle génération d’architectes est en train de produire », exprime Joseph Grima alors que la majorité des architectes conviés sont nés dans les années 1960 et 1970. En filigrane des préoccupations générales, flottent les incontournables idéologies du pragmatisme, de la non-programmation, du participatif ou du système D à l’échelle technologique. Et, comme seul programme réellement saillant, celui de l’habitat, envisagé dans sa condition contemporaine et sociale. 



VISITE CONTEXTUELLE 

Côté nord, face à l’entrée principale, se côtoient quatre installations : Place for Gathering par Francis Kéré – une grande pièce en bois « local », très simplement construite, faisant face à l’entrée et destinée à se pauser, discuter – et un autre îlot, The End of Sitting, conçu par l’agence néerlandaise RAAAF et installé dans la librairie. Ce grand meuble-estrade a d’abord été conçu pour l’espace d’exposition du Looiersgracht à Amsterdam (voir d’a n° 236, juin 2015) et abordé comme un manifeste contre la chaise de bureau, contre la position assise. Par leurs suspensions lumineuses et mobiles, les archi- tectes mexicains Pedro & Juana veulent quant à eux rappeler le statut de bibliothèque publique du Centre culturel. Destinés à rétablir la confiance entre les policiers et les citoyens, les postes de police imaginés par Studio Gang et installés au pied de l’escalier monumental précèdent le travail de l’atelier Bow-Wow. Piranesi Circus est une installation verticale suspendue dans la cour inaccessible du Centre culturel, renvoyant à la fusion du monde du cirque et de la prison. Toujours au rez-de-chaussée, deux corridors mènent à un mix réussi de Mass Studies et Hyun-Suk Seo, Zoom Out/Zone Out, produit à partir d’images photographiques de 39 projets des architectes provenant de 13 photographes, comme une tentation de subversion de la représentation habituelle des images d’archives des architectes. Ce film jouxte une black box où sont exposées les oeuvres que Tomás Saraceno avait déjà exposées au Palais de Tokyo : des toiles tissées par des araignées sociables et des araignées solitaires, filées successivement les unes sur les autres et rétroéclairées. À quelques pieds de là, une salle au statut tout à fait à part, tant elle constitue une exposition en ellemême : la présentation passionnante et inédite d’une partie des archives du groupe Environmental Communications. Formé dans les années 1960 à Venice Beach, ce collectif d’architectes, de photographes et de psychologues a en effet cherché à développer par l’image une nouvelle syntaxe visuelle destinée notamment à modifier l’architecture. 



SUCRERIES 

Dans le prolongement de cette mini exposition, le film multiscreens de New-Territories/M4 – l’une des quatre équipes françaises sélectionnées pour cette biennale – mythomaniaS, où « l’interdit est réintroduit comme un champ du possible ». Ce film est accolé à une grande salle qui présente avec efficacité des scénarios alternatifs pour la ville de Chicago. À l’étage supérieur, l’installation de So-Il est censée révéler les qualités d’espace de la rampe inclinée qui mène au Claudia Cassidy Theater, où ont lieu certaines conférences liées à la biennale. Une grande galerie contiguë présente alors la proposition de système constructif adaptable en unité d’habitation Casa A, de Selgascano et Helloeverything, les sculptures surréalistes issues d’imprimantes 3D d’Andreas Angelidakis, le mobilier d’art urbain de Bureau Spectacular (entré dans la collection du musée d’Art moderne de New York) et, dans un registre bien plus allégorique, les rideaux-paysages imprimés sur soie de LCLA Office. Le long de la façade principale, avec pour arrièreplan le Millenium Park et ses sucreries urbaines (la Cloud Gate d’Anish Kapoor et l’amphithéâtre de Frank Gehry, notamment), trois salles très denses accueillent une quinzaine d’oeuvres, dont le film de Boeri sur les jardiniers suspendus montrant indirectement la grande complexité d’entretien de ces chers immeubles végétalisés, l’oeuvre de Didier Faustino – un mobilier de protestation pour les manifestations – ou la sculpture de ficelle et de cailloux de Gramazio Kohler et Self-Assembly Lab, construction issue de la seule action d’un robot. Au sortir de cet enchaînement difficile, l’installation de l’agence Office KGDVS et Bas Princen offre un souffle. Elle nous plonge dans l’imaginaire du projet non construit de Cedric Price, Potteries Thinkbelt, à partir de cinq photos du site, imprimées sur nylon et assemblées comme une séquence suspendue autour d’un rail. Au dernier niveau, enfin, deux salles principales concentrent une vingtaine de projets. Dans la Yates Gallery, la proposition d’Anne Lacaton & Jean- Philippe Vassal et Frédéric Druot : le film The Imaginaries of Transformations, enrichi de cinq écrans documentaires, invite à une inversion du regard sur les grands ensembles de logements et sur la pratique du projet en général. Il jouxte le prototype de logement individuel de masse développé par Tatiana Bilbao à la demande du gouvernement mexicain, lequel participe à sa subvention et à l’aide au crédit : 43 m2 au sol, deux chambres, une salle de bains, une cuisine et un salon sur double hauteur pour 8000 dollars. Le système constructif restant à définir selon le contexte d’implantation. Cette pièce massive supposée donner à saisir la valeur réelle d’une architecture est à rapporter à la S House de l’architecte Vo Trong Nghia, exposée dans une salle limitrophe, lequel développe pour la population de la région du delta du Mékong des unités en bois à monter en 3 heures et pour moins de 4000 dollars. On peine cependant à comprendre la pertinence de telles installations grandeur nature dont l’indigence constructive et spatiale ne semble pas faire débat tant les intentions sont jugées sensibles et irréprochables. Beaucoup plus subtil, le prototype de Light House conçu par les architectes de all(zone) pour s’implanter dans des bâtiments abandonnés de Bangkok. Un film vidéoprojeté en diptyque nous montre comment ces habitats poreux, de textile et de lumière – implantés ici dans un parking désaffecté – permettent de s’isoler sans perdre le lien à la ville. 



EXPOSER L’ARCHITECTURE 

Cette visite confirme le malaise déjà observé dans ce type d’événement face à la grande difficulté, voire l’impossibilité, d’exposer l’architecture, et ce d’autant plus s’il s’agit de la déployer comme de l’art. À en croire la tendance à la « biennalisation » de l’architecture évoquée très justement dans l’édito du journal The Avery Review spécial Chicago, publié par l’université de Columbia, il faut sans doute aujourd’hui reconsidérer l’espace d’exposition comme l’espace d’une nouvelle réalité pour l’architecture, comme un territoire de production à part entière… Passer ainsi par un état de(s) choses sans présupposé ni direction de contenu constitue peut-être une bonne intention, mais n’est pas suffisant pour susciter l’échange ni fabriquer un en-soi. Il est aujourd’hui nécessaire de prolonger cet effort dans un projet de portée publique et internationale réellement actif. L’important ouvrage The State of the Art of Architecture2 à paraître en janvier prochain en constituera peut-être le point de départ. 



1. Initiée par le maire de Chicago Rahm Emanuel et le Department of Cultural Affairs and Special Events, la biennale bénéficie notamment du soutien de la ville, de la Graham Foundation, de BP et SC Johnson. Quatre-vingt-deux projets sont exposés au CCC et onze hors site (dont le Millennium Park, la City Gallery in the Historic Water Tower, le Tank Chicago Athletic Association, Expo 72 et la Fondation Stony Island Arts Bank). 

2. The State of the Art of Architecture, édité par Joseph Grima, Sarah Herda, Andrea Bagnato, Irene Sunwoo, coédité par Chicago Architecture Biennial et Lars Müller Publishers. 

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