Biennale de Venise 2018: L'éclectisme de l'incertitude

Rédigé par Jacques LUCAN
Publié le 04/07/2018

« FREESPACE représente la générosité spirituelle et le sens de l’humain que l’architecture met au centre de ses propres préoccupations, concentrant l’attention sur la qualité même de l’espace. » Tels sont les premiers mots du Manifesto de Yvonne Farrell et Shelley McNamara commissaires de la seizième Mostra internazionale di Architettura de la Biennale de Venise.

 

« Générosité spirituelle », « sens de l’humain », « qualité même de l’espace » : la recherche de ces qualités a donc guidé les choix des deux commissaires d’une exposition qui cherche à promouvoir comme un nouvel « humanisme architectural ». De ces choix, Yvonne Farrell et Shelley McNamara s’en expliquent non seulement dans leur Manifesto, mais encore à propos de chaque architecte ou artiste exposé, ce qui permet souvent de préciser leurs intentions, c’est-à-dire de comprendre les idées ou l’idéologie sous-jacente de l’exposition.

Dès le Pavillon central, «  a meeting with remarkable buildings » est proposé, une collection de bâtiments de Rogelio Salmona, Alejandro Della Sota, Jean Renaudie, Angelo Mangiarotti, Jean Prouvé, Auguste Perret, Luis Barragan, etc., pour plusieurs d’entre eux des représentants de ce qui, à une époque récente, aurait été appelé une « autre modernité ». Plus loin, poursuivant ses investigations concernant l’architecture milanaise, Cino Zucchi nous fait découvrir tous les aspects de l’ensemble réalisé par Luigi Caccia Dominioni, Corso Italia à Milan. Plus loin encore, trois édifices sacrés du Suédois Sigurd Lewerentz font l’objet d’une présentation détaillée. Enfin, le soin est laissé à Carlo Scarpa, lui-même « autre moderne » s’il en fut, d’exposer les projets pour Venise des maîtres Frank Lloyd Wright, Le Corbusier, Isamu Noguchi et Louis I.Kahn : Robert  McCarter reprend les éléments de l’exposition « Quatro progetti per Venezia » que Scarpa réalisa en 1972. Indubitablement, ces choix participent à la création d’une ambiance, qui sera encore confirmée par la visite de la Corderie de l’Arsenal.

 

Cette ambiance est marquée, de façon générale, par le retrait ou sinon même l’effacement de deux préoccupations. D’une part, l’effacement de la préoccupation relative aux développements contemporains des moyens numériques et à leurs influences ou leurs conséquence sur la production architecturale : pas d’inquiétudes ni d’interrogations à ce sujet. D’autre part, le retrait des préoccupations urbaines : quand on se déplace dans l’ensemble de la Mostra, aux Giardini comme à l’Arsenal, nous pourrions souvent croire que les grandes villes et leurs banlieues n’existent pas, avec ce qu’elles entraînent de phénomènes sociaux inédits, ou qu’elles ne sont pas des sujets d’interrogation pour cette Mostra. Enfin, si la seizième Mostra di Architettura se préoccupe de façon privilégiée de questions sociétales, anthropologiques pourrait-on même dire, on peut cependant remarquer que sont très rares les évocations d’un phénomène qui touche l’ensemble du monde, et pas seulement l’Europe occidentale et le bassin méditerranéen, à savoir les phénomènes irrépressibles des migrations de populations.

 

Autant dire que la seizième Mostra s’intéresse au local, pas au global.

 

La distinction de l’architecte historien Kenneth Frampton comme Lion d’or de cette Biennale nous rappelle qu’il défendit l’idée du « régionalisme critique » au début des années 1980. C’était au moment où les développements internationaux de l’architecture moderne suscitaient la critique, en même temps qu’émergeait une nouvelle génération d’architectes, dont certains sont présents à la Biennale 2018, notamment Aurelio Galfetti, Alvaro Siza et Mario Botta.

Frampton prenait alors appui sur les propos du philosophe Paul Ricoeur qui, dès 1961, posait la question : « Comment se moderniser, et retourner aux sources ? Comment réveiller une vieille culture endormie et entrer dans la civilisation universelle. » Et Frampton précisait alors : « Le propos fondamental du Régionalisme Critique est d’amortir l’impact de la civilisation universelle au moyen d’éléments empruntés indirectement aux particularités propres à chaque lieu. » A voir la Biennale 2018, la question ne serait-elle pas demeurée sensiblement la même ?

 

« FREESPACE invite à réexaminer nos modes de penser, stimulant de nouvelles façons de voir le monde et d’inventer des solutions pour lesquelles l’architecture procure le bien-être et la dignité de chacun de cette fragile planète », disent Yvonne Farrell et Shelley McNamara dans leur Manifesto.

 

« Nouvelles façons de voir le monde » : le regard sera donc notamment porté aux territoires dans lesquels les projets s’inscrivent, à leurs caractéristiques et aux ressources qu’ils fournissent. L’exemple même d’une telle approche pourrait être donné par l’école présentée par Case Design, architectes de Mumbai, à l’entrée de la Corderie : l’Avasara Academy est une réalisation qui tire parti des données environnementales aussi bien que sociales ; elle trouve les accents brutalistes d’une construction possible avec les moyens locaux, sans sophistications excessives.

 

Nous aurions donc affaire à une philosophie du proche.

 

En effet, les points de vue sont effectivement proches ; ils ne surplombent pas les réalités ; ils ne se rapportent pas à des grands principes; si dogme il y a, il est soft et les demandes sont cool. L’attention se porte donc aux pratiques sociales et à leur diversité ; elle se porte aux matériaux et à leurs usages, mais des matériaux souvent « ordinaires » ; elle se porte encore aux modes de réutilisation qui évoquent des problématiques de bricolage, comme les privilégient les Barcelonais Eva Flores et Ricardo Prats, par exemple. En comparaison, la proposition de Sanaa paraît à côté du sujet, comme celle de Toyo Ito, qui assure ici un service minimum. Ces deux dernières propositions font partie des quelques dispositifs spatiaux et perceptifs, qui semblent vouloir inventer des expériences nouvelles, mais le sont-elles vraiment ?

 

La philosophie du proche met nécessairement en avant les dimensions tactiles des réalités appréhendées, réalités que nous aimerions encore plus approcher, ce qui s’accorde bien sûr au local plutôt qu’au global. Ceci a des conséquences indirectes. La première est que le Star System, avec ses productions iconiques et visuellement spectaculaires, est très peu présent ; s’il l’est, c’est sous une forme assagie ; cette discrétion était déjà amorcée dans les deux Biennales d’architecture précédentes, celles de 2014 et de 2016. Avec ce retrait par rapport aux affirmations spectaculaires, la seconde conséquence est l’attitude implicite et partagée du « without rhetoric » ; de ce point de vue, peut-être les Portugais ont-ils qualifié un climat général en intitulant leur exposition au Palazzo Giustinian Lolin « Public without Rhetoric » ? Climat général assez serein et presque modeste, où les architectes, s’ils conservent (jalousement) leur individualité, cherchent à s’accorder plutôt qu’à se confronter et s’opposer : on peut prévoir que cette seizième Mostra di Architettura suscitera peu de débats ou de polémiques.

 

Les architectes auraient-ils retrouvé une confiance commune dans le métier ? Espérons que cette confiance n’en oublie pas les bouleversements qui nous entourent.

 

Comme lors de la plupart des Biennales précédentes, les pavillons nationaux des Giardini reflètent ou s’éloignent des intentions des commissaires de la Mostra. Si le Japon avec « Architettura Etnografia » est au cœur des préoccupations sociétales, comme la Chine qui visite sa campagne, et l’Italie ses montagnes, d’autres pays proposent une installation spatiale, chargée de contenu comme l’Allemagne, au contenu ludique comme la Suisse, libre de tout contenu comme la Grande-Bretagne, ou au contenu alternatif comme la France : « Construire des édifices ou des lieux ? ». D’autres semblent vouloir toujours croire (nostalgiquement ?) en une espèce d’utopie bouleversante de nos modes de vie sédentaire. Le plus bel exemple en serait donné dans le Pavillon du Danemark, où certains rêvent d’une hyper mobilité : « Imagines de pouvoir voyager de l’Italie à la Chine en trois heures. Ou bien traverser l’Atlantique en une heure. De quelle façon cela influencerait-il notre mode de vie si, en très peu de temps, nous pouvions voyager et aller où nous voudrions ? » Mais de qui parle-t-on ?

 Les propositions nationales manifestent ainsi l’éclectisme de l’incertitude.

 

 

Cet article de Jacques Lucan, uniquement disponible sur www.darchitectures.com, a été écrit en juin 2018 pour la revue L'Architetto, Rome.

 

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