Biennale de Venise : Refonder l'architecture : « Nouvelles du front »

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 28/06/2016

Article paru dans le d'A n°246

Après la Biennale de 2014 de Rem Koolhaas – exclusivement centrée sur l’architecture et posant une double question sur les fondamentaux et sur les retombées du mouvement moderne – celle de 2016, dirigée par l’architecte chilien Alejandro Aravena, revient sur un thème plus généraliste et inclusif – « Nouvelles du front » –, réarticulant étroitement questions sociétales et aménagement du cadre bâti.

Après l’interrogation écrite de Rem Koolhaas, qui leur demandaient des dissertations sur les fondements de l’architecture, les critiques semblent souffler, comme en témoigne le cri du cœur de ce journaliste de Télérama : « Enfin une biennale qui s’intéresse aux problèmes qui m’intéressent ». Effectivement, il faudrait vraiment être autiste ou très politiquement incorrect pour ne pas s’intéresser à la pénurie, au développement durable, au recyclage, à la densité, aux pays émergents, aux réfugiés et aux pauvres de la planète… « Nouvelles du Front » : ce questionnement très ouvert laisse aussi plus de latitude aux commissaires des pavillons nationaux qui ont pu s’en emparer facilement, s’engager et s’exprimer librement.

Quant aux architectes choisis par Alejandro Aravena pour exposer dans l’Arsenal et dans le Pavillon central, ils arpentent sans pathos notre temps de crise. Ils montrent que cette période peut aussi permettre de réinventer l’architecture et parviennent, loin des dogmes, à faire partager à un public parfois blasé un plaisir non feint, et même une réelle jouissance autour du faire, de la fabrication, de la construction : une autre manière de remonter aux fondamentaux. La Biennale 2016 est certainement l’une des plus fluides, des plus habiles, des plus mobilisatrices et des plus spectaculaires.



Réenchanter le monde

Mais quelles leçons tirer de cette nouvelle édition, dirigé par un jeune architecte venu du Chili, le pays le plus libéral d’Amérique latine ? D’emblée, c’est que peut-être pour la première fois la Biennale nous présente un monde réellement mondialisé. Une mondialisation qui, comme le rappelle Peter Sloterdijk, ne correspond pas à l’internationalisation de l’économie – un phénomène qui existe au moins depuis Marco Polo –, mais au fait que les pays européens ne sont plus au centre du système et laissent la place à une organisation désormais multipolaire. Ainsi aucun Français – à l’exception d’une équipe franco-italienne – n’a été sélectionné pour exposer dans l’Arsenal, ni dans le Pavillon central. D’autres pays résistent, comme le Portugal et la Suisse ; surgissent, comme l’Inde et surtout l’Iran ; ou montent en puissance, notamment la Chine, représentée par son Pritzker Prize, Wang Shu. Un choix qui permet aussi de sortir du très occidental dilemme moderne/contemporain et qui nous plonge dans d’autres cultures constructives, d’autres problématiques programmatiques…

L’exposition marque aussi la fin de l’hégémonie du béton et de l’acier, ainsi que de l’architecture moderne qu’ils induisent, au profit d’autres matériaux plus durables et surtout d’autres types de mises en œuvre, parfois proches du bricolage. Nous retrouvons le bois, la brique – on se rappellera, dès l’entrée, l’étonnante voûte triangulée associant brique et béton du Gabinete de Arquitectura du Paraguay – mais aussi le feutre, la terre, l’aluminium ou la pierre. Les matériaux recyclés et réutilisés à contre-emploi de manière presque industrielle par Wang Shu. Ou d’autres matériaux, plus inattendus, et permettant de réfléchir à de nouveaux modes d’assemblages relevant de l’artisanat de luxe, parfois hérités de traditions anciennes : à cet égard, l’espace réservé à Kengo Kuma dans l’Arsenal est proprement stupéfiant. Ces expérimentations mènent à une architecture débridée et décomplexée, dont l’un des héros pourrait être l’Indien Nek Chand, un autodidacte oscillant entre Antoni Gaudí et le Facteur Cheval, créateur du Rock Garden à Chandigarh, un parc fantasmagorique de 12 hectares principalement réalisé à l’aide de matériaux de récupération.

D’autres programmes s’affirment aussi, loin du logement social et de ses promesses de vie radieuse portées par les modernes et loin des grands équipements spectaculaires, comme si le décès de Zaha Hadid marquait la fin d’une période. Ainsi la reviviscence des yourtes mongoles accompagnées par un regard bienveillant sur les bidonvilles brésiliens, comme celui de Christian Kerez dans son installation sur l’enseignement de la favela. Et le retour à des équipements plus triviaux, plus respectueux des contextes et des ressources locales. Ainsi, le radical parc éducatif de Likandes, dans les Andes, réalisé par les Chiliens Mirene Elton et Mauricio Léniz, qui transforme la nature en salle de classe, ou encore le musée archéologique pratiquement inaccessible de Naqa au Soudan, conçu par David Chipperfield, qui emploie un béton banché de manière primitive, utilisant le sable et les agglomérats présents sur le site. Quant aux lieux de prédilection de ces interventions, c’est la ville globale, dont ce seront plutôt les franges qui seront explorées. Comme si la question de la cité se subsumait désormais sous celle du territoire.


Unité et diversité

L’Arsenal permet, dès les premiers pas dans l’espace sombre de la corderie, une vraie plongée en apnée dans ces thèmes contemporains. La première salle est à couper le souffle : des rails en aluminium sont suspendus au plafond tandis que, contre les parois, s’empilent à l’horizontale les plaques de BA 13 nécessaires à la réalisation des cimaises d’une biennale. Elle nous permet d’appréhender la masse des matériaux habituellement utilisés pour ce type de manifestation et donne le ton : il sera avant tout question d’envers du décor, de matière et de fabrication. Une mise en scène spectaculaire et, à la réflexion, peut-être un peu vaine, mais qu’importe ! Suivront les sols en tuiles recyclées de Wang Shu, les énormes blocs de pierre sculptés représentant les travaux de Marte Marte, et l’étonnante performance de Transsolar & Anja Thierfelder qui présente un matériau inattendu : des rais de lumière artificielle traversant la pénombre et reproduisant un phénomène naturel notamment utilisé par Jean Nouvel pour son Louvre d’Abou Dhabi.

Après la nef unitaire de l’Arsenal, le Pavillon central se donne plutôt comme un tapis de jeu de l’oie, dont les cases peuvent se révéler contradictoires et soulignent ainsi les apories de notre époque. Ainsi, pêle-mêle : VAV Studio, dans une installation remarquable, parvient très synthétiquement à présenter les réalisations de jeunes architectes iraniens – parfois des groupes mixtes, et même des femmes seules – qui sont parvenus à se maintenir à un niveau international malgré l’embargo et la difficulté des communications avec les autres pays. Sanaa montre une tentative de sauvetage par l’architecture d’une île en décroissance peu à peu abandonnée par tous ses habitants. Renato Rizzi accroche, à même les parois, les maquettes en plâtre réalisées dans son laboratoire de l’université de Venise qui relatent l’évolution de quelques de villes italiennes et leur relation fusionnelle avec le sol, le relief, la géographie. Eduardo Souto de Moura présente l’école de danse qu’il a construite récemment dans les ruines de son marché couvert de Porto, l’une des œuvres majeures de sa première période. Plus formaliste, son compatriote Manuel Aires Mateus réduit et creuse, à même les cimaises, les espaces intérieurs de plusieurs de ses projets.

Quant au Suisse Raphael Zuber, son installation présente un long travelling dans un projet de maison de week-end composée de deux galeries parallèles. Les fenêtres, posées à même le sol, diffusent une lumière sépulcrale dans un espace étrangement monumental et méticuleusement sculpté, uniquement habité par une énigmatique colonne suspendue : plus un requiem qu’un manifeste en faveur de l’espace moderne. Tandis que Richard Rogers et Renzo Piano – rescapées du naufrage des stars habituellement célébrées sur la lagune – tenteront en fin de parcours de s’affirmer comme des figures tutélaires et intouchables de la ville et de l’architecture durable.




Lignes de front

Que penser des pavillons ? Les pays touchés à des degrés divers par la crise ont souvent répondu de manière épidermique. Certains l’ont fait tout en étant très rhétoriques, d’autres ont su rester plus confus pour paraître plus sincères ou sont restés illisibles. En voici l’inventaire non exhaustif.


Résilience

L’Espagne présente une réponse à la fois concise et lapidaire, qui devait recevoir le Lion d’or de la meilleure participation nationale. Vous rentrez dans la haute salle centrale occupée par des trames métalliques parallèles dans lesquelles s’inscrivent aléatoirement des photos. Ce dispositif optique renforce la profondeur des perspectives et accorde un maximum d’impact aux images d’un pays frappé de plein fouet par la crise : des infrastructures ou de grosses opérations de logements, brutalement stoppées et parfois squattées. Tandis que dans les salles adjacentes sont présentés des photos et des plans de microprojets, souvent des réhabilitations, réalisés par de grandes agences d’architectes… Comme si la résilience à la crise économique permettait de renforcer l’acuité du regard sur le contexte et de régler encore plus précisément le traitement du moindre détail, même le plus infime. Un dispositif conçu comme un clip publicitaire et compréhensible en quelques secondes par n’importe quel visiteur.

À côté, la Belgique, toujours surréaliste, se complaît dans le voisinage des Magritte, des Delvaux et autres Mariën. Elle travaille assez justement à l’élaboration d’un nouvel imaginaire autour des lieux de la pénurie et de la relégation. Des photos de situations spatiales à la fois triviales et insolites sont le prétexte à des installations et à la commande d’œuvres parfois allégoriques de l’excellent Philip Dujardin. Ainsi, la gaine qui traverse malencontreusement un intérieur anodin surgit-elle dans l’espace d’exposition avant d’être métamorphosée en colonne d’un nouvel ordre par un étonnant photomontage.

Plus affirmative, l’Allemagne – obsédée par le vieillissement de sa population et la question de sa régénérescence au moyen de l’absorption des vagues de réfugiés – cherche à donner l’image d’un pays ouvert. Aussi l’exposition « Making Heimat » – que l’on pourrait traduire par « fabrique du lieu de naissance » – rend compte de la manière dont les nouveaux arrivants sont pris en charge. D’abord accueillis dans des centres spécialisés – des constructions qu’il serait difficile d’imaginer en France –, ils seront ensuite intégrés dans des villes qui savent brasser et assimiler les minorités au moyen de divers mécanismes sociaux. Pour appuyer le propos, les murs aveugles de la construction néoclassique de 1938 ont été découpés ostentatoirement afin d’ouvrir l’espace interne à tous les vents. Un message clair et porté par une installation parfaitement réussie, cependant à la limite de la propagande d’État.

Dans un pavillon envahi par les échafaudages, la Pologne s’est intéressée, de manière très directe et critique, aux gens qui construisent les logements des autres, souvent dans les pires conditions.

D’autres pays se dévoilent parfois poétiquement, parfois cruellement. Ainsi l’Australie, cette hétérotopie anglo-saxonne prisonnière des océans Indien et Pacifique, s’est-elle penchée sur ses eaux intérieures. Pour considérer rivières, étangs, lacs et piscines comme les ultimes lieux de rencontre et de socialisation d’une population perdue dans ses trop grandes terres. Son pavillon propose de manière cohérente un bassin dans lequel vous pourrez vous baigner, ou du moins vous tremper les pieds, en discutant avec vos voisins. Quant à Singapour, cette île-État qui relève peut-être plus de la science-fiction que de la mondialisation, elle propose un scénario qui fait un peu froid dans le dos. Elle expose sa politique en matière de logements sociaux, préférant construire pour vendre que pour louer. Ce qui implique moins de dégradation et un plus grand attachement des habitants à un lieu de vie qu’ils ont toujours la possibilité de revendre, s’il est bien entretenu. L’installation, très réussie, se présente comme une trame de lanternes suspendues à hauteur des yeux. Dans chaque lanterne, l’organisation spatiale est retournée comme un gant : à l’intérieur, une minuscule maquette de l’immeuble ; sur trois des quatre faces, les photos des intérieurs proprets d’un appartement. Comme le conclut le commissaire de cette utopie concrète pour CRS français à la retraite : « Chez nous, pas de bidonvilles, ni de problème de banlieue. »


Arrière-pays

Un architecte parisien qui roule habituellement en Porsche est adossé à l’entrée, il réplique d’un ton méprisant à un visiteur qui le salue : « Non je ne rentre pas, ça ne m’intéresse pas… »

Frédéric Bonnet d’Obras et les jeunes architectes du collectif AJAP14 ont très judicieusement choisi de déplacer la ligne de front de la frontière – où les y appelaient le sens commun et un journaliste du Monde – vers les cicatrices intérieures du pays. Ils proposent une autre France, une autre géographie, non celle les villes mais celle des délaissés, des bords d’autoroute, des campagnes. Là où, comme l’affirme Maryline Desbiolles1, la moindre construction conserve le formidable pouvoir de bouleverser de fond en comble un paysage.

C’est paradoxalement dans ces zones délaissées et peu construites qui n’intéressent pas les architectes parisiens qui roulent en Porsche que l’architecture possède encore réellement de l’importance, jusqu’à peut-être même créer de la richesse, comme veulent le croire les commissaires. Leur installation se divise en quatre parties. Dans la première salle, des billboards pensés pour livrer des messages simples se désespèrent à montrer des situations à la limite de l’ineffable, comme cette boulangerie érigée près d’une station-service. Dans la seconde, où il est question de construction et de fabrication, sont montrés des prototypes et des maquettes de petits programmes qui restent inhabituels, comme ce logement aéré et contemporain inscrit dans un corps de ferme. Dans la troisième, ce sont des vidéos où l’on voit l’architecture au quotidien : comment celle-ci accompagne des gestes immémoriaux ou en sollicite d’autres, complètement nouveaux. Enfin, dans la dernière salle sont projetés dans la pénombre des travaux d’architectes ou d’étudiants en architecture sur cet arrière-pays… Les réalisations présentées sont ordinaires, mais jamais anodines, même s’il est impossible ici de citer la multiplicité des auteurs qui ont œuvré dans ces interzones.

Le pavillon est cependant raté, la sincérité de cette attention au « presque-rien » n’est pas à mettre en cause, mais reste souvent confuse et surtout troublée par une certaine indifférence au visiteur de la Biennale qui cherche à déchiffrer le message du billboard, et qui n’est pas venu à Venise pour regarder la télévision. Mais si réussir son pavillon, c’est apporter une réponse à une question, le rater – à condition de bien le rater, comme c’est le cas ici –, c’est laisser la question en suspens et en invoquer d’autres en laissant à chacun la possibilité de réfléchir à de nouveaux territoires et à de nouveaux programmes afin de poursuivre mentalement cette aventure collective.

Nous n’allons pas parler de tous les ratages, si ce n’est du plus ridicule et du plus pathétique. L’Autriche a cherché à donner une image positive des migrants en faisant de très belles photos permettant de personnaliser ceux qui n’existent que dans des mouvements de foule, prostrés dans des camps ou sous forme de statistiques. Mais les belles affiches de la jeune femme afghane ou du garçon aux dents gâtées ratent leur cible, semblant commanditées pour une campagne publicitaire sans objet… Quant à la Grèce, incapable de définir ne serait-ce qu’une problématique, elle a posé autour d’un amphithéâtre vide quelques maquettes d’étudiants en carton sur les sujets les plus divers. Un ratage qui nous met effectivement en présence de l’expression la plus achevée de la déréliction.

La Biennale 2016 sait offrir des espaces parfois spectaculaires où l’on peut flâner et butiner, comme un promeneur baudelairien. Mais c’est aussi une Biennale dont on aurait tort, par-delà les multiples sujets évoqués, de minimiser l’aspect purement architectural. Au-delà du visible et des formes, elle isole elle aussi des fondamentaux : les textures, les matières, la fabrication, la constructibilité et la structure. Une structure souvent primitive et sachant s’adapter à l’acculturation généralisée des ouvriers du bâtiment. Une structure qui fait retour pour mieux s’affirmer comme l’impensée de la Biennale de Rem Koolhaas, où elle était oubliée avec la lumière et le parcours au profit de l’enveloppe, ses composants et ses éléments…


1. Voir « Parler, ce n'est pas voir. Rencontre avec Maryline Desbiolles », d’a n° 187, décembre 2009.



Lisez la suite de cet article dans : N° 246 - Juillet 2016

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