Biennale de Venise : Venice Bleach

Rédigé par Marc ARMENGAUD
Publié le 27/06/2016

Article paru dans le d'A n°246

À Venise, cet été, Alejandro Aravena nous invite à venir prendre connaissance des « nouvelles du front », ce que le visiteur passionné d’architecture et d’urbanisme comprend spontanément comme la manifestation de manières de faire qui témoignent de l’époque et de ses différents fronts, pour nous engager à prendre nous-même position face à des démarches singulières, celles qui font front face à l’adversité. Après avoir visité la plupart des expositions réunies sous le pavillon de la Biennale 2016, on reviendra au moins avec une certitude : il n’y a pas de front commun. Ici, c’est à l’environnement que l’on fait face, là le recyclage, ici le patrimoine, l’inachèvement contraint ou les règlements d’urbanisme, ailleurs la crise financière, jusqu’à ce que tout contexte semble valoir comme front : j’y suis, donc je lutte…


De l’art du projet en temps de crise (à propos des giardini).

La visite du Pavillon central est sans appel : sur le front, rien de nouveau… On y reconnaît tous les participants et leurs projets, souvent vieux de cinq ou dix ans, ce qui fait renoncer rapidement à l’idée qu’il fallait prendre des « nouvelles du front » au sens médiatique de la nouveauté. Mais, plus gênant, on a la sensation d’une collection d’anecdotes ramassées sans vision globale, ni cohérence assumée. Alejandro Aravena ne souhaitant manifestement pas opposer architectonique et tactiques de survie, des tours de force maniéristes jouxtent des processus de production sociale d’architecture pauvre dans une ambiance White Cube qui sent bon le libéralisme décomplexé : tout se vaut, tout est bon dans le cochon, tous les contraires s’assemblent. Si ce strabisme était aussi délibéré, il produirait plus d’étrangeté, mais rares sont les démarches qui ont assemblé les deux cultures : le pavillon américain a tenté la synthèse hérétique entre la question sociale de Detroit, et un retour du diable vauvert d’architectes de blobs recyclés dans le social postapocalyptique.

Les réponses des pavillons nationaux étaient dans leur ensemble beaucoup plus liées à l’attente suscitée par la figure du commissaire de la Biennale, et offraient des points de vue clairs et parfois engagés de la manière dont les architectes s’arrangent de la crise. Le pavillon allemand prenant ainsi parti pour le courage politique d’Angela Merkel en célébrant la capacité urbaine, économique et sociale de l’Allemagne à accueillir 1 million de réfugiés. Les pavillons allemand ou japonais, recentrés autour d’une architecture du quotidien (et dans les faits absolument marginale comme il se doit), se mettaient directement dans une équivoque habituelle : comment les institutions peuvent-elles prendre la parole sur des stratégies de projet en temps de crise, puisqu’elles sont partie prenante des politiques d’austérité ?! Qui parle, et de quoi, finalement ? Avec quels objectifs ? Tout se mord la queue, et on se fait prendre parfois, comme avec le pavillon espagnol (grand prix de cette édition), qui présente des projets commencés avant la crise et terminés sous son joug : certes, c’est formidable de finir un projet avec un changement de budget, mais rien de nouveau sous le soleil. Au fil des pavillons se renforce un sentiment d’irréalité et de désorientation : où sont passés les fronts, où sont les nouvelles ? On se demande progressivement s’il faudrait éviter de laisser les architectes parler des sujets sérieux s’ils ont tant de mal à en parler… Il y a deux ans, en se posant lui-même comme point de fuite, Rem Koolhaas avait forcé la plupart des contributeurs à… contribuer sur la question des éléments de l’architecture, quand cette année on vient faire showroom sans vergogne, et sans trop se palper le front…


C’est à vous que je parle mon Rem ! À propos de l’Arsenal.

Dans la corderie, comme souvent, l’exposition prend une autre ampleur et le commissaire semble se retrouver : c’est là que l’on voit où se rencontrent les différents fronts qui l’intéressent, dans la géographie, la géologie, les mouvements de masses, la récupération de techniques vernaculaires, les nouvelles formes de production et les jeux d’hybridation entre le hard et le soft, le populaire et le technologique, l’infrastructure et l’ambiance… On peut quand même s’étonner d’une scénographie aussi grandiose pour mettre en scène des approches stratégiques et constructives nées de l’austérité de ce début de siècle, devenues spectacle « zen chic » ! Wang Shu en est à la fois l’incarnation et la contradiction la plus forte : son propos (bien connu) est si magnifiquement mis en scène qu’on perd de vue ses objectifs fondamentaux. La perspective de l’œuvre est le fossoyeur du front qui l’a suscitée… Véritable hiatus moral pour une manifestation qui voudrait justifier de nouvelles attitudes de projet depuis le tranchant des difficultés affrontées. La mise en scène de ces architectures empêche de voir ce dont on prétend parler, même si chacune de ces expériences reste inspirante. Est-ce qu’on veut séduire parce qu’on n’est pas sûr de convaincre ? Progressivement s’impose la sensation qu’il s’agit surtout d’une réponse à la Biennale précédente : les éléments de l’architecture ne peuvent pas être ceux de l’architecture d’hier ni d’aujourd’hui, ils sont plutôt à ramasser dans les ruines du présent, et nous devons apprendre à faire projet avec. Se pose alors une question : les architectes se donnent-ils les moyens de cette reconfiguration radicale de la culture du projet ? Et y a-t-il vraiment une commande (sincère) pour ces postures, qui pourraient les faire sortir du laboratoire ?



Quand l’alternative devient mainstream… À propos de l’époque.

Les impasses théoriques et politiques de cette biennale, très stimulante au demeurant car elle ne prescrit ni ne conclut rien, s’inscrivent dans une dialectique accélérée par la crise : quand il n’y a plus d’argent, on charge ceux qui ont des idées contraires d’occuper le terrain. On peut faire le parallèle avec les concours des sept places que vient de lancer la mairie de Paris, qui s’adresse à des collectifs interdisciplinaires spécialisés dans le temporaire et le léger, puisqu’on ne peut plus se payer le permanent somptuaire… Mais les protagonistes de ces positions alternatives sont-ils véritablement aptes à occuper une position centrale, eux qui viennent des marges ? La plupart des projets exposés sont des expérimentations méthodologiques ou constructives qui ne prétendent ni résoudre les problèmes qu’ils illustrent, ni être transposables. Comme jadis on dessinait des pavillons pour promettre une architecture nouvelle, on pratique l’expérimentation constructive en conditions de crise. Mais a-t-on seulement la moindre idée de la capacité de ces expériences à se hisser dans l’arène des solutions ? Étrange paradoxe d’exposer des fictions de réponses à des urgences cataclysmiques, tout en ne donnant pas l’impression d’avoir l’ambition de transférer les enseignements de l’expérience à un niveau opérationnel pourtant urgent. Parce que les architectes n’ont finalement pas vraiment très envie de faire des projets en temps de crise…?



Autopsie des fronts. À propos du non-dit qui est au fond des fronts.

La personnalité du curateur n’est pas plus explicite après la Biennale : il a pris soin d’éviter le sanglot tiers-mondiste mais, de ce fait, n’a pas nourri la seule posture qu’on lui connaissait, et a posé une question tellement allusive qu’elle lui permettait de ne pas endosser la qualité des réponses. Pouvait-il y avoir un front global ? Cette question a le mérite de démonter la fiction de recettes génériques pour faire projet dans un monde standardisé. Les mêmes postures signifient des choses si différentes d’un contexte à l’autre qu’on devrait s’en trouver bien inspiré de ne pas tomber dans le piège des bonnes pratiques réplicables ad nauseam. Les mêmes modalités peuvent être innovantes ou réactionnaires en fonction du rôle qu’elles jouent dans une pièce plus large. D’où l’importance qu’aurait pu revêtir une écriture critique consistante de la notion de front.

Et là où certains ont l’impression qu’il se rejoue quelque chose du régionalisme critique dans ces manières de faire front, il semble important de faire la différence : les inflexions régionalistes venaient acclimater une idéologie universelle autoréférencée, alors que la situation présente démontre pour le meilleur que l’architecture n’existe plus que comme effort de dialogue (de sourds ?) avec un réel complexe, ce qui est beaucoup moins qu’une certitude, plutôt une survivance…

Le front de 2016 n’est donc pas un mouvement offensif, ce n’est même pas une ligne de défense, c’est un théâtre d’escarmouches sans coordination, où quelques sous-commandants distribuent les rôles de bons et de méchants avec plus ou moins d’arrière-pensées. Les méchants sont en réalité toujours tellement hors d’atteinte pour l’architecte qu’il se paie d’être le gentil à peu de frais ! C’est là tout le problème : le parfum de sanctification qui nimbe ces postures les exonère de bien des considérations critiques : faisabilité, reproductibilité, efficacité comparée… Si ces manières de faire étaient nouvelles, il conviendrait de commencer par les découvrir, mais comme elles ne le sont pas, l’occasion de les faire progresser est totalement manquée, voire durablement compromise : sous les feux de la rampe, l’institutionnalisation culturelle n’attend pas le bilan critique et vient s’interposer. Voilà le vrai front, en creux, celui qui s’exprime malgré le glacis des bonnes intentions célébrées.



Lisez la suite de cet article dans : N° 246 - Juillet 2016

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