Binladen Group souffle les dix bougies du 11 Septembre à La Mecque

Rédigé par Alexis HADJISKI
Publié le 01/09/2011

Vue sur la mosquée et sur la Makkah Royal Clock Tower

Article paru dans d'A n°202

Culture de la congestion verticale et pèlerinage religieux président à cet étrange gratte-ciel tout récemment achevé dans le skyline de La Mecque. Mais que diront les 3 millions de pèlerins annuels de ce bâtiment hybride culminant à 601 mètres et conçu en 2001 ? Au premier regard, on pense d'abord à la dernière excentricité de Michael Graves vingt ans après celle de son Dolphin Hotel à Disneyland Paris. Un gâteau de mariés ventripotent avec, en guise de lampe merveilleuse, une horloge Big Ben de 40 mètres de haut, elle-même surmontée d'un croissant doré géant.


Au vu des photographies de chantier, on pense à un canular. Mais il ne s'agit en rien d'un mirage. Non, le Makkah Royal Clock Tower Hotel, ainsi nommé en hommage au roi Abdul Aziz, a bel et bien été terminé fin 2010.


D'UN DÉSERT L'AUTRE
À deux pas des pistes de pèlerinage (hajj) et de la Pierre noire de la Kaaba (cube, en arabe) se dresse, au milieu d'une spectaculaire marée humaine, le dernier-né des investissements immobiliers du holding Saudi Binladen Group (SBG), fondé par Mohammed (père d'Oussama) et basé à Djeddah. Prix annoncé : à peine 2 milliards de dollars. Autrement dit, une peccadille, un simple investissement votif de SBG après avoir réalisé les rénovations de trois lieux saints de l'Islam : la mosquée de Médine, le dôme du Rocher à Jérusalem et la présente mosquée de la Kaaba. Le programme ? Un million et demi de mètres carrés et une capacité d'accueil de 65 000 personnes ; soit, dans l'ordre donné par le développeur : 2 000 chambres 5 étoiles et résidences privées (chaînes Fairmont, Raffles, Swissôtel et Mövenpick : suites avec vue à 16 650 $/nuit ou sinon 100 000 ?/m2), un centre commercial, un lieu de prière pour 3 800 personnes, un centre pour 1 500 congressistes et quatre niveaux de parking. Et ce n'est qu'un début car d'autres opérations similaires sont en cours autour du lieu saint interdit aux non-musulmans.Après son livre provocateur sur le « stade Dubaï du capitalisme » (2006), le sociologue Mike Davis aurait-il pu appliquer la même idée à La Mecque ? Pour l'intelligentsia de Riyad, malheureusement oui. Car, en raison de son emplacement particulier, il ne s'agit vraiment pas d'un resort comme les autres. Au lendemain des différents « printemps arabes », ce souk vertical aux mille et une nuits d'hôtel subjugue. Et notamment la partie réservée à la famille royale : les deux derniers niveaux (Golden Floors), les cinq suivants (Royal Floors) et une suite de 3 600 mètres carrés (soit « neuf terrains de basket »), pour y planter sa tente bédouine climatisée, avec héliport, accès VIP et vue imprenable sur la Kaaba… Contrairement au Las Vegas de Robert Venturi (et à ses mêmes complexes multi-usages kitsch) ou au Manhattan de Rem Koolhaas (et à ses empilements verticaux de programmes variés), tels sont, en 2011, les nouveaux « enseignements » et « délires » de La Mecque 2.0 en cours d'extension tout autour de la Kaaba.

SURMODERNITÉ POST-OCCIDENTALE ?
Fondé en 1956 et composé aujourd'hui de 6 500 personnes réparties dans 42 pays, le bureau d'architecture et d'ingénierie Dar Al-Andasah, Shair and Partners est d'origine libanaise. Récemment, la firme a signé un centre commercial en l'honneur du président Al Saleh au Yémen, des hôpitaux en Turquie, des bâtiments institutionnels à Kinshasa, une zone duty free à l'aéroport de Dubaï et un gros resort au Qatar.Le Makkah Royal Clock Tower Hotel semble remettre en cause les codes de la mondialisation tels qu'ils ont été établis par l'Occident. « Plus les sociétés essaient de retrouver leur identité par-delà la logique globale du pouvoir incontrôlé des flux, plus elles se rendent en quête d'une architecture qui révélerait leur réalité propre », écrivait le sociologue américain Manuel Castells il y a quinze ans. Mais, ajoutait-il, « une architecture sursignifiante, qui tente de transmettre un message très précis ou d'exprimer directement les codes d'une culture donnée, est une forme trop primitive pour pouvoir pénétrer notre imaginaire visuel saturé : le sens de ses messages se perdra dans la culture du "zapping". C'est pourquoi, paradoxalement, l'architecture qui apparaît la plus chargée de sens dans les sociétés façonnées par la logique de l'espace des flux est celle que j'appelle l'"architecture de la nudité", c'est-à-dire l'architecture dont les formes sont à ce point neutres, pures, diaphanes qu'elles ne prétendent rien énoncer du tout. »Rien de cela n'opère ici. De même que le groupe américain Skidmore, Owings and Merrill (SOM) avait proposé un aménagement feng shui pour sa « pagode » chinoise, un temps la tour la plus haute du monde (1 101, 508 mètres, 2004), Jean Nouvel achève à Doha le « minaret » de sa tour Burj Qatar, qui mêle le meilleur de l'Institut du monde arabe et de la tour Agbar à Barcelone (Doha, 232 mètres, 2011). De nouveaux      « modernismes » émergent au côté d'une architecture effectivement neutre et anonyme. Elle relève de la règle, les autres de l'exception. Et nul besoin de préciser qu'ici aussi on saura orienter le tapis dans la bonne direction à l'heure de la prière… 

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