Cécile Septet, l’éthique et l’artistique

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 06/05/2015

Portrait. Cécile Septet

Article paru dans d'A n°235

Son nom apparaît depuis quelques années dans les crédits photos des reportages illustrant la production de jeunes agences qui montent. Rodée à la photographie d’architecture, Cécile Septet aimerait bien en infléchir les codes sans en dénaturer l’essence.

Les voies qui mènent à la photographie d’architecture sont obscures et tortueuses. Cécile Septet se destinait à la sculpture et s’était inscrite à une école de photographie dans l’attente de rejoindre l’atelier du sculpteur Michel Raimbaud. La disparition prématurée de l’artiste mettra un terme brutal au projet et Septet laissera finalement les Beaux-Arts pour se consacrer à un art appliqué. D’après elle, les deux disciplines ne sont pas si éloignées : « La photographie passe souvent pour une forme de plagiat de la peinture, alors qu’elle a bien plus à voir avec la sculpture. Pour peindre, il faut ajouter de la matière. Pour sculpter, il faut en enlever, comme en photographie, ou le cadrage conduit à éliminer des éléments. »

Devenue photographe, elle travaille pour la publicité ou l’illustration, construit des petits décors dont elle fait la prise de vue – ou pas. « Je suis venue très progressivement à l’architecture », explique-t-elle. Ses premières incursions dans le monde du bâtiment passent par la pierre. Elle réalise en 2005 un reportage pour un exploitant de carrière qui souhaite documenter son activité. « C’était une incursion dans la matière, nous discutions de l’exploitation, de la manière de dynamiter une veine de pierre, de Rodin. J’ai trouvé les carriers bien plus sensibles que les étudiants en histoire de l’art que j’avais pu rencontrer. »

Elle a déjà réalisé des reportages pour des revues d’architecture lorsqu’elle rencontre Gaston Bergeret – brillant photographe d’architecture et portraitiste hors pair – au comptoir d’un laboratoire où elle porte ses films à développer. Les Ektas de la jeune photographe montrent un bâtiment jaune ; Gaston, comme bien souvent, portait ses bottes en caoutchouc de marin pêcheur égaré dans la capitale… Elle assistera l’original Bergeret pendant plusieurs années, achevant sa formation, ce qui la conduit à envisager un édifice comme autre chose qu’un dessin construit. « Matière, volume, dessin, acoustique : l’architecture est une discipline très complète », récapitule la photographe qui, lors d’un reportage, n’hésite pas à claquer des doigts pour éprouver l’acoustique d’un hall.


Infléchir les codes

Quelle est la part biographique dans la construction d’un regard ? Cécile Septet a grandi loin des métropoles, dans un coin de la Vendée arraché à la mer : « Une terre de marais sillonnée de canaux. Pas d’arbres, car pas de digue. Juste l’herbe et le ciel, parsemés de quelques maisons. Il n’y a pas plus épuré et plus dur comme paysage. » L’hiver, l’eau envahit le territoire, les buttes rocheuses des villages redeviennent des îles. De l’eau, de la lumière, un environnement dont elle a gardé un goût pour l’horizontalité. La sensibilité a-t-elle sa place dans une pratique photographique qui laisse peu de place à l’auteur ? « Le photographe apporte toujours son regard : ce n’est pas l’architecte qui fait la photo grâce à l’appareil du photographe ! L’image se construit à deux, en confrontant les points de vue. Avec le temps, je laisse plus de place à mes émotions, à ma personnalité », affirme-t-elle. Elle voit les codes rigides de l’image d’architecture traditionnelle – qu’elle qualifie « d’image académique » – se fissurer inexorablement. « Dans le cadre, les espaces vides s’emplissent de personnages, on n’hésite plus à faire des images à contre-jour ou par temps gris. Les architectes semblent prêts à ce que le bâtiment leur échappe, à ce qu’il appartienne plus au réel. »

La nécessité de construire une identité d’auteur impliquant de se démarquer n’est sûrement pas étrangère à ces transgressions des normes picturales. La constitution d’une iconographie efficace est centrale dans les stratégies de communication des agences, mais la relation à l’image ne doit pas être vue au seul prisme de l’utilitaire. Parce qu’ils doivent se préoccuper de photographies, les architectes deviennent plus attentifs aux possibilités de ce médium. « Herzog et de Meuron ont collaboré avec Jeff Wall, souligne Septet, pour travailler sur le hors-champ, pour montrer l’invisible. Rappelons-nous du lien entre Le Corbusier et Lucien Hervé : je pense qu’architectes et photographes ont toujours recherché des formes de collaboration. Aujourd’hui, nous trouvons une nouvelle audience auprès des jeunes agences en quête d’un regard particulier sur leur travail. L’image doit à la fois parler du bâtiment et raconter une autre histoire, instaurer une ambiance quasi cinématographique sans faire de l’espace un décor par porosité ; la photographie artistique va influencer la photographie d’architecture. »

Des silhouettes fantomatiques, l’architecte qui fait un « caméo », ou la photographe apparaissent dans le cadre, mais sur la pointe des pieds. « Il ne faut pas tomber dans l’anecdote, ou dans une imagerie qui n’informerait pas sur le bâtiment. » Le champ expérimental de la photographie d’architecture reste étroit. Cécile Septet y voit malgré tout un grand espace d’expression.

Les articles récents dans Photographes

Julien Guinand. Two Moutains : Ashio, Kumano Publié le 20/06/2022

Au Japon, deux montagnes, deux régions éloignées l’une de l’autre, toutes deux victimes de… [...]

Carleton Watkins : Le regard du mammouth Publié le 05/05/2022

Le « mammouth » désignait l’énorme chambre photo­ graphique que Carleton Watkins emportait … [...]

Julien Gracq : L’œil géographique Publié le 29/03/2022

Le grand écrivain était géographe. Dans les années 1950, il entreprit plusieurs voyages en E… [...]

Thomas Henriot : Frontières invisibles Publié le 25/02/2022

Issu d’une grande maison de champagne, Thomas Henriot a entrepris d’explorer le fuseau septentri… [...]

Eric Tabuchi et Nelly Monnier / Atlas des régions naturelles, Vol. 1 Publié le 09/12/2021

Une exposition au Centre d’art GwinZegal de Guingamp, dans le Trégor, rend compt… [...]

Eugène Atget, Voir Paris Publié le 16/11/2021

La Fondation Henri Cartier-Bresson a consacré cet été une expos… [...]

.

Réagissez à l’article en remplissant le champ ci-dessous :

Vous n'êtes pas identifié.
SE CONNECTER S'INSCRIRE
.

> L'Agenda

Août 2022
 LunMarMerJeuVenSamDim
3101 02 03 04 05 06 07
3208 09 10 11 12 13 14
3315 16 17 18 19 20 21
3422 23 24 25 26 27 28
3529 30 31     

> Questions pro

Détruire ou non ?

Faïence dans les halls, aplats colorés en façade, l’indigence des signes a trop souvent résumé la réhabilitation des barres des grands e…

Renforcer le positionnement des architectes. Entretien avec Christine Leconte, présidente du CNOA

Comment les architectes peuvent-ils répondre aux enjeux de la transition écologique sans obérer la création architecturale et en se faisant re…

Faire vivre le patrimoine. Entretien avec Benoît Melon, directeur de l’École de Chaillot.

L’entretien et les réhabilitations concernant 28,4 % des travaux d’architectes, la spécialisation en deux ans proposée par l’Éco…