Claire Chevrier : « le territoire, c’est la réalité du monde »

Rédigé par Yasmine YOUSSI
Publié le 01/03/2006

Stratification, Caire

Article paru dans d'A n°153

Claire Chevrier parle volontiers de violence latente pour qualifier son travail. Une violence sourde, porteuse d'une mémoire remontant à la surface de ses images, qui interrogent la façon dont « l'homme simple » se réapproprie l'espace urbain.

d'A : Le territoire est un thème récurrent de la photographie contemporaine.

Claire Chevrier : C'est la réalité du monde. Avec le territoire, on est ici et maintenant. J'y suis venue après avoir travaillé sur le paysage. D'autres y accèdent par un biais politique ou par celui de l'information. Pour ma part, je m'étais intéressée à la manière dont la mémoire, celle de la guerre par exemple, réapparaît dans le paysage, ce qui m'a amenée petit à petit à travailler sur la ville.


d'A : Qu'apporte de plus la photo pour appréhender le territoire ?

C.C : Je me sens beaucoup plus juste, plus aiguë, avec ce médium. Il me permet de réfléchir en art et en photographie. Car je ne réfléchis pas seulement sur la photographie mais avec elle. Les outils et les formats utilisés jouent ensuite un rôle capital. Je me suis mise au numérique lors de ma dernière série sur les mégapoles, parce qu'il offre une véritable autonomie. Grâce à lui, je peux travailler partout, chez moi ou bien dans ma chambe d'hôtel lorsque je suis en voyage. Enfin, le numérique permet également de conserver l'atmosphère d'un lieu en restant au plus près de la réalité.


d'A : Parlez-nous de votre projet sur les mégapoles.

C.C. : Tout a commencé par un voyage à Hongkong où j'ai été sidérée, fascinée, choquée, par un ensemble de choses. De là, j'ai voulu savoir comment l'homme simple, celui que Robert Musil appelle « l'homme sans qualité », arrive à se réapproprier l'espace dans une mégapole. Ce qui m'a conduit à Bombay, Lagos, Los Angeles et Rio, des villes portées par une croissance similaire, habitées par une population avoisinant les 18 millions d'habitants. Je tenais à ce que ces mégapoles soient situées à proximité de l'eau, dans différents pays et sur tous les continents. Là-dessus sont venues se greffer d'autres villes plus modestes, comme Damas, Bagdad (où je me trouvais trois mois avant le début de la guerre), Alep, Beyrouth et Le Caire, découvertes à l'occasion d'autres voyages. Le Moyen-Orient m'intéresse beaucoup. C'est une région en devenir, en chamboulement permanent, dont on ne sait de quel côté elle va basculer. Là encore se pose la question de la méloire, et sa manière de ressurgir dans le paysage.


d'A : Qu'est-il ressorti, de cette confrontation entre les mégapoles et ces villes du Moyen-Orient ?

C.C. : Des ressemblances, essentiellement. Les gens travaillant dans l'espace urbain se ressemblent d'une ville à une autre. Les corps sont dans le même état. Les abords des villes se ressemblent également, même si des bâtiments symboliques les distinguent. On ne peut généraliser, mais la perte de limites a tendance à apparaître dans l'ensemble de ces cités et cette idée de dissolution m'intéresse beaucoup. Qu'est-ce qui apparaît, qu'est-ce qui disparaît ? C'est ce que la photographie permet de mettre en évidence.


d'A : On parle beaucoup de mondialisation. Sous quelles formes s'est-elle manifestée dans vos voyages ?

C.C. : À Lagos, j'ai rencontré un ingénieur travaillant pour une société spécialisée dans les feux de signalisation. C'est assez révélateur de la structure même de ces villes. Certaines infrastructures liées à la voirie, aux systèmes d'éclairage, aux ronds-points ou aux ponts sont identiques à Los Angeles, Lagos ou Bombay. Le système de réappropriation de l'espace par les hommes pauvres est le même d'un bout à l'autre de la planète, qu'on le nomme bidonville ou favelas. Ces hommes cherchent d'abord un espace, puis un mur porteur. À défaut, trois bâtons feront l'affaire. Quant aux bâches bleues, elles se retrouvent dans toutes les villes. La survie part de là. C'est partout pareil, même si c'est à Los Angeles que j'ai vu les choses les plus terrifiantes.


d'A : Que pensez-vous de votre participation au livre Architecture du réel ?

C.C. : À la base, le projet était très intéressant. Éric Lapierre avait eu l'idée de choisir douze bâtiments récents, de présenter leurs concepteurs par un texte accompagné d'une photo d'Emmanuel Pinard figurant l'édifice dans l'espace urbain, de six autres images du bâtiment photographié comme objet par Paola Salerno. Pour ma part, j'ai travaillé sur son usage. Malheureusement, certains architectes ont été déçus par la représentation donnée de leur bâtiment. C'était pourtant intéressant de voir comment les gens se l'étaient réapproprié.


d'A : Vous enseignez les arts plastiques à l'ESA. Que transmettez-vous à vos élèves ?

C.C. : Dans mon enseignement comme dans ma pratique artistique, il y a deux choses essentielles que je tiens à faire passer : le doute, parce qu'il permet de réinterroger les choses, et l'autonomie qui permet, quant à elle, de faire son chemin malgré les modes. (YY)


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