Comment parler d’architecture ?

Rédigé par François CHASLIN
Publié le 12/01/2015

Article paru dans le d'A n°239

Pour simple qu’elle paraisse, la question n’appelle qu’une multitude de réponses qui nous paraissent toujours décevantes. François Chaslin, auteur du récent Un Corbusier, a passé sa vie et a consacré son talent à essayer de répondre et de faire répondre ses interlocuteurs à cette question. Non sans humour, il montre que le meilleur chemin pour y parvenir est rarement celui auquel on s’attendait. 

Comment parler d’architecture, me demandez-vous ? Qu’en sais-je ? Fais-je de la prose ou des vers ? C’est selon et sans trop le savoir. « Il faut bien que ce soit l’un, ou l’autre […] par la raison, Monsieur, qu’il n’y a pour s’exprimer que la prose, ou les vers. – Il n’y a que la prose ou les vers ? […] Et comme l’on parle qu’estce que c’est donc que cela ? – De la prose. » Bon. Il me vient un souvenir. C’était à Shanghai, il y a quelques années, sur la terrasse d’un immeuble du Bund où avait été établie une boîte de nuit. Les péniches de charbon glissaient en meuglant, en contrebas, dans la brume du Huangpu. Je ne dansais pas mais il y avait dans notre groupe un architecte connu pour la charge érotique qui se dégage de son être. Il s’est approché de la piste avec une fort belle femme, longue, réservée, pudique, chinoise au demeurant. J’ai observé comment, en peu de minutes, avec un extraordinaire talent de conviction physique, il l’a publiquement amenée à rémission ; à peine effleurée. Comment, de raide, de crispée qu’elle était, elle en vint à baisser pavillon. J’en suis bien incapable mais j’en ai tiré une leçon. Le public est à l’égard de l’architecture comme cette femme : réservé, pudique mais empli d’un désir refoulé. Il suffit d’y aller mollo, les yeux dans les yeux, en quêtant son assentiment à chaque pas de la danse. Et tout s’éclaire.

Les architectes parlent avec leur faconde, leurs grandes écharpes de laine rouge qu’ils portent volontiers dénouées et pendantes, avec leurs gestes enveloppants, avec souvent de la générosité et parfois un peu de rouerie. Ainsi Candilis à de Gaulle visitant les travaux du Languedoc-Roussillon en 1967, qui lui avait demandé d’expliquer son projet : «“ Mon général, oune pétite enfant, le matin, il ouvre ouné fénêtre. C’est lou printemps. Dans lé yardin, il y a oune arrrbre. Et dans l’arrrbre il y a, qui chante, oune ouazeau. Et ça, c’est l’ourbanisme. – C’est très clair, dit le général en lui tapant dans le dos, allons voir ça.” Et, hilare, il partit d’un pas martial à travers les chantiers inachevés. » C’est Philippe Lamour qui raconte. Les architectes parlent avec leur désir quasiment enfantin de séduire. « Tel se demande l’architecte si, lorsqu’il porte, pas plus grosse qu’un jouet, sa maquette, on le prend pour un gosse. » C’est une interrogation de Raymond Roussel. Elle date de 1928 (dans Nouvelles impressions d’Afrique) ; elle est éternelle.

Les architectes parlent avec leurs codes verbaux, leur jargon, leurs éléments de doctrine, leurs échafaudages de notions qui font un certain effet au gueuloir des confrères, entre soi, mais qui parfois passent moins bien dans le public.

À quoi de son côté sert le critique ? Veut-il informer ? Très bien, mais qu’il se fasse alors journaliste, médiateur et pédagogue. Veut-il transmettre des modèles ou une connaissance ? Qu’il passe les concours et devienne professeur. Souhaite-t-il aider simplement à la circulation des idées ? Qu’il se fasse modérateur de colloques ou curateur d’expositions. Veut-il convaincre ? Très bien, c’est ce qu’ont fait les plus célèbres d’entre eux tout au long du XXe siècle. C’est qu’ils se sentaient engagés dans l’un de ces combats périodiques que portent et renouvellent les générations depuis la querelle des Anciens et des Modernes. Depuis que, s’opposant aux frères Perrault, François Blondel, partisan de la symétrie et des proportions, ayant examiné « les raisons que l’on apporte contre la nécessité des proportions en architecture qui ne sont, comme on dit, approuvées que par accoutumance », entreprit de les réfuter. Sentiment gothique contre règles classiques, hygiénistes, nudistes fonctionnalistes, régionalistes, réalistes socialistes, corbusistes et néocorbusistes, historicistes, postmodernistes, participationnistes, minimalistes, écologistes : tous en piste. Tous un petit tour de piste. Ce ne sont pas les architectes qui décident, c’est l’époque qui les somme de répondre aux questions qu’elle leur pose.

Sinon, s’il n’est pas engagé, le critique n’a ni à vaincre ni à convaincre. Ni à élaborer des doctrines professionnelles. Il peut lui revenir alors d’expliquer, d’inscrire telle construction dans son époque, d’exposer, de célébrer ou de démontrer au contraire la vacuité des arguments d’un concepteur, éventuellement la faiblesse de ses agencements esthétiques. D’en étudier la genèse, les logiques internes, l’économie, les difficultés. Ou bien d’en analyser la pertinence, formelle, constructive, urbaine, sociale, ergonomique. S’il s’agit d’une oeuvre déjà ancienne, il peut tenter d’en retracer les effets, de raconter ce qu’en fut la perception en divers moments, ce qu’on appelle maintenant la réception. De faire qu’elle signifie et qu’on se souvienne de ce qu’elle a signifié pour d’autres.

Mais le critique, en théorie, se doit surtout de critiquer. Le mot suppose l’idée d’un commentaire, une ambition de juger, en même temps qu’une capacité à s’y risquer. La critique est alors évaluation, situation de l’oeuvre dans le moment historique et parmi les débats qui lui sont contemporains, confrontation du discours et de l’édifice réellement construit. Elle peut même être critique au sens le plus ordinaire et le plus mordant du terme, et il peut s’agir alors de « porter la plume dans la plaie » comme a pu le revendiquer pour son propre compte un certain journalisme.

La photographie n’a pas vraiment détrôné le dessin ou la gravure, qui ont un grain différent. De même, le clic-clac contemporain et le selfie n’ont pas détrôné la photographie, en tout cas celle qui possède un regard. De même que l’œil écoute, de même les mots ont-ils un regard. Ils cadrent. Ils disent le vrai ou assènent le faux, il faut se méfier de leurs sortilèges. Ils montrent parfois l’indicible ou l’approchent, ils témoignent en tout cas d’un choix.


Lisez la suite de cet article dans : N° 239 - Octobre 2015

Les articles récents dans Points de vue / Expos

Fieldoffice ou le sursaut écologique de l’urbanité taïwanaise Publié le 04/05/2021

Fieldoffice fait partie de ces agences qui ne font pas de compromis. Ses architectes ne… [...]

Henri Gaudin : l'inactuel (1933-2021) Publié le 31/03/2021

Rares sont les artistes et les penseurs, y compris les plus grands et les parfois plus célébrés… [...]

Une initiative exceptionnelle pour endiguer l’inexorable transformation du logement social en produit de consommation Publié le 03/03/2021

Le 15 janvier 2021 a été remis le rapport sur la qualité d’usage et la qualité… [...]

Faire le plein de super Publié le 23/02/2021

En ce début d’année 2021 où nous sommes tous plus ou moins assignés à résidence, visiter… [...]

L'architecture à la maison Publié le 08/12/2020

S'il y a une chose que la crise sanitaire n'a pas restreint ou mis à mal, c'est l'étendue du… [...]

La politique de l’architecture après la Covid-19 Publié le 12/10/2020

Nombreux sont ceux qui naturellement ont imaginé que l’architecture devait proposer ses… [...]

.

Réagissez à l’article en remplissant le champ ci-dessous :

Vous n'êtes pas identifié.
SE CONNECTER S'INSCRIRE
.

> L'Agenda

Juin 2021
 LunMarMerJeuVenSamDim
22 01 02 03 04 05 06
2307 08 09 10 11 12 13
2414 15 16 17 18 19 20
2521 22 23 24 25 26 27
2628 29 30     

> Questions pro

Visées et effets pervers des marchés globaux n°2

Certains représentants de la FFB ne cachent pas leur volonté de se débarrasser des architectes. Avec les marchés, globaux, les entreprises sont en…

Visées et effets pervers des marchés globaux n°1

Passés en un lot unique en dérogeant au principe d’allotissement, les marchés globaux mettent l’entreprise mandataire au premier plan. S’ils…

Une initiative exceptionnelle pour endiguer l’inexorable transformation du logement social en…

Le 15 janvier 2021 a été remis le rapport sur la qualité d’usage et la qualité architecturale du logement social. Pour la première fois ce…