Construire dans la pente: Hébergements pour chercheurs à Villefranche-sur-mer

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 01/12/2010

Article paru dans le d'A n°187

L’université Pierre et Marie Curie a récemment lancé une consultation pour la réalisation du centre d’hébergement de l’Observatoire océanologique de Villefranche-sur-Mer, à quelques kilomètres de Nice. Pour cet équipement modeste, d’une surface d’environ 1 200 mètres carrés, mais placé dans un site extraordinaire – une pente escarpée donnant sur la rade fermée par la presqu’île de Saint-Jean-Cap-Ferrat –, les quatre équipes sélectionnées ont rivalisé d’inventivité.

La rade, connue depuis l’Antiquité, est une zone stratégique. Défendue au XVIe siècle par une forteresse, elle a notamment servi de base navale en Méditerranée pour la sixième flotte américaine de 1945 à 1966. C’est aussi un site prisé depuis le XIXe siècle par les aristocrates et les milliardaires comme par les scientifiques du monde entier. Les premiers y ont établi leurs lieux de villégiature entre mer et montagne, les seconds, d’abord venus de Russie, ont fondé vers 1880 une station zoologique, ancêtre de l’Observatoire océanologique d’aujourd’hui. Placé à proximité de hauts-fonds (un abysse de plus de 500 mètres s’étend au large de la baie des Anges), cet espace protégé présente une richesse exceptionnelle en organismes pélagiques et fonctionne comme un véritable piège attirant les espèces migratrices du plancton profond. Il permet l’observation comme le prélèvement facile de ces organismes aussi rares que fragiles.

Aux failles profondes des fonds marins semble répondre le relief terrestre acéré qui surgit brutalement de la mer. Ses pentes escarpées sont striées par les horizontales des trois corniches, souvent maintenues par de hauts murs de soutènement en pierre ou en béton, qui relient Nice à Menton. La végétation luxuriante qui les recouvre – et qui contraste avec l’aridité de l’arrière-pays – peine à masquer les éruptions incontrôlables de constructions hétérogènes. Tandis qu’à leur base s’alignent les façades d’austères bâtiments d’encasernement qui s’érigent depuis le XVIIe siècle, le long des quais et des darses du port.

Les équipes concurrentes devaient concevoir une trentaine de chambres et de studettes, complétées par une salle de conférences et des salles d’études, pour des étudiants et des chercheurs résidant de quelques jours à trois mois. Elles ont appréhendé ce paysage de façon radicalement différente, en proposant quatre manières distinctes de construire dans la pente.


Infrastructure :

Agence CAB (Calori, Azimi & Botineau), projet lauréat


La proposition de l’équipe CAB rappelle d’emblée les infrastructures très présentes sur les flancs des montagnes comme les masses simples et évidentes des entrepôts et des casernes qui longent les quais. Elle reste exemplaire de la méthode que les membres de l’agence ont su développer depuis des années pour insérer leurs petits équipements publics dans des espaces résiduels à peine constructibles.

Le bâtiment d’hébergement ressemble ainsi à un pont bizarrement plié à angle droit pour mieux capter à l’est comme au sud les vues sur la mer. Il est posé à ses extrémités sur une construction dessinant une équerre inversée qui s’enfonce à l’ouest et au nord dans le sol en pente où disparaissent les salles d’études et la salle de conférences. Ce dispositif s’enroule ainsi autour d’une cour centrale qui se poursuit en belvédère, sous

l’immeuble-pont, pour s’ouvrir vers la rade et la presqu’île de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Une tour, semblable à un contrefort, vient compléter la composition. Elle contient les structures d’accueil et les circulations verticales permettant la liaison entre l’équipement et la ville, ainsi que les locaux techniques.

Sous le bâtiment en lévitation, véritable générateur d’ombre, se déploie un plan d’eau faisant office de garde-corps et apportant de la fraîcheur à la terrasse comme aux espaces d’études qu’elle distribue. Sans exception, toutes les chambres s’ouvrent sur la mer. Elles sont étudiées pour que les chercheurs puissent y travailler en profitant au maximum de la vue. Un

système ingénieux de salles de bains (chacune est partagée par deux chambres) permet de réduire efficacement la surface des espaces d’hébergement.

Sans aucune discrimination, les étudiants stagiaires comme les chercheurs confirmés, les visiteurs de passage comme les doctorants résidant pour plusieurs mois, peuvent s’isoler dans leur chambre et y travailler face à la mer. Mais tout est fait aussi pour qu’ils puissent se rencontrer et échanger : les paliers qui relient les chambres deux à deux, les salles de bains partagées, les coursives de desserte qui s’enroulent autour du vide central. Le projet, qui procède d’une pensée presque kahnienne, peut se lire comme un espace libre desservi par des parois actives. Il dessine en négatif l’image d’une communauté scientifique apaisée, discutant et partageant ses idées autour d’un espace protégé du soleil et ouvert sur l’un des paysages les plus impressionnants de la Côte d’Azur.


Paysage :

Joly & Loiret


À l’opposé de la proposition précédente, Joly et Loiret remodèlent le profil de la pente pour proposer une composition en escalier imitant les restanques – appelées aussi planches – de l’arrière-pays niçois. Un dispositif qui peut paraître presque exotique dans ce site composé de hauts murs de soutènement et de puissants dénivelés, mais qui a le mérite de proposer une alternative efficace au mitage du territoire.

Le projet se décompose en deux interventions distinctes et s’affirme comme un palimpseste, ce qui lui permet de s’inventer une épaisseur temporelle. D’abord, une opération de terrassement où la topographie du site, composée d’une pente en à-pic et d’un plateau, est violemment redessinée par des murs de soutènement en gabions (un paradoxe puisque les planches et leurs murs en pierres sèches proposent traditionnellement une transformation en douceur du paysage). Sur cette première détermination spatiale viennent ensuite s’adosser les constructions, recouvertes de bardage en bois, qui préservent savamment dans leurs espaces intimes les murs en gabions de la phase de terrassement.

Quatre terrasses plantées sont ainsi créées, dans lesquelles s’immiscent les chambres, les studettes et les différents services de la résidence. Une très grande attention est apportée aux matériaux mélangeant habilement production locale et globale, archaïsme et haute technologie : la roche concassée, le bois brûlé et les canisses dialoguent avec le béton, le verre, l’aluminium et les piles photovoltaïques. Comme dans la proposition précédente, les chambres sont toutes orientées vers la mer, mais les rangées inférieures ont leurs vues masquées en totalité ou en partie par le bâtiment existant longeant le port.


Land Art :

Chartier & Corbasson


Chartier & Corbasson nous livrent une vision du site encore très différente. Il est perçu maintenant comme un paysage aride de blocs rocheux et de plantes grasses, rappelant le jardin exotique de Monaco. Leur proposition pourrait se rapprocher de celle de Joly & Loiret, mais aux murs en gabions se substitue une accumulation de plaques horizontales en acier Corten qui prennent soin, dans leur désordre apparent, d’épouser scrupuleusement les lignes de niveaux, tout en invoquant les œuvres de Richard Serra. La topographie du terrain n’est donc pas modifiée et l’installation vient se poser sur le dénivelé de manière à s’offrir à la mer, au-dessus des constructions existantes. Certaines chambres, cependant, donnent à l’ouest sur les contreforts du mont Boron et ne possèdent aucune vue dégagée.

Toutes sont uniquement desservies par l’extérieur et sont composées de deux parois actives : l’une comprenant lavabo, placard et bureau ; l’autre, douche, toilettes et lit. Tandis que la salle de conférences vient s’insérer dans la faille creusée pour l’établissement de la rampe des parkings.


Ville :

David Serero


Beaucoup plus urbain que les autres concurrents, David Serero refuse le camouflage et semble reprendre la typologie des palaces niçois du début du XXe siècle qui savaient s’implanter perpendiculairement au sens des pentes pour déployer stratégiquement les fenêtres de leurs chambres vers l’horizon marin.

Son bâtiment vient résolument s’inscrire dans la bande virtuelle définie par les toitures des bâtiments donnant sur le quai et la cote maximale imposée par l’architecte des Bâtiments de France. Il se fragmente en deux blocs fonctionnels pour mieux s’accorder à la topographie du site : l’un accueillant les chambres ; l’autre, les studettes. Ces deux blocs sont unifiés à l’est par une façade filtre montée en applique et composée de fines lamelles de bois faisant office de pare-soleil. Tandis que le pignon sud et la toiture se recouvrent de panneaux solaires et de panneaux photovoltaïques, de manière à former un véritable accumulateur d’énergie.

Le rez-de-chaussée accueille les salles communes et s’ouvre sur la mer par un généreux balcon. La distribution des deux étages est plus décevante : une circulation centrale dessert des pièces orientées sur la mer ou sur la falaise.

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