Construire des mondes : Conservatoire intercommunal, Aubergenville

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 03/05/2016

Article paru dans le d'A n°244

Comment construire un équipement culturel à proximité immédiate d’un cimetière, d’un centre commercial et d’une piscine, dans une bande de service définie par une l’autoroute et un axe routier faisant office de voie de délestage ? Telle est la question à laquelle ont été confrontées quatre équipes d’architectes qui ont dû concevoir des projets riches en mondes pour répondre à cet environnement hybride et déstructuré…

Aubergenville : sa basse plaine alluvionnaire en bordure de Seine, ses cultures maraîchères, ses sablières et leurs témoignages datant du Mégalithique ; son village érigé à flanc de coteaux au-dessus de la route et son église du XIIe siècle ; son plateau, ses châteaux du XVIIe siècle, leurs parcs et ses champs…

Une stratification brutalement figée par les lourdes infrastructures de transport terrestre qui sont venues compléter le fleuve et ont irrémissiblement coupé les bords de Seine des coteaux et du plateau. D’abord la voie ferrée qui traverse le site en 1843 pour permettre, en 1921, l’essor au sud d’une cité-jardin construite en demi-cercle selon les principes prônés par Ebenezer Howard, mais équipée d’un casino et d’une plage. Un urbanisme pavillonnaire poursuivi en 1952 par les drôles d’habitations montées sur pilotis, dessinées par Bernard Zehrfuss sur le modèle de la villa Savoye pour les ouvriers de l’usine Renault de Flins. Ensuite, plus au nord, le tracé de l’autoroute de Normandie en 1962 qui déterminera avec la D113 une bande enclavée, tissée de champs en déshérence et constellée d’usines. C’est dans ce no man’s land à proximité d’une sortie d’autoroute que doit venir s’installer le nouveau pôle culturel intercommunal, dont le conservatoire sera le premier jalon. À proximité d’un centre commercial imaginé comme un village et d’un centre nautique conçu par Jacques Rougerie, utopiste du fond des mers et stakhanoviste des thermes de banlieue…

Désemparée face à ce contexte immédiat, les équipes en compétition ont cherché à concevoir des édifices comme de véritables mondes, capables de trouver leur légitimité en eux-mêmes. Des mondes qui ont cependant cherché à se fonder sur les éléments permanents de ce site : le sol inconstructible grevé de multiples servitudes contigu à la parcelle à construire, les coteaux dominant la Seine, l’autoroute ou le ciel dramatique et nuageux de la région. Chaque proposition développe ainsi un récit originaire à partir de l’un de ces éléments et opère une remontée vers les fondamentaux en invoquant des divinités tutélaires de l’histoire de l’architecture contemporaine : Scharoun, Tessenow, Mies van der Rohe ou Le Corbusier.



Sol

François Chochon et Laurent Pierre (lauréats)

Le premier geste de François Chochon et de Laurent Pierre aura été de tracer un enclos et de revendiquer l’enclavement pour mieux se positionner face aux autres hétérotopies qui investissent le site. Ces espaces fermés qui génèrent leurs propres rituels autour d’un certain type de population : pleurer les morts pour les personnes âgées ; être heureux en pataugeant dans l’eau pour les enfants ; consommer et communier dans un espace renvoyant à une communauté originelle pour les familles… Ici, le lieu du chant, de la musique, de la déclamation et de la danse cherchera à s’éloigner du proche par ses façades austères pour mieux entrer en résonance avec le lointain : l’espace en friche inconstructible qui s’étend au nord et le relief collinaire qui se déploie par-delà le fleuve. Le second geste aura été de prévoir immédiatement le positionnement des autres équipements culturels prévus à long terme – la médiathèque intégrée au conservatoire et, plus loin, le cinéma – pour accorder un maximum d’inertie à cet enclos culturel.

Les différents volumes s’étirent le long d’une rue centrale qui se dilate pour s’ouvrir largement sur la friche protégée par une double servitude : la protection des eaux pluviales et le passage d’une ligne à haute tension. Profondément ancrées dans ce sol à la fois vierge et souillé, elles semblent tirer leur force d’un pacte avec le paysage, comme Antée, le fils mythique de l’antique Gaïa, qui recouvrait sa puissance dès qu’il posait un pied à terre.

Ces masses s’adressent aussi à l’autoroute et dessinent une étrange skyline qui les rend attractives tout en évitant soigneusement d’avoir recours à la moindre signalétique commerciale dans un contexte qui en est déjà amplement saturé.


Archétype

Bernard Desmoulin

Assez proche des lauréats, l’exercice semble pour Bernard Desmoulin le prétexte à une variation sur un archétype. Il reprend la morphologie de la ferme d’Île-de-France, avec sa configuration en L, déterminant une cour protégée. Mais ici, l’équerre forme un angle obtus pour s’ouvrir le plus possible vers le nord et embrasser la ligne des coteaux ensoleillés qui domine la vallée alluvionnaire de la Seine. Cette organisation pourra plus tard être prolongée à l’est par la construction du cinéma, tandis que la médiathèque viendra au sud souligner l’entrée et son parvis.

Une toiture en zinc à deux pentes court sur l’ensemble, des pentes qui savent à certains moments s’accentuer et s’ouvrir à leur sommet comme des sheds pour mieux capter la lumière et permettre la ventilation des espaces internes. Une intervention qui permet d’accorder à cet édifice que l’on pourrait trouver trop simple et trop limpide une aura de « familière étrangeté ».

Le plan s’organise très clairement : les salles du conservatoire se succèdent sur deux niveaux au sud et à l’ouest. Tandis que leurs circulations suivent les parois nord qui s’ajourent afin de se constituer comme les galeries d’un demi-cloître ouvert sur l’intimité d’une cour plantée.

À cela s’ajoute une sorte de méditation sur l’origine de l’architecture qui commencerait selon le mot de Louis Kahn « au moment où les murs se séparent et où les colonnes apparaissent ». Ainsi les parois en pierre orientées vers la ville au sud et à l’est sont-elles scarifiées de fines meurtrières donnant sur des salles de cours qui ne demandent que peu d’ouvertures pour des raisons acoustiques. Tandis que les parois donnant sur le jardin protégé se creusent jusqu’à disparaître derrière une scansion de hautes colonnes.


Planète

LAN

Pas de réflexion sur la limite, pas de devant ni de derrière, pas de culte du secret ou de l’opacité : le projet de LAN s’affirme comme un projet transparent et solaire. Il se pose au centre du terrain constructible comme un objet rayonnant et centrifuge. Un objet qui sait, sans préjugés, s’aligner sur la ligne de l’autoroute au nord et s’axer sur la masse du centre aquatique au sud.

Le conservatoire se donne volontairement comme une construction transparente et miesienne. Sous une toiture métallique plate ménageant des porosités pour l’éclairage et la ventilation, une enveloppe de verre structurel vient déterminer un espace amniotique dans lequel flottent les boîtes opaques correspondant aux différentes disciplines enseignées. Ces boîtes viennent s’organiser sur deux niveaux autour de deux longs patios plantés. Plus haute, la salle de spectacle ne rentrera pas dans ce dispositif, mais elle sera déportée à sa périphérie pour mieux conserver son autonomie. Un satellite qui pourra être imité par d’autres planètes gravitant sur différentes orbites autour du noyau originel : les extensions futures, ainsi que la médiathèque et le cinéma prévus pour plus tard. Un monde en extension qui tranche avec les autres propositions, plus introverties…


Horizon

Benoît Crepet

Benoît Crepet propose une composition unitaire et massive qui s’étale sur un seul niveau pour mieux se déployer et contrer les forces hétérogènes en présence sur le site : notamment le centre aqualudique et le Family Village. Elle se présente comme une strate en béton brut qui se détache parfois du sol et propose en guise de toiture un relief tourmenté déterminé par les volumes de la cage de scène de la salle de spectacle et des hauts sheds des salles de répétition. Un véritable paysage en lévitation qui renvoie aux coteaux qui s’élèvent au nord au-dessus fleuve comme aux collines de la forêt des Alluets, qui s’étendent au sud.

Le plan carré est coupé par un passage nord/sud qui dessert successivement les quatre départements du conservatoire : d’abord, l’art dramatique et la grande salle ; ensuite, la danse et la musique. Chaque département jouit d’une certaine autonomie et monte en spirale autour d’un patio central pour mieux cadrer des vues sur le ciel toujours changeant de l’Île-de-France.




Lisez la suite de cet article dans : N° 244 - Mai 2016

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