Coopérative La Borda : Un modèle alternatif, une architecture exemplaire

Rédigé par - JOFFROY PASCALE ET GUILPAIN LAURELINE
Publié le 30/03/2020

L'esthétique brute du bâtiment tranche avec son environnement

Dossier réalisé par - JOFFROY PASCALE ET GUILPAIN LAURELINE
Dossier publié dans le d'A n°279

Le modèle antispéculatif de la coopérative d’habitat constitue une alternative dans des métropoles européennes dont l’inaccessibilité pour ses habitants croît au rythme de leur attractivité. La coopérative La Borda concrétise un premier geste fort dans la ville de Barcelone, au travers d’une architecture tout aussi militante.

Depuis 2009, les loyers dans la ville de Barcelone ont augmenté de plus de 35 %, tandis que les locations touristiques non déclarées et les logements vides amenuisent petit à petit l’offre locative abordable. Le logement social y est, lui, quasiment inexistant. L’explosion de la bulle immobilière en 2008 et les 700 000 expulsions qui allaient suivre ont engendré la création de nombreuses initiatives militantes pour le droit au logement.

Le projet de la coopérative d’habitants La Borda a émergé de la lutte d’habitants du quartier de Sants en bordure de l’Eixample de Cerdà, dans le but de réinvestir la friche de l’ancien complexe industriel textile Can Batlló, abandonné depuis les années 1970. Parmi les initiatives développées, un petit groupe, dont des membres de la coopérative d’architecture Lacol, réfléchit à produire sur le site de l’habitat à caractère social et protégé de la spéculation immobilière. Pour cela, il formalise un cadre juridique, inédit alors en Espagne, la coopérative d’habitants. La coopérative possède les murs et le foncier, les habitants sont membres de la coopérative. La ville cède l’usage d’une parcelle sur rue en dent creuse à la coopérative et 60 % du prêt est pris en charge par une coopérative de financement de projets d’économie sociale et solidaire. La construction de 28 logements est lancée en 2017, cinq ans après les premières réflexions.

Ce qui frappe est la qualité architecturale qui se dégage du bâtiment. Les architectes de Lacol ont proposé aux membres de la coopérative et futurs habitants de réinterpréter la typologie des corralas, logements populaires développés en Espagne à partir du XVIIe siècle, dans un immeuble passif réalisé en structure bois, le plus haut d’Espagne. Se développant autour d’un patio intérieur central qui dessert ensuite les logements par coursive, La Borda fait la place belle aux espaces collectifs : le haut rez-de-chaussée propose un local commercial sur rue, occupé par une épicerie solidaire, une cuisine et salle à manger collective ainsi qu’un large passage vers le fond de parcelle où s’installent de nombreux stationnements vélo. Au premier niveau, un plateau sur double hauteur sert de lingerie et de lieu de réunion, tandis qu’au cinquième étage une terrasse fait notamment office de séchoir.

 

Une addition de modules

Les logements privilégient une forme de rationalité : un module de base de 15 m2, qui peut se doubler autour d’un noyau technique, permet de créer des typologies allant du grand studio de 45 m2 au T3 de 75 m2, par addition de modules. Les cloisons non porteuses garantissent une certaine flexibilité des typologies, tandis que l’organisation autour du patio offre une double orientation et une ventilation naturelle pour tous les logements.

Le choix d’une architecture passive et bioclimatique, donc peu consommatrice en énergie, répond avant tout aux situations économiques des futurs habitants. Des entretiens réalisés au préalable par les architectes ont révélé une part mensuelle consacrée au logement de plus de 40 % de leur budget et une vraie précarité énergétique. L’un des habitants témoigne avoir changé neuf fois de logements en quatorze ans à Barcelone, La Borda ayant été son dernier moyen de pouvoir rester dans la ville. L’un des objectifs de la conception devient donc de minimiser au maximum les coûts de gestion du futur bâtiment tout en maintenant un confort été comme hiver. Les équipements mutualisés permettent de réduire la multiplication des biens individuels, l’utilisation du bois évite les matériaux de finition et permet plus facilement d’intégrer des non-professionnels pour de l’autoconstruction. Le loyer mensuel pour un appartement de 60 m2 est de 450 euros, soit deux fois moins cher que dans le marché privé.

Après dix-huit mois de négociation avec la ville, le projet a même pu s’affranchir des places de stationnement obligatoires, arguant l’obsolescence d’une règle immuable depuis les années 1970, qui depuis, a été assouplie. Un travail de longue haleine pour faire bouger les lignes, mais qui une fois de plus montre l’importance des initiatives civiles pour faire évoluer la norme.

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