Coup double - Le Frac Nord-Pas-de-Calais, Dunkerque

Rédigé par Valéry DIDELON
Publié le 05/10/2013

Parmi les Frac de nouvelle génération, le plus réussi est peut-être celui de la région Nord-Pas-de-Calais que l'on inaugure cet automne à Dunkerque. Ses architectes, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, y déclinent leur thème de prédilection, ici particulièrement approprié.


Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal aiment à rappeler qu'ils conçoivent avant tout les bâtiments depuis l'intérieur, en se mettant à la place des usagers et en réfléchissant à leur confort, tout en s'efforçant de ne pas déterminer leurs activités. On leur en sait gré, tant l'architecture contemporaine semble parfois surtout imaginée depuis l'extérieur, à de strictes fins de contemplation et sans considérations réelles pour ce qu'elle fait à son environnement ou à ceux qui l'habitent. Les deux architectes français occupent ainsi depuis de nombreuses années un positionnement singulier, souvent loué mais rarement imité, qu’ils mettent en œuvre systématiquement dans les projets qui leur sont confiés. C’est le cas une fois de plus avec le Fonds régional d’art contemporain (Frac) de la région Nord-Pas-de-Calais à Dunkerque.


Dedans, davantage d’habitabilité

Bien qu’il soit très difficile de juger de la valeur d’usage d’un bâtiment alors qu’il est encore en chantier pour quelques semaines, on peut néanmoins s’y essayer. En premier lieu, il y a la quantité de surfaces utiles proposées. Comme souvent avec Lacaton et Vassal, à coût identique elle est double de ce qui leur avait été demandé. On compte plus de mètres carrés pour montrer les travaux des artistes et accueillir le public, pour stocker des œuvres, pour mener la gestion du Frac et même pour développer des activités encore indéfinies. Davantage de liberté et de flexibilité dans la programmation et l’appropriation du bâtiment devraient en résulter.

En second lieu, il y a le confort thermique de cet édifice particulièrement exposé en bord de mer. Il est ceint sur trois côtés d’un espace interclimatique de type loggia, tandis que dans sa partie supérieure il est, telle une serre, recouvert d’une structure en PTFE. Le bien-être des visiteurs et du personnel devrait ainsi être garanti dans ces vastes locaux sans que les dépenses en chauffage ne deviennent rédhibitoires. Quant aux réserves, qui ne peuvent souffrir de variations thermiques ou hygrométriques, elles sont isolées par des panneaux utilisés d’habitude dans les chambres froides.

En matière d’usage, c’est peut-être la circulation verticale à travers l’édifice qui convainc moins. Peu de continuités existent ; pour passer d’un niveau à l’autre, le public doit constamment entrer et sortir de la zone interclimatique. Les espaces accessibles s’empilent sans vraiment s’articuler, si ce n’est parfois visuellement. Les vues en coupe du bâtiment augurent ainsi de peu de friction et de contamination entre les différents éléments du programme.


Dehors, une triple visibilité

Lacaton et Vassal ont probablement remporté le concours pour la conception du Frac Nord-Pas-de-Calais grâce à un audacieux coup de poker. Invités à investir l’emblématique halle AP2, vestige de la construction navale sis entre le centre-ville et la mer, les deux architectes ont été les seuls à proposer de laisser ce bâtiment intact et d’installer l’institution culturelle dans un édifice volumétriquement jumeau et attenant. Plutôt que de rechercher l’hybridation, ils ont opté pour l’addition ; préservant le signe patrimonial, ils lui ont ajouté un signe de renouveau. Au sens où Kevin Lynch l’entendait, le bâtiment enrichit ainsi l’« imageabilité » de Dunkerque sans la trahir. Pour les habitants de la cité qui aiment arpenter la digue le dimanche, il demeure un repère familier, étrangement autre cependant.

En ce qui concerne le Frac, jusqu’à présent installé très à l’étroit dans un ancien hôpital datant du début du XXe siècle, la commande portait tout autant sur l’amélioration de son fonctionnement que sur l’augmentation de sa visibilité auprès du public. De jour, et peut-être plus encore de nuit, lorsqu’elle s’illumine de l’intérieur, l’enveloppe synthétique du nouvel édifice – polycarbonate et PTFE – associe désormais sans ambiguïté aucune l’institution à l’esthétique contemporaine qu’elle promeut.

Enfin, cette double nef symétrique rend explicite la doctrine des architectes comme rarement elle ne l’avait été. Le travail qu’ils mènent depuis des années sur le « plus d’espace au même coût » trouve à Dunkerque une résolution iconique qui, on peut en être certain, est promise à une large diffusion médiatique. En ce sens, le Frac Nord-Pas-de-Calais a tout pour devenir un projet manifeste de Lacaton et Vassal, au même titre que la maison Latapie par exemple.


Ailleurs, l’ubiquité

Bien que la forme extérieure du bâtiment compte beaucoup, ce n’est pas ici au détriment de ce qu’il permet de faire, comme c’est malheureusement le cas avec plusieurs Frac de nouvelle génération. Les espaces d’exposition, sans être vraiment innovants, sont flexibles, diversifiés et généreux – la halle AP2 rivalise presque avec le Turbine Hall de la Tate Modern à Londres. Les conditions de stockage, de préparation et d’expédition des œuvres sont optimales et devraient faciliter leur diffusion à travers la région et au-delà. Quant à la rue intérieure qui sépare les deux nefs et traverse longitudinalement le bâtiment au premier étage, elle devrait à terme drainer les Dunkerquois au cœur du dispositif. Pouvant accueillir des installations in situ, elle se prolongera hors du bâtiment pour rejoindre la plage de Malo-les-Bains.

L’équipe curatoriale hérite donc d’un outil remarquablement efficace. Il lui incombe maintenant de bien l’utiliser pour poursuivre sa mission de démocratisation de l’art contemporain, et de veiller à ne pas transformer le lieu en un musée comme les autres. Tout premier du genre à avoir été créé en 1983 par Michel Delebarre, le Frac Nord-Pas-de-Calais a en effet plus que jamais un rôle important à jouer comme service public de la culture.



Maîtres d'ouvrages : Communauté urbaine de Dunkerque
Maîtres d'oeuvres :
Anne Lacaton & Jean-Philippe Vassal. Avec Florian de Pous, chef de projet, Camille Gravellier, Yuko Ohashi, Juan Azcona. Pour le concours, Sandrine Puech, David Pradel, Simon Durand ; BET : structure béton, fluides, Secotrap ; structure métallique, Cesma ; économie, Vincent Pourtau ; sécurité incendie, Vulcanéo
Entreprises :
fondations, structure béton préfabriquée, Eiffage TP ; charpente et serrurerie, Loison ; toitures et façades ETFE, Taiyo Europe ; façades aluminium, Olivier ; système d'ombrage et de ventilation naturelle, Gilloots ; bardage polycarbonate, SBE
Surface SHON :
11 129 m2
Cout : 12 millions d'euros HT
Date de livraison :
2013


Lisez la suite de cet article dans : N° 221 - Octobre 2013

Vue depuis la digue<br/> Crédit photo : CAILLE Emmanuel

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