N° 176 - Octobre 2008

Pif Paf Plouf !

Le vice ne semble jamais autant prospérer que drapé sous la pompeuse arrogance de la vertu autoproclamée. On se souvient de la neuvième Mostra de Venise, en 2004, dont l’argument, « Less Aesthetics, More Ethics », loin de promouvoir les valeurs sociales de l’architecture, nous infligea une débauche de formalisme, chaque architecte faisant assaut de séduction à la porte de marchés chinois et moyen-orientaux avides de sensations.
Mais cet automne, sur la lagune, à l’aune de la nouvelle crise économique, les stratégies de conquête se sont redéployées. Signe annonciateur, un terrible orage, deux jours durant, a douché la Biennale, précipitant même deux célèbres architectes espagnols dans le Grand Canal, une passerelle d’accès au vaporetto s’effondrant sous leurs pieds ! Le thème de cette onzième Mostra, « Out there, Architecture Beyond Building », tente une nouvelle fois de nous rassurer sur l’altruisme des architectes : il développe l’idée d’une architecture ne se réduisant pas à un dessin d’auteur et aux murs d’un bâtiment mais engageant davantage le monde autour d’elle (sa géographie, son climat, ses flux d’échanges physiques et immatériels). Elle y perd son autonomie mais gagne en retour, comme par contagion, le pouvoir d’agir plus largement, là où elle n’était pas attendue. Dans un contexte où les mutations de la société s’accélèrent au point de rendre son fonctionnement à la fois incontrôlable et illisible, l’architecture apporterait une capacité à en synthétiser les forces hétérogènes et à donner une représentation intelligible de ce chaos.
Mais à rebours de ce discours introductif du commissaire général Aaron Betsky, la Corderie, galerie d’honneur de la Biennale, nous inflige une succession d’objets célibataires entièrement dévolus au narcissisme de leurs auteurs. Le terme beyond (au-delà) semble avoir été pris par certains au premier degré, à moins que nous soyons les naïfs de l’affaire : aujourd’hui, les starchitectes sont en effet concurrencés sur leur propre terrain. Toute agence sachant utiliser convenablement le logiciel adéquat est maintenant capable de concevoir des bâtiments tout aussi spectaculaires que les leurs. Sur les champs de bataille économiques de Dubaï ou de Shanghai, les stars doivent désormais trouver un autre moyen de se distinguer. C’est ce que leur offre le modèle de l’art contemporain officiel. Domaine réservé à haute valeur ajoutée, c’est un marché qu’ils s’empressent de conquérir en commençant par en singer la sibylline rhétorique. Et ça marche ! Il n’est qu’à voir les marchands d’art que l’on croise désormais dans la Corderie. Il est vrai que la Douane de mer de la fondation Pinault, en chantier sur l’autre rive du Grand Canal, doit en faire rêver plus d’un. Certaines installations, dit-on, auraient été pré-achetées pour 300 000 euros ! Le philistin est impressionné par le spectacle et intimidé par les cartels amphigouriques dont une lecture plus attentive démasquerait pourtant l’éternelle réinvention de la poudre. Zaha Chanel Hadid, qui a placé son mobilier mauve en dépôt-vente dans la Corderie, nous explique, sans rire : « Within architecture lies the ability to seduce » (« Au sein de l’architecture réside la possibilité de séduire »). On est bouleversé par cette découverte et l’on se dit que pour certains, l’eau froide de la lagune aurait peut-être quelques vertus salutaires. EC

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