DESIGN - Piquant, mais doux ! Entretien avec les architectes de l’agence arba-

Rédigé par Karine DANA
Publié le 24/10/2016

Article paru dans le d'A n°249

Parallèlement à leur production de maisons à structure bois, les architectes Sihem Lamine et Jean-Baptiste Barache de l’agence arba- produisent des sièges dont la curieuse expression interloque. Nous leur avons demandé comment l’apparence inconfortable de leurs assises interroge les limites de l’usage et de notre insatiable besoin de sûreté.
DA : En quoi vos approches de l’architecture et du design peuvent-elles se répondre, voire se compléter ?

Sihem Lamine et Jean-Baptiste Barache : Dessiner du mobilier répond avant tout à une envie d’amusement et de jeu. Passer de l’échelle de l’abri, du toit, de l’enveloppe à celle de l’objet manipulable et mobile est à chaque fois un émerveillement. Le matériau est pourtant le même, les détails du dessin sont comparables et les techniques de fabrication sont semblables aux techniques de construction en bois. L’approche adoptée avec un meuble reste inchangée, c’est celle d’un architecte. En revanche, on y trouve un côté ludique, libre, détaché de toute autre contrainte hormis celle du matériau et de la main qui le met en œuvre : alors qu’une maison est un objet circonstanciel et dépendant de son environnement, un meuble est plus universel. Son premier interlocuteur est le corps humain. Au-delà de la fonction et de l’usage, nous utilisons nos meubles pour véhiculer une idée, provoquer une émotion, déclencher un doute, un questionnement, une réaction. Les assises Stick et el-Qanfud sont un peu cocasses. Elles ont une présence expressive qu’elles continuent de dégager même quand elles ne sont pas utilisées, alors que les tables Ortho #1 et #2 sont dépouillées, réduites au minimum, elles sont simplement un support-prétexte pour les scènes du quotidien, grands dîners familiaux, enfants qui font leurs devoirs, fêtes où l’on danse sur la table ! La table est une scène. Elle doit disparaître et laisser voir la vie qui l’entoure.


À quelles visions du meuble renvoie votre production ?

Certaines idées maîtresses se retrouvent d’une pièce de mobilier à l’autre, elles découlent d’ailleurs de l’esprit de notre architecture. L’objet est simple et percutant : un matériau unique dérivant souvent d’un jeu de répétitions rythmé d’une même pièce « génitrice » ou d’un même détail d’assemblage. Il y a aussi, dans ces objets en bois, quelques messages implicites auxquels nous sommes attachés : utiliser le bois en respectant sa provenance et en s’assurant de sa durabilité, en restant conscients du dommage potentiel dû à son utilisation ; écouter, dialoguer avec l’artisan qui le travaille, valoriser son savoir-faire ; et remettre en cause ce à quoi un objet « doit » ressembler. Chaque objet dessiné et réalisé est une occasion de « remonter les chemins » de la forme et de la fonction, de questionner les images acquises et nos addictions à la culture matérielle. C’est ainsi que, sans intentions précises, en pensant à une assise contemporaine en bois d’olivier, nous avons dessiné un oursin (mais doux) !


Comment avez-vous abordé le projet de ce tabouret dont l’assise est discontinue, comme elle l’est également sur la chaise Stick ?

La chaise Stick a été notre premier meuble. Nous l’avons dessinée pour nous amuser, mais aussi pour questionner notre addiction au confort. Elle est une réaction à la surenchère actuelle qui nous entoure et qui consiste à aseptiser, lisser, molletonner, ultra-sécuriser les objets du quotidien. Stick est une chaise en tasseaux de frêne. Elle est fabriquée avec des pièces de bois qui ont toutes la même section : 30 x 30 mm, d’où son nom. Les tasseaux sont assemblés entre eux dans deux directions par des chevilles en bois. Le même détail d’assemblage est utilisé pour tout l’objet ; aucune pièce de métal n’intervient. S’asseoir est une expérience qui permet de tester les limites de l’objet et les nôtres. Stick est en quelque sorte une anti-chaise. On s’en relève avec des marques sur la peau. On s’y assoit comme on pourrait s’asseoir sur une bouche d’incendie dans la ville : elle permet un peu de repos, mais, bien vite, il faut se remettre en route ! Elle a été commandée par un violoncelliste, qui l’utilise régulièrement !

Le tabouret el-Qanfud – qui signifie « l’oursin » ou « le hérisson » en arabe tunisien – présente également une surface piquante pour s’asseoir. Il n’invite pas. Fabriqué en Tunisie, dans la région du cap Bon, il prolonge la réflexion initiée avec la chaise Stick. S’y asseoir provoque un sentiment de doute et de crainte mais, une fois cette appréhension « primaire » dépassée, on réalise, avec surprise, que el-Qanfud est doux ! Le bois provient d’oliveraies très peu ou pas arrosées du Sud de la Tunisie. Il est trempé quelques jours dans de l’eau salée, puis longuement séché. Une fois sculpté, il produit des pièces lisses aux magnifiques veines très contrastées. Pour ce tabouret, délibérément lourd, 240 tasseaux de bois de section égale (30 x 30 cm) ont été tressés à l’aide de chevilles en bois. Le bois est ici travaillé pour façonner une forme molle suivant une trame orthogonale.

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