Dire et faire autrement l'architecture dans un monde en mutation - Faire débat

Rédigé par Stéphanie SONNETTE
Publié le 19/04/2017

Dossier réalisé par Stéphanie SONNETTE
Dossier publié dans le d'A n°253

Le débat et la controverse sont des ressources élémentaires du projet, qui remettent en question et enrichissent les pratiques de conception : apprendre à faire projet collectivement, construire les espaces de la discussion, associer les acteurs, dans leur diversité, au processus de projet. 

Alors que le terme « participation citoyenne » est devenu incontournable, on voit bien les limites des diverses formes de concertation : réunions publiques, colloques, ateliers participatifs, qui s’apparentent trop souvent à des exercices bien rodés peinant à produire des débats constructifs. L’émergence d’initiatives d’habitants pour agir sur leur quartier, les mobilisations citoyennes contre certains projets jugés inutiles, en dehors des cadres et des espaces de la concertation traditionnelle, témoignent à la fois d’un intérêt toujours vif pour la question urbaine et d’une aspiration à de nouveaux espaces et à nouvelles formes de débat, qui restent sans doute à inventer. Comment met-on les acteurs en situation de s’exprimer et d’échanger ? Dans quels types de lieux et d’espaces, avec quels supports, selon quels rituels ? Comment s’organise la prise de parole, sur quels sujets et avec qui ? Faut-il conclure, trouver des réponses, voire faire des propositions ? Une fois les débats clos, comment porter auprès des décideurs les idées qui en auront émergé, ou comment faire perdurer le dispositif dans une action concrète sur le terrain, qui pourrait, ou non, s’intégrer dans les processus de projet en cours ? Pour tenter de répondre à ces questions, plusieurs équipes de la Biennale interrogent ces dispositifs et mettent en place des espaces, des protocoles, des mises en scène, des jeux, des outils numériques pour tenter d’échanger autrement. Avec l’idée peut-être de renouer avec un art de la discussion, qui se serait perdu en route. En d’autres temps, comme le rappelle Guillaume Faburel1, « on savait se disputer, au sens philosophique du terme, c’est-à-dire en découdre sur un sujet de manière bienveillante et tout à fait diplomatique, sans décision à la clé ». 

 

Construire collectivement les dispositifs du débat 

Interrogeant à la fois le processus constructif et la forme de l’espace dédié au débat, l’agence Tectoniques architectes et ingénieurs, en collaboration avec l’artiste Olivier Vadrot, proposent de construire, puis de déconstruire, au fil de la Biennale, des dispositifs d’échanges adaptés aux différentes configurations de discussion : conférences, tables rondes, émission de radio… à partir, littéralement, d’un tas de bois. Grâce à un système constructif simple – des éléments de bois assemblés par des sangles, facilement manipulables à la main – un petit groupe d’individus réunis en ateliers pourra réfléchir à la forme de ces agoras, les concevoir à partir d’un travail en maquette qui permettra de tester les différents scénarios à l’échelle 1/5, et les construire. Au-delà de la possibilité de redonner la parole et le pouvoir aux usagers et aux citoyens, Tectoniques et Olivier Vadrot entendent, à travers cette construction collective, amener chacun à se reposer la question fondamentale de la forme construite donnée à une assemblée publique, à une époque où la légitimité de la représentation est remise en question. Leur intervention s’extrait volontairement de tout contexte social ou projectuel particulier pour donner à ces réflexions une dimension universelle. (voir l’entretien page 67). 

 

AGORA NOMADE
Issu de deux propositions, celle du collectif Pourquoi Pas !?, en association avec le collectif X, Sophie Ruyer et Tamara Yazigi, et celle du collectif Etc, l’Atelier local pour un Urbanisme Tangible (ALUT), est le croisement d’un dispositif construit (une agora, inspirée du Parlement Populaire Mobile déjà réalisé par Etc à Marseille) et d’un dispositif participatif. Pendant la Biennale, l’agora nomade ira à la rencontre des habitants et des territoires métropolitains, pour aborder in situ un certain nombre de thématiques urbaines contemporaines : le renouvellement urbain et les démolitions, la ville écologique, les matériaux de construction, l’implication de la jeunesse dans la fabrique de la ville… Le collectif Pourquoi Pas !?, regroupement d’ingénieurs et d’architectes, qui travaille en résidence au Mas du Taureau à Vaulxen- Velin, explique les intentions de cette proposition : « Le dénominateur commun de nos interventions, c’est une vision collective de l’architecture, une volonté d’impliquer un maximum d’acteurs dans la conception des projets. Notre objectif est de sortir la concertation publique de ses espaces et de ses dispositifs traditionnels, de libérer le débat des contraintes politiques et de permettre ainsi aux gens de s’exprimer plus librement et de manière plus créative, moins consensuelle, peut-être plus utopique. Pour la Biennale, l’agora se déplacera pour une journée ou deux dans certains quartiers de la métropole, là où les questions se posent. Nous souhaitons fonctionner en workshop, avec un apport théorique très spécifique, suivi d’une discussion, une présentation de la conception, un retour critique et enfin une mise en forme pour présentation. Nous aimerions conclure chaque journée par une production, sous forme de maquette ou de prototype à l’échelle 1 ».  

 

NUMÉRIQUE SENS CIVIQUE 

Les outils numériques, les réseaux sociaux, les plateformes collaboratives ont fait depuis quelques années une entrée remarquée dans le monde de l’architecture et de l’urbanisme. On peut aujourd’hui construire soi-même sa maison grâce à Wikihouse2, soumettre son projet d’aménagement à son maire via internet (voir par exemple le budget participatif de la Ville de Paris), intervenir sur la transformation de son quartier grâce à des lunettes 3D… L’enthousiasme autour de la nouveauté de ces outils pourrait parfois laisser penser qu’ils sont susceptibles de révolutionner la démocratie participative en offrant de nouveaux espaces d’expression et de nouveaux leviers d’intervention aux citoyens. Est-ce vraiment le cas ? La présence à la Biennale de propositions intégrant ces outils sera l’occasion de questionner leur place et leur apport dans les processus collectifs de fabrication de la ville. Rechercher « un langage commun » entre les différents intervenants de la Biennale et le public, « parler d’une seule voix pour être plus horizontal et inclusif », c’est ce que propose le groupement Common.Langage, composé de l’atelier d’architecture Archivox, les designers civiques de la communauté CivicWise3, les Architectes des Risques Majeurs et Urban Expérience. Deux dispositifs mêlant outils numériques collaboratifs et open source, processus constructifs et débats, seront mis en place : un FabLab (à construire) et un MédiaLab (laboratoire de communication/médiation). Relevant d’une approche autant « physique que numérique » comme le revendiquent Nicolas Monnot et Monica Berri, cofondateurs de Common.Langage, cette proposition entend faire l’articulation entre les interventions des différents collectifs présents à la Biennale. Chaque soir, le groupement restituera la matière glanée pendant la journée et proposera une relecture des événements, des idées et des échanges qui auront eu lieu, composant ainsi une mémoire immédiate de la Biennale. Simultanément, cette restitution sera retransmise via une plateforme numérique à la communauté CivicWise en Espagne, en Italie et en France pour être à son tour mise en débat dans un contexte européen. Cette proposition, qui met l’accent sur l’Agir plutôt que sur le Faire, s’inscrit dans la mouvance du « design civique », qui prototype des outils et des méthodes pour apprendre à travailler en commun et à développer une intelligence collective.

 

1. Guillaume Faburel est professeur à l’université Lumière Lyon 2, il coordonne la mention de master Ville et environnements urbains et propose pour la Biennale une mise en procès de la ville écologique. 

2. Projet open source et collaboratif offrant accès à des fichiers numériques contenant les plans des panneaux de contreplaqué, nécessaires à la construction d’une maison, découpables dans un FabLab grâce à une fraiseuse à commande numérique. 

3. La communauté CivicWise met au point des outils pour le participatif et le collaboratif, développe des plateformes numériques pour pouvoir communiquer. Elle compte aujourd’hui 750 membres à travers le monde. 


Lisez la suite de cet article dans : N° 253 - Mai 2017

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