Du pavillonnaire aux pavillonnaires

Rédigé par NICOLAS BISENSANG, JULIA TOURNAIRE, BENJAMIN AUBRY, ERWAN BONDUELLE
Publié le 25/08/2020

Paysage d’un lotissement en filière maison-produit, Les Demeures du Parc, Lisses

Dossier réalisé par NICOLAS BISENSANG, JULIA TOURNAIRE, BENJAMIN AUBRY, ERWAN BONDUELLE
Dossier publié dans le d'A n°283

« Le Hameau des Pins », « Le Belvédère », « Sous l’Ogelière », « L’Ensoleillade », « Le Clos des oiseaux », « Les Coquelicots », « Les Blés d’or », « La Colline »… les lotissements ou quartiers pavillonnaires se distinguent les uns des autres et du reste de la ville par leurs dénominations enchanteresses, soulignant la particularité géographique ou botanique de ce qui leur préexistait. Ces appellations singularisantes contrastent nettement avec la grande homogénéité souvent reprochée à ces quartiers, et sur laquelle se fonde en partie la – mauvaise – réputation de la « marée pavillonnaire ».

S’il n’y a bien sûr pas autant de formes et de visages pavillonnaires qu’il y a de dénominations, cette marée informe et homogène, qui recouvrirait de manière chaotique nos territoires, n’existe pas non plus. Face au « pavillonnaire », objectivation par le nom d’une forme de ville qui nous apparaît ainsi incontrôlable et sans sujet, c’est-à-dire sans acteurs régulants, ce sont bien des « pavillonnaires » qui coexistent et façonnent nos paysages, comme le montre le titre de l’enquête de Nicole Haumont sur les habitants des maisons pavillonnaires1. Non seulement les quartiers pavillonnaires n’ont rien de chaotique mais surtout ils diffèrent par leurs histoires, leurs contextes d’implantation et le type d’ordonnancement dont ils sont précisément issus. Un quartier pavillonnaire en zone périurbaine, éloigné des services et des équipements, ne peut pas être appréhendé de la même manière qu’un quartier pavillonnaire proche d’une ville ou d’une métropole, bien alimenté en infrastructures et en aménités. Tout comme un quartier pavillonnaire accolé à un ancien bourg n’entretient pas les mêmes relations à son environnement proche et lointain qu’un quartier pavillonnaire en zone dense. Les différents développements pavillonnaires ont également généré des figures variées se distinguant surtout par la générosité plus ou moins importante du foncier, le volume et la position du bâti sur sa parcelle.

Mais c’est surtout la procédure d’urbanisation à l’origine d’un ensemble pavillonnaire qui en dessine la spécificité et en détermine la destinée. Les paysages qui en découlent sont d’ailleurs assez symptomatiques de ces différentes procédures. Il y a d’un côté les paysages de la « maison-projet », au sein desquels chaque jardin est un monde en soi, accumulant au fil du temps les histoires de leurs occupants et, de l’autre, les paysages façonnés par la répétition à l’infini de la même « maison-produit », à laquelle sont simplement ajoutées quelques modénatures stylisantes. Issues de la vente de lots libres, aménagées et bâties par la suite par leurs propriétaires respectifs, les « maisons-projets » offrent une grande liberté de choix et d’appropriation par leurs occupants, générant une certaine diversité architecturale et paysagère. Sous cette forme « libre », les territoires pavillonnaires présentent une grande souplesse et peuvent absorber d’importantes mutations. Chaque parcelle peut être intensifiée, densifiée ou accueillir de nouveaux programmes indépendamment des autres parcelles. À l’inverse, les lotissements « clés en main » ou territoires de la « maison-produit » produisent une ville homogène dont la capacité d’évolution est pratiquement nulle. Ces lotissements sont en effet découpés, viabilisés, aménagés et livrés d’une seule pièce par un seul et même opérateur. Construites selon une même variante de plans, ces maisons clés en main sont alors vendues en même temps que les terrains. Ce type de procédure est presque automatiquement suivi d’un règlement de lotissement garant de l’unité architecturale de l’ensemble bâti, qui a pour conséquence de figer le quartier dans son état initial. De la même façon, les formes actuelles de pavillonnaires, certes plus denses, sont de moins en moins agiles, laissant peu de place à l’intervention des habitants.

 

La ville parcellaire

Des pièces urbaines variées composent ainsi le puzzle pavillonnaire. Si elles ont pour point commun de constituer la ville à partir de parcelles privatives, la ville pavillonnaire étant par essence la ville parcellaire, elles diffèrent en fonction du degré d’évolutivité et de malléabilité autorisé, libérant ou au contraire verrouillant la promesse inhérente au pavillonnaire, celle de la maîtrise individuelle et totale par les propriétaires de leur environnement bâti. La ville parcellaire est en effet la ville au sein de laquelle chaque habitant est en mesure de façonner son cadre et son mode de vie. La ville parcellaire célèbre la diversité, qu’elle soit formelle ou programmatique, et évolue librement en fonction des inflexions sociétales. Elle en absorbe les mouvements et en intègre les exigences. Ces potentialités offertes par la ville parcellaire sont ainsi latentes dans toutes les formes de pavillonnaires. Elles sont en revanche plus ou moins rendues possibles par le cadre normatif et spatial qui les contrôle. Car si les territoires pavillonnaires apparaissent ou sont présentés comme le royaume du libéralisme et de l’individualisme, ils sont en fait extrêmement régulés et contenus par un urbanisme d’État qui veut garder la pleine maîtrise de ses territoires. Un même urbanisme fonctionnaliste de fragments et de méta-îlots gouverne donc de manière homogène des pans de territoires dont la spécificité foncière pourrait au contraire permettre le développement d’un micro-urbanisme défonctionnalisé, diversifié et, dans une certaine mesure, autogéré.

L’enjeu principal de ces territoires pavillonnaires n’est donc pas tant l’invention de nouvelles formes pavillonnaires plus denses ou plus soutenables mais bien la libération des potentiels offerts par leurs caractéristiques foncières et architecturales. Et si on laissait à la ville parcellaire les moyens d’exprimer sa pleine possibilité et de libérer le « rêve pavillonnaire2 » qui l’a fait naître ? Plutôt que d’en déplorer la croyance sans en limiter l’exploitation, ne pourrait-on ainsi pas œuvrer à sa réconciliation avec une vision urbaine élargie et durable ?

 

1. Nicole Haumont, Les Pavillonnaires. Étude psychosociologique d’un mode d’habitat, Paris, Éd. L’harmattan, 2003.

2. Voir à ce sujet Le rêve pavillonnaire, les dessous d’un modèle, documentaire de Myriam Elhadad, diffusé le 7 janvier 2020 sur France 5.

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