Eau et bois à tous les étages ; Immeuble : l'âge du bois

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 14/03/2016

Dossier réalisé par Olivier NAMIAS
Dossier publié dans le d'A n°242

Le XIXe fut le siècle du fer, le XXe celui du béton, le XXIe sera-t-il celui du bois ? Son retour en force est annoncé dans un domaine où il avait disparu depuis plus d’un siècle, celui du bâtiment multiniveau de logement ou de bureau.

Une véritable woodmania gagne les pays développés. Au Japon, en Amérique du Nord ou en Europe, les programmes de soutien à la filière bois se multiplient, affichant des chiffres phénoménaux. En Suède, à Stockholm, un plan prévoit la construction de 6 000 nouveaux appartements sur 22 sites, répartis en centre-ville ou en périphérie. Dans l’Hexagone, Strasbourg a lancé le concours de l’îlot biosourcé, ou 320 logements en bois sont programmés. À l’échelle de l’immeuble, l’heure est au concours de virilité, chacun affirmant posséder la plus grande opération bois, quand il ne clame pas son intention de l’obtenir bientôt. L’EPA Bordeaux Euratlantique organise un concours pour la construction d’une tour de 50 mètres de haut en structure primaire bois, sur son lot 8.4, et dévoilera le lauréat lors du prochain MIPIM. L’EPA Marne vient d’annoncer la mise en chantier prochaine d’une tour en ossature bois de dix niveaux – là encore, la plus haute de France. Le Toit Vosgien a inauguré en 2014 un immeuble bois de huit niveaux, avec bois et paille, et Ris-Orangis se targue d’avoir mis en chantier la plus grande opération bois d’Europe, réalisée par Promicéa pour le compte d’Immobilière 3F, avec 140 logements. Tant pis pour Milan et le projet Cenni di cambiamento, une opération de 123 logements sociaux, avec quatre tours de huit niveaux et des barres de deux niveaux utilisant 6 100 m3 en CLT (cross laminated timber), qui revendiquait ce titre.

Si tout le monde y va de son immeuble les opérations emblématiques démontrant les capacités du bois ne sont pourtant pas si courantes : on cite encore en exemple l’opération Limnologen, à Växjö (Suède), un R + 9 certes en bois de la façade à la cage d’ascenseur, mais dont la livraison remonte à 2008. En dépit des annonces tonitruantes, arrive-t-on vraiment à construire en bois ?


Potentiel du matériau

Sur le papier, la construction bois présente une grande marge de développement. Selon une étude du PIPAME1, le taux de bois incorporé aux bâtiments stagne autour de 10 % en France. L’Allemagne ne dépasse pas les 15 %, la Scandinavie est à 35 % et l’Amérique du Nord à 40 %. Et encore, dans ce dernier cas, la majorité du parc bâti est composé de maisons individuelles. Suivant l’objectif fixé en 2001 par une charte signée entre l’État et les représentants de la filière, la part du bois dans la construction devrait atteindre les 20 % en 2020. Pour y parvenir, il faudra augmenter significativement les constructions bois, en particulier les immeubles. Le contexte écologique, voire politique, favorise ces développements : matériau naturel, le bois emprisonne un carbone dont l’émission fait l’objet de traités internationaux. L’immeuble s’oppose en outre à l’étalement urbain, objet de critiques unanimes.

Le contexte législatif est également porteur. La loi de programmation du 3 août 2009 relative à la mise en œuvre du Grenelle de l’environnement avait déjà pour ambition le développement de l’usage du bois dans la construction et la valorisation de ses usages environnementaux. La loi sur la transition énergétique a confirmé l’intérêt pour les matériaux biosourcés, incitant à les favoriser dans la commande publique. Enfin, la filière bois a été retenue parmi les 34 filières d’avenir de la France industrielle, et le plan « industrie du bois » doit aboutir à la construction d’immeubles bois de grande hauteur. En 2017, dix immeubles de 10 à 15 étages devraient voir le jour, et le seuil de 15 niveaux devrait être dépassé en 2030. Le projet, porté par l’association ADIVbois2, a reçu le soutien de l’État à hauteur de 5,8 millions d’euros.


Éducation collective

Avant de voir les immeubles bois fleurir dans les villes, les blocages à surmonter sont nombreux. Le premier plan bois-construction3 (2009-2015) avait permis d’identifier les points techniques entravant le développement du bois, en se penchant sur différentes thématiques (solidité, thermique, acoustique, sismique, santé, incendie, réglementation…). Lancé en 2014, le plan bois construction II veut valoriser les feuillus, présents en grande proportion dans les forêts françaises, favoriser l’emploi de solutions bois dans la rénovation énergétique, et développer la formation. Ce dernier point est important : s'il n’y a plus aujourd’hui d'obstacle à construire un immeuble bois de six niveaux, subsistent des blocages qui semblent tenir à la formation des différents acteurs. C'est ce que constatent en tous cas ceux qui militent de longue date pour la construction bois. Florence Lipsky, de l’agence Lipsky-Rollet, qui s’est penchée depuis plusieurs années sur le sujet, relate une situation faite d’avancées et de reculades : « Rien n’est acquis. Ce que nous avions pu faire en 2009 n’était plus envisageable en 2015. »

L’irrationnel de la situation s’explique peut-être parce que chacun se trouve un peu démuni face à un mode constructif qui change les habitudes. Comment se débarrasser des réflexes acquis en vingt ans de projets béton ? « J’ai vu des maîtres d’ouvrage lançant un concours de conception pour un immeuble BEPOS, BIM et en structure bois recevoir des propositions d’architectes qui étaient à 95 % en béton », raconte Patrick Molinié, de l’Institut technologique FCBA (Forêt cellulose bois-construction ameublement). Une faute de l’architecte, sans doute, mais que dire alors de ce maître d’ouvrage, s’écriant « on ne va tout de même pas construire ce programme en bois », lors du jury d’un concours qui portait précisément sur l’emploi de ce matériau… ? Un comportement irrationnel à tous les étages, qui trahit là encore un certain désarroi.

« Le bois se trouve face à des matériaux qui ont pendant des décennies établi leurs réglementations, qui ont modelé des savoir-faire et des techniques constructives », rappelle Patrick Molinié, qui poursuit : « Changer de matériau, c’est devoir complètement changer ses façons de penser. Prenez un maître d’ouvrage en logement social qui veut construire un immeuble bois : il va devoir revoir toutes ses références patiemment constituées en termes de prix, de délais, d’entreprises, et même les architectes compétents sur ces types de projets. » La FCPA entend pallier certaines carences en intervenant en AMO, ce qui ne réglera pas la question du tissu d’entreprises, qui reste encore insuffisamment développé. « Certes, les majors intègrent désormais des entreprises bois. Mais si l’on prend le cas de Vinci, qui peut être vu comme un regroupement de petites sociétés, on s’aperçoit que, sur 350 entreprises, seules trois sont spécialisées dans le bois. Ce qui va manquer à la filière, c’est la capacité d’avoir des entreprises qui savent prendre des marchés dans leur intégralité. Il faudrait un Bouygues du bois », conclut Molinié.

Dans leur majorité, les architectes saluent la compétence des entreprises, tout en constatant qu’un très bon charpentier ne fait pas une grande entreprise générale. Habituées à traiter des lots bois, ces entreprises doivent évoluer vers des logiques de macrolot et étendre leurs savoir-faire au traitement global de l’enveloppe, ce qui implique d’acquérir des connaissances thermique, acoustique, en sécurité incendie, et ce qui les engage à augmenter leurs outils d’ingénierie et de production. Enfin, que dire des instances, qui valident des matériaux bois dans les commissions européennes auxquelles elles participent, pour les bloquer ensuite au niveau national ? La réglementation met encore de nombreux bâtons dans les roues de la construction bois.


Une construction trop chère ?

« Construire en bois, c’est aussi essayer de limiter l’emploi du bois », constate Laurent Thierry, architecte de l’agence Lipsky-Rollet, qui pointe le paradoxe d’un matériau naturel mais cher. Les technologies de CLT, utilisant une grande quantité de bois, ne contribuent pas à l’abaissement des prix. Elles ne représentent cependant qu’à peine 0,2 % de la construction bois. Le surcoût vient souvent de la nécessité de coffrer le matériau pour le protéger de l’incendie, renforcer l’affaiblissement acoustique, gagner en commodité d’entretien ou pour le passage de réseaux. « Nous nous interrogeons sur la visibilité du bois à l’intérieur des logements, déclare Véronique Klimine, architecte et présidente de la commission Architecture, design et marchés à ADIVbois. Les solutions acoustiques testées par le CSTB misant sur la plaque de plâtre, nous nous sommes habitués à faire de l’encoffré, alors que l’intérêt de la construction bois est aussi de vivre avec le matériau, qui apporte une ambiance particulière. Nous pensons qu’il y a une piste à explorer autour des produits techniques à laisser apparents, des éléments de ventilation, des éléments de réseau électrique que l’on dissimule derrière des faux plafonds. Les designers devraient imaginer des solutions. » L’exemple illustre la façon dont le bois pourrait entraîner des évolutions au-delà de sa filière, et susciter des innovations.

Une mauvaise conception peut aussi faire déraper les prix : « La pose du bois est rapide, mais il faut que tous les plans soient parfaitement calés en amont avant de lancer la production, témoigne Jacques Sebbag, associé de l’agence Archi5. La conception technique est liée très étroitement à l’économie du projet. Ne pas superposer des loggias ou avoir une portée trop importante entraîne des surcoûts qui peuvent aller jusqu’à 20 % du budget. La construction bois est très rationnelle, elle doit être pensée comme un mécano dès l’esquisse. » D’où, là aussi, la nécessité de repenser la relation avec l’entreprise : « Les entreprises bois n’ayant pas l’habitude de gérer la totalité des lots, nous essayons de travailler en conception-construction pour l’impliquer en amont. »

Après une période de tout-bois, on envisage la mixité des matériaux, qui a de nombreux avantages. L’emploi ponctuel d’un élément métallique permet de reprendre un plancher, de réduire son épaisseur, donc son coût. Avoir un plancher moins épais, c’est aussi pouvoir s’inscrire dans les gabarits des PLU les plus serrés. Les répercussions de la mixité des matériaux sont nombreuses, elle s’insinue partout, et d’abord en façade, pour laquelle nombre de partisans du bois ne pensent plus leur matériau fétiche comme une priorité.


Jusqu’où monter ?

« Même si les études montrent que les consommateurs sont attirés par le bois, on ne vendra pas plus cher un immeuble parce qu’il est réalisé en bois », rappelle Paul Jarquin, fondateur de REI, promoteur qui a déjà construit une centaine de logements bois. Moyennant une attention particulière dès la conception, le coût peut être maîtrisé. L’adoption du bois par les bailleurs sociaux, capables de sortir des opérations coûtant entre 1 350 (immeuble du Vialenc, p. XX) et 1 440 euros le mètre carré (la Grenouillère, p. XX), écorne le mythe d’un bois hors de prix et démontre la compatibilité du bois avec l’économie courante de la construction.

L’équation est plus délicate à résoudre lorsque l’on s’attaque aux immeubles de grande hauteur : « On sent une attente du marché sur ces sujets, et une attente des maîtres d’ouvrage publics et privés, affirme Eddy Magne, directeur d’Arbonis et président technique d’ADIVbois. Les technologies permettent déjà de réaliser des immeubles jusqu’en R + 15. Il reste à trouver des solutions qui soient compatibles avec le prix du marché. » La complexité vient de deux paramètres, ajoute Eddy Magne : « D’abord, la réglementation incendie, qui n’est pas orientée vers le bois. Elle n’empêche pas l’utilisation du bois dans des immeubles courants, mais elle la rend onéreuse. À partir du seuil IGH, tout ce complique : entrent en compte des notions de masse combustible limitée, édictées à une époque où le bois n’était pas pressenti dans les tours, ce qui empêche son application sur ces typologies. Il faut gommer ces seuils, qui n’ont plus de justification par les calculs et les essais. »

Restent les problèmes rencontrés par tous les matériaux partis à l’assaut de la hauteur : question des vibrations, de la flèche, résistance au séisme, gestion d’efforts gigantesques sur le matériau… Le bois n’a pas fini de monter dans les tours. Treet, un bâtiment de 14 niveaux en ossature bois a été livré à Bergen en Norvège. Il dépasse de 2,80 mètres la limite de nos IGH. C'est encore largement en dessous des objectifs de certains membres de la filière, qui ne connaîtront la paix qu'après avoir réalisé une tour de 50 niveaux démontrant la fiabilité et la technicité du bois. D’ici là, les immeubles de quatre à huit niveaux, qui constituent le principal horizon du bois, se seront certainement banalisés.


1. Pôle interministériel de prospective et d’anticipation des mutations économiques, « Marché actuel des nouveaux produits issus du bois et évolutions à échéances », étude réalisée par le cabinet ALcimed, 2012.

2. ADIVbois, Association pour le développement des immeubles à vivre en bois, sur adivbois.org et www.catalogue-construction-bois.fr.

3. Les résultats du plan sont consultables au format PDF : « Bilan plan bois I » www.territoires.gouv.fr/IMG/pdf/cerema_ce_dmob_plan_bois_novembre_2015.pdf



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