Édouard Caupeil : « Faire transpirer les bâtiments »

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 01/05/2006

Édouard Caupeil (photo Bruno Levy)

Article paru dans d'A n°155

Les photographies d’Édouard Caupeil reviennent sans cesse sur la question des origines : qui, de l’homme ou de l’espace, modèle l’autre ? Plutôt qu’une réponse tranchée, ses images relèvent les signes d’une interaction constante entre l’environnement et son habitant.

D’A : À côté de votre activité de portraitiste, vous conduisez une recherche plus personnelle sur le paysage urbain. Quels sont les critères qui vous poussent à choisir un territoire plutôt qu'un autre ?

Édouard Caupeil : Je cherche d’abord à circonscrire un lieu d’action bien délimité qui puisse me servir de « terrain de jeux ». Il peut être très vaste : je me suis, par exemple, intéressé à la mer Caspienne, une sorte de zone tampon entre l’Est et l’Ouest. Ou plus réduit, comme le « Canal Zone », bande de terre incluant le canal de Panama et ses dépendances. Ce qui m’attire dans ces endroits, c’est que l’on peut y observer les interactions entre le lieu et ses habitants. À Panama, après la rétrocession du canal en 1999, les Américains ont laissé derrière eux toutes sortes de constructions, peu à peu réinvesties par des populations différentes de celles qui les avaient conçues. C’est dans ces moments particuliers que l’on peut questionner notre rapport à l’environnement : est-ce nous qui le définissons ou lui qui nous définit ?


D’A : Derrière l'espace, vous vous intéressez à la façon dont on habite le monde. Vous avez pourtant photographié des espaces vides.
E. C. : Oui, à Lille, notamment, où j’ai photographié les bâtiments quelque peu délaissés du jardin botanique. Même dans ce contexte, je pense qu’il reste toujours un signe d’humanité qui révèle un usage passé : ici, c’était ce jardin travaillé par l’homme ; ailleurs, c’est un banc vide, un jeu d’enfant dans un parc. Il y a toujours une trace sur un bâtiment, qui imprègne et dévoile la présence de l’autre.


D’A : Une fois sur place, comment procédez-vous ?

E. C. : Je marche beaucoup dans les lieux que je photographie et j’y retourne souvent. C’est une forme d’endurance très importante. J’attends de m’imprégner du lieu jusqu’à ressentir quelque chose, jusqu'à trouver les éléments qui rejoignent ce que j’ai envie de raconter. Il faut prendre son temps ; un endroit intéressant n’est pas forcément photographiable pour des raisons techniques : manque de recul, problèmes de parallaxe.


D’A : Vous avez récemment effectué deux reportages sur des sujets radicalement opposés : le « Bedzed », un quartier anglais emblématique du développement durable, conçu par l'architecte Bill Dunster,  et les tours d'Ali-Mendjeli en Algérie, construites par des ouvriers chinois et qui relèveraient plutôt du sous-développement durable. Quel parallèle faites-vous entre ces deux opérations ?

E. C. : Le Bedzed me semble une sorte de grand village témoin un peu factice, dont l’aspect utopique me met mal à l’aise. Les gens vivent le lieu comme une expérience qui les a réunis mais tous sont là pour des raisons différentes. Une partie des habitants sont propriétaires, ils ont acheté cher un logement auquel l’écologie donne un aspect « mode ». Une autre frange de la population est au contraire défavorisée et s’est vu attribuer un logement social : elle vit là plus par nécessité que par choix. La cohabitation ne marche pas et les nombreuses visites transforment le quartier en zoo. En Algérie, j’ai eu un choc en voyant ces tours colorées de dix-huit étages qui surgissaient de la rocaille. Au premier abord, elles me semblaient la réplique de nos erreurs architecturales – très décalées dans la réalité algérienne. Puis je me suis rendu compte que la forme était trompeuse : ces constructions d’un assez bon standing sont destinées aux classes moyennes, frappées par la crise du logement. Le gouvernement algérien en a confié la construction à des entreprises chinoises, rémunérées selon une forme de troc : main d’oeuvre contre gaz naturel, une façon implicite de reconnaître que ses pro p res citoyens étaient incapable de terminer de telles réalisations.


D’A : Pour finir, j'aimerais que vous nous parliez de vos photographies de sportifs durant le championnat mondial d'athlétisme à Helsinki, une sorte de vue de l'espace « à rebours » .

E. C. : Je devais faire une photo par jour sur le thème de l’effort. Il faut savoir que le travail dans les enceintes sportives est très encadré : les photographes ont un espace réservé près des pistes, calculé pour qu’ils puissent prendre la bonne photo du sportif, en pied ou en gros plan. Comme je voulais sortir de ces images stéréotypées, une option simple s’offrait à moi : les prendre avec une plus courte focale, avec tout leur environnement autour. Mais je trouve les stades très banals et interchangeables, chargés de signes publicitaires qui ne me plaisent pas. J’ai choisi de réaliser des gros plans éliminant toute trace du lieu. Il ne reste plus que des visages, qui ne pourront jamais être aussi tendus qu’à l’occasion de cet événement d’extrême compétition. Dans une telle situation, tu parviens à faire transpirer l’environnement par l’individu.

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