Éléments d’histoire des climats intérieurs

Rédigé par Olivier JANDOT
Publié le 13/12/2019

Prosper Lafaye - Pierre- Joseph Zimmerman dans son appartement du square d’Orléans, vers 1839.

Dossier réalisé par Olivier JANDOT
Dossier publié dans le d'A n°277

Quelles températures pouvaient régner dans les habitations de nos ancêtres ? Pour répondre à cette question, l’historien se doit de faire preuve d’inventivité, de ruser avec les sources et de croiser les approches. Car les climats intérieurs résultent d’interactions multiples entre une culture matérielle (la maison et les dispositifs techniques qui l’équipent), des sources d’énergie et des pratiques quotidiennes qui relèvent de ce que Georges Perec nommait « l’infra-ordinaire », cet ensemble de « choses communes » qui ne laissent pas de traces et qui parlent pourtant « de ce qui est, de ce que nous sommes. »

Avant l’invention du confort, des températures basses et contrastées

Jusqu’au tournant des XVIIIe-XIXe siècles, la cheminée règne quasiment sans partage dans les habitations françaises. Dans les celles des plus humbles, elle est la source unique de chaleur, le pôle magnétique de la vie domestique autour duquel on s’affaire pour préparer les repas et on s’assemble pour se chauffer. Dans les logis des plus favorisés, les cheminées sont multiples, mais elles n’équipent pas systématiquement toutes les pièces et sont généralement allumées avec parcimonie dans le souci d’économiser le combustible. Mais ces cheminées chauffent peu et mal, et surtout elles fument. En 1798, synthétisant la littérature de son temps, le docteur Macquart écrit même que « les cheminées paraissent plutôt faites pour servir à la décoration des appartements que pour les échauffer véritablement. En effet, il faut convenir qu’on n’a jamais plus froid que dans les pays où l’on se sert de cheminées, à moins qu’on ne fasse une immense consommation de bois ; le plus souvent on se rôtit par-devant, tandis qu’on gèle par-derrière ».

Dans ces conditions, les températures intérieures étaient extrêmement contrastées. Elles déclinaient irrémédiablement dès qu’on s’éloignait du foyer, d’où la nécessité de venir se chauffer au plus près des flammes. Les contrastes thermiques à l’intérieur de l’habitation étaient saisissants : il était courant qu’il gèle l’hiver dans les chambres à coucher, généralement pas chauffées. Au milieu des courants d’air, les accessoires tels que les chaufferettes portatives, les bassinoires ou les vêtements d’intérieur fourrés permettaient de lutter contre l’obsédante morsure du froid. Accoutumés à l’inconfort permanent, les corps se satisfaisaient de températures intérieures relativement basses au regard de nos exigences contemporaines. La température de confort était alors de l’ordre de 14 à 15 °C. Une chaleur intérieure de 19 ou 20 °C était jugée excessive et incommodante.

 

Le tournant du XVIIIe siècle : l’invention du confort thermique

Ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle que s’engage réellement une réflexion technique sur le chauffage des habitations. À la suite de l’ouvrage fondateur du physicien Nicolas Gauger intitulé La mécanique du feu (1713), la cheminée, qui était jusque-là du domaine de compétence des architectes ou des maçons, devient progressivement un sujet de recherche pour les savants et les techniciens. Alors que les premiers s’intéressaient surtout à son décor ou à son intégration harmonieuse dans le volume des pièces bâties, les seconds s’intéressent dorénavant principalement à ses performances calorifiques, donnant naissance à une science nouvelle : la caminologie (science des cheminées). Les publications sur le sujet se multiplient après 1750, encouragées par le jeu des concours académiques.

Pour comprendre ce soudain engouement pour ces questions techniques, il faut le replacer dans un triple contexte. Le premier est celui d’une évolution civilisationnelle majeure. C’est le goût nouveau pour les « commodités » (le mot « confort » n’existe pas encore), cette recherche croissante du bien-être matériel qui se traduit à la même époque par la spécialisation croissante des pièces, la recherche de l’intimité, l’invention d’un mobilier plus ergonomique ou les progrès de l’éclairage. Le second est celui des avancées scientifiques de l’époque. Le perfectionnement des thermomètres (l’instrument a été inventé seulement au siècle précédent), un goût des sciences largement partagé, la réflexion scientifique naissance sur la chaleur ou sur le rayonnement sont autant de facteurs nouveaux qui rendent dorénavant possible de s’attaquer de manière méthodique à un très ancien problème : celui de la lutte contre le froid. Enfin, cette mobilisation intellectuelle soudaine sur ces questions de chaleur domestique ne peut se comprendre si on ne la replace pas dans le contexte énergétique de l’époque. Le XVIIIe siècle est effet caractérisé par une augmentation constante du prix du bois. Celle-ci alimente une sorte de psychose collective qui prédit une pénurie prochaine de combustible. Dans ces conditions, la mise au point d’instruments de chauffage plus efficients répond à une urgence sociétale.

Le XVIIIe siècle est donc un siècle charnière. Il voit naître des appareils de chauffage nouveaux, généralement des cheminées améliorées, comme celles mises au point par Franklin ou Rumford, qui améliorent les performances calorifiques de la cheminée traditionnelle. Il voit aussi la diffusion progressive et encore timide du poêle, un moyen de chauffage efficace contre lequel de lourds préjugés ont longtemps pesé : accusés d’être disgracieux, de rompre l’harmonie des intérieurs en brisant les alignements et d’être contraires au (bon) goût français, on leur reproche également de chauffer trop, de priver de la vue du feu et de dégager une odeur désagréable. Ce goût nouveau pour la chaleur n’a pas échappé aux contemporains. Comme le note dans les années 1780 l’écrivain Louis-Sébastien Mercier, « plus économes et plus aguerris contre la froidure, nos pères ne se chauffaient presque point. [...] Depuis que le luxe, introduit par la finance, a eu tout perverti parmi nous, il a allumé dans tous les coins de nos demeures des feux inextinguibles ».

 

Innovation technique et abondance énergétique : l’ère du confort pour tous

Le mouvement engagé au cours du XVIIIe siècle se poursuit et s’amplifie lors des siècles suivants. Il va contribuer progressivement à faire du confort, thermique, mais pas seulement, une valeur centrale des sociétés occidentales contemporaines. Lors de la première moitié du XIXe siècle, les publications sur le sujet explosent littéralement. Brochures de quelques pages ou manuels spécialisés à l’usage des professionnels, comme le Manuel du poêlier-fumiste d’Ardenni qui connaît de multiples rééditions à partir de 1828, la production éditoriale permet de lister l’extraordinaire variété des dispositifs techniques disponibles sur le marché. L’entrée dans l’âge industriel rend aussi possible la production en série d’appareils de chauffage efficaces et accessibles au plus grand nombre. On pense en particulier à l’extraordinaire aventure industrielle de Jean-Baptiste André Godin, dont l’usine de Guise inonde le marché d’appareils de chauffage de toutes sortes à partir des années 1840.

Les progrès de la science et de la technique permettent également l’invention de systèmes de chauffage plus complexes, en particulier pour les édifices publics : calorifères, chauffage à vapeur ou à eau chaude. Même si le chauffage central ne s’impose que lentement dans les habitations individuelles à partir du début du XXe siècle, l’évolution vers des climats intérieurs de plus en plus homogènes et régulés est bien en marche dès le début du XIXe siècle. Ce processus est le fait de la réflexion conjointe des architectes et des hygiénistes qui visent, par le biais du chauffage et de son corollaire, nouveau et désormais indissociable, la ventilation – mais aussi, dans une moindre mesure et beaucoup plus tardivement, par une réflexion sur la climatisation estivale –, à créer des climats intérieurs parfaitement homéothermes et complètement dissociés des variations climatiques saisonnières.

Dans cette lente et progressive évolution, deux choses doivent être soulignées. La première est qu’elle a conduit, dans un contexte d’abondance énergétique, à une consommation grandissante d’énergie pour le chauffage domestique. Lors des deux derniers siècles, le bois s’est vu progressivement suppléé et remplacé par le charbon, le gaz, l’électricité ou le fioul, entretenant l’illusion d’une énergie illimitée et permettant la diffusion sociale du confort. La seconde chose à souligner est que cette évolution a contribué à modifier de manière radicale et par effet de ricochet notre sensibilité corporelle aux températures. Nous sommes progressivement devenus, pour reprendre la formule jadis utilisée par l’historien Lucien Febvre, des « produits de serre-chaude » qui ont pris l’habitude de vivre en permanence légèrement habillés et qui ont beaucoup de mal à renoncer à la norme des 20 °C auxquels ils sont désormais habitués.

 

L’historien, l’architecte et les climats intérieurs à l’ère de l’anthropocène

Ce rapide survol historique de l’évolution des climats intérieurs depuis la fin du XVIIIe siècle amène à rompre avec l’idéologie triomphante du Progrès typique du XIXe siècle. Car si progrès indéniable il y a eu lors des deux derniers siècles dans le domaine du chauffage domestique, le modèle de confort thermique qui s’est progressivement construit par le jeu subtil des interactions entre la technique, la disponibilité énergétique et la demande sociale est à l’évidence à réinventer. En effet, même si elles baissent de manière tendancielle depuis 1990, les émissions de GES liées au chauffage n’en restent pas moins considérables : 20 % du total des GES sont aujourd’hui attribués au résidentiel et au tertiaire et 80 % de l’énergie utilisée dans ce secteur l’est pour le chauffage. En outre, les chiffres de l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE) montrent que 15 % des Français ont souffert du froid chez eux au cours de l’hiver 2017. La précarité énergétique touche aujourd’hui 7 millions de personnes, soit 11,6 % des ménages, frappés d’une double peine : vivant le plus souvent dans des logements mal isolés, elles subissent de plein fouet la hausse du prix de l’énergie et sont contraintes de limiter leur chauffage et de s’endetter pour payer leurs factures. Des comportements que l’on croyait appartenir à un passé plus ou moins lointain réapparaissent : on calfeutre portes et fenêtres avec des hardes, on dort en manteau et bonnet ou l’on restreint l’hiver l’espace de la vie domestique à l’unique pièce chauffée.

Un des défis de l’anthropocène est donc de redéfinir le confort thermique. Cela passe bien évidemment par un changement de paradigme architectural qui place le climat au cœur de la réflexion sur l’art de bâtir. Cela passe aussi nécessairement par une déconstruction/reconstruction de notre relation physique à notre environnement thermique. Il ne s’agit bien évidemment pas de revenir en arrière mais d’imaginer des nouvelles manières de construire et d’habiter plus économes en énergie, tout en faisant en sorte que chacun puisse avoir accès à la chaleur l’hiver et à la fraîcheur l’été. C’est là le travail des architectes et des techniciens. Puisse néanmoins le travail des historiens nourrir leur réflexion en redonnant de la profondeur historique aux débats contemporains.

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