Entretien avec Gilles Perraudin

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 02/03/2020

Portrait de Gilles Perraudin

Article paru dans d'A n°278

La chute d'Icare


Gilles Perraudin vit entre sa maison au Sénégal, construite en terre, le chai viticole de Vauvert réalisé avec des blocs de pierre du Gard et son agence implantée au rez-de-chaussée d’un immeuble du quartier de la Croix-Rousse à Lyon. C’est là, rentrant d’Afrique pour repartir en Suisse, où il suit un chantier important à Genève, qu’il nous reçoit pour revenir sur son parcours…

Entretien avec Gilles Perraudin, le 29 janvier 2020


D’a : Quelles ont été les grandes étapes de votre parcours ?

Je me suis inscrit à l’école d’architecture de Lyon, mais j’avais auparavant suivi un cursus dans un établissement technique, l’École de La Martinière, à Lyon également, d’où je suis sorti avec un diplôme d’ingénieur en bâtiment. J’ai donc dès le départ regardé l’architecture d’un certain point de vue, plus concret, plus technique, plus attaché à la matière et à sa mise en œuvre que beaucoup d’autres étudiants portés plus exclusivement sur le concept et le dessin.

 

D’a : Quelles ont été les lectures et les rencontres marquantes de ces premières années ?

Originaire de la campagne, j’étais naturellement enclin à m’intéresser aux questions environnementales. J’ai compris dès la crise pétrolière de 1973 qu’il fallait anticiper la fin des énergies fossiles, qu’il fallait que l’on change notre manière d’appréhender la construction comme notre manière de vivre. C’était l’époque où autour de moi beaucoup de gens étaient pénétrés par les théories d’Herbert Marcuse et d’Ivan Illich. Et, sans être un militant forcené, je m’intéressais aux mouvements contestataires américains qui proposaient des alternatives au consumérisme. Je me souviens, notamment, de Drop City en Arizona, une communauté expérimentale qui vivait dans des dômes géodésiques recouverts de tôles récupérées sur de vieilles voitures. C’est sans doute sous ces influences que je me suis engagé, encore étudiant, dans une coopérative ouvrière qui construisait des maisons en bois en collaboration avec leurs futurs habitants.

Mais, surtout, par l’intermédiaire d’un enseignant, j’ai eu la chance de partir en stage au M’Zab dans « l’Atelier du désert » d’André Ravéreau, qui à cette époque réalisait la poste de Ghardaïa. Éloigné de tout, il savait construire avec les rares matériaux et les traditions constructives disponibles sur place. Il développait des recherches sur l’architecture saharienne et il étudiait les rapports entre les formes architecturales et le climat. J’ai vécu avec lui une leçon de construction permanente dans ces villes mozabites qui parvenaient à se développer dans un contexte difficile, voire hostile.

 

D’a : Quelles sont vos autres influences ?

Elles sont nombreuses. J’ai peu à peu pris connaissance des travaux de Team 10, qui menait une réflexion sur la dimension culturelle de l’architecture et qui parvenait à l’intégrer à leurs projets. Aldo van Eyck, Giancarlo De Carlo et Ralph Erskine proposaient, chacun à leur manière, des synthèses construites entre le climat, les formes architecturales, les comportements culturels, les modes constructifs et la distribution des espaces habitables…

Tout cela m’a amené à me positionner et à rechercher moi aussi des dispositifs spatiaux capables de relier ces différents plans distincts. Mon engagement environnemental ne date pas d’hier…

 

D’a : Comment êtes-vous entré dans la profession ?

Après mon diplôme, j’ai voulu m’installer dans le Bugey, dans une petite ville située au sud du Jura, pour me mettre entièrement au service des occupants de cette région en suivant l’exemple des architectes tessinois que j’admirais. Pour m’engager physiquement et promouvoir une architecture parfaitement implantée dans un lieu, dans une culture, dans un climat. Là, j’ai dessiné sans succès de nombreux projets, notamment une maison à Ceyzérieu sur laquelle j’ai longtemps travaillé.

J’avais imaginé une habitation dont les espaces s’emboîteraient les uns dans les autres comme des poupées russes. Elle se composait d’un mur épais en béton en forme de peigne qui, exposé derrière une verrière à la lumière du sud, captait et stockait la chaleur dans la journée pour la restituer ensuite la nuit, comme un radiateur. Ce mur enserrait les pièces essentielles autour des espaces servants. Les chambres, de surfaces minimums, s’apparentaient à des lits clos dans lesquels la famille pouvait se rassembler l’hiver, avant de se disperser l’été dans les multiples annexes qui entouraient ce noyau. Au sud, une piscine et une terrasse protégée par un velum, frais, au nord des espaces plus abrités du vent par un grand pan de toiture, et à l’est et à l’ouest d’autres extensions encore. Ce dispositif permettait de passer de 40 à 100 m2 habitables et demandait aux occupants de se déplacer en fonction des saisons comme des nomades à l’intérieur de leur propre logement. Une idée qui n’était pas du tout du goût de mon client qui devait avoir une autre conception de la maison solaire. Mais je l’ai présenté au Concours européen d’énergie solaire passive, et j’ai obtenu le premier prix.

Peu après, Patrice Goulet m’a contacté pour publier ce projet et, quand il m’a demandé le titre que je souhaitais pour le présenter, je lui ai répondu « vernaculaire d’avant-garde ». C’est vraiment pour moi un projet manifeste avec ses différentes couches qui entouraient, comme autant de sas isolants, un centre qui seul pouvait être chauffé. Un concept exprimé par les matériaux utilisés, passant du lourd (le béton) au plus léger : l’ossature bois et la tôle cintrée de la toiture puis les câbles permettant de tendre la toile de la pergola… La meilleure solution pour faire des économies d’énergie, ce n’est pas d’isoler la construction et de la recouvrir de panneaux solaires mais de modifier les modes de vie. L’hiver, on se met près de la cheminée et on ne bouge pas, l’été, on s’en éloigne pour rechercher la fraîcheur à la périphérie.

 

D’a : C’est ce projet qui vous a lancé ?

Oui, j’ai par la suite monté une agence avec Françoise-Hélène Jourda (1955-2015) qui venait de terminer ses études et nous avons participé à de nombreux concours. Un système qui se généralisait à cette époque pour les constructions publiques en permettant à de jeunes équipes (notamment Christian de Portzamparc, Yves Lion, Jean Nouvel…) d’accéder à la commande. C’est ainsi que nous avons pu réaliser l’école de La Lanterne à Cergy-Pontoise de 1981 à 1985.

 

D’a : Un projet d’une écriture très kahnienne…

C’est vrai qu’il peut exprimer très littéralement, à première vue, la fascination que j’ai toujours eue pour Louis Kahn, pour ses murs en béton brut découpés de voûtes ou d’ouvertures triangulaires dans lesquelles viennent s’immiscer des cloisons et de lourdes menuiseries en bois. Le projet est dominé par deux grands volumes octogonaux similaires qui correspondent aux espaces communs et qui s’encastrent dans un rectangle composé par les salles de classe. Ces salles ne s’ouvrent pas sur l’extérieur mais sur des atriums triangulaires déterminés par la configuration géométrique, qui fonctionnent comme des tampons thermiques. Tandis qu’une grande partie de l’établissement s’enterre pour bénéficier de l’inertie du sol… L’écriture est très différente mais les préoccupations premières de la maison à Ceyzérieu restent sensibles.

 

D’a : Et vous avez aussi très rapidement utilisé la terre.

Oui, j’ai réalisé un projet en terre à L’Isle-d’Abeau. Des logements sociaux qui existent toujours. Ce sont des bâtiments compacts et peu percés dont les murs en pisé sont protégés par les larges débords des toitures en verre qui intègrent des capteurs solaires. Leurs avancées sont portées par de hautes colonnes en béton et déterminent un espace protégé au-devant des pignons, un dispositif que j’avais observé, construit en bois et en pierre, dans des fermes du Dauphiné et que j’ai réactivé ici en utilisant d’autres matériaux.

Mais venons-en à la réalisation de l’école d’architecture de Lyon qui a obtenu la mention spéciale du jury à l’Équerre d’argent en 1987 et qui marque sans doute la fin de cette première période. C’est encore un bâtiment d’inspiration kahnienne : un lourd socle voûté contenant les salles de cours sur lequel s’élance, pour accueillir les ateliers, une structure en bois couverte de toile et largement vitrée sur l’extérieur. Ce bâtiment est traversé par une galerie qui conduit à un hall en exèdre entouré sur plusieurs niveaux par les bureaux de l’administration. Comme dans le projet de maison passive, nous n’avons pas hésité à utiliser de nombreux matériaux : le verre, l’acier et la toile, qui lui donnent cet aspect si particulier, mais aussi le bois et le béton qui est mis en œuvre comme de la pierre. Ainsi certains éléments préfabriqués ont-ils été conçus comme des voussoirs pour, montés les uns sur les autres, composer les arcs du soubassement.

Pour la structure tendue, je voulais travailler avec Jean Prouvé, mais il était déjà très fatigué et quelqu’un m’a mis en contact avec Peter Rice qui s’est enthousiasmé pour le projet. Ensemble, nous avons dessiné tous les détails. Foster, qui participait au jury de l’Équerre, nous a particulièrement soutenus et nous a contactés par la suite pour nous demander de collaborer avec lui sur ses projets français.

 

D’a : Vous sembliez très proche du high-tech à cette époque ?

L’autre bâtiment important qui termine une période, c’est l’Académie de formation de Herne-Sodingen dans la Ruhr. Il nous a occupés pendant dix ans et marque à la fois l’aboutissement d’une démarche commune et la fin de notre association avec Françoise-Hélène Jourda. Elle s’oriente par la suite vers une architecture plus technologique alors que je me sentais plus attiré vers l’utilisation de matériaux massifs et naturels comme le bois, la pierre, la terre…

L’Académie de Herne-Sodingen est une halle de 175 m de long sur 75 m de large lancée sur un ancien carreau de mine de cette région en pleine restructuration. Une enveloppe climatique capable de définir un milieu plus favorable au développement humain. Dans cet espace protégé sont posées deux barres : l’une pour la formation, l’autre pour l’hébergement, ponctuée par l’édifice conique du centre de documentation. Un principe qui renvoie aussi bien au Crystal Palace de Joseph Paxton qu’aux projets de Richard Buckminster Fuller ou de Frei Otto.

Les colonnes et les poutres-treillis de l’enveloppe sont en bois tandis que les cellules photovoltaïques incluses dans les panneaux de verre de la toiture, qui assurent l’autonomie énergétique du bâtiment, sont placées en fonction des abaques d’ensoleillement. Ces prototypes spécifiquement réalisés pour cette opération font aussi office de brise-soleil et limitent, l’été, les apports caloriques de manière optimale. Un dispositif complété par des arbres en pots et des bassins qui permettent de maintenir un certain niveau d’hydrométrie.

L’emploi d’une technologie de pointe très sophistiquée associée à des matériaux et des modes de construction plus archaïques était notre signature, et nous étions low-tech plus que high-tech…

 

D’a : Vous dites que ce projet a annoncé une rupture…

Comme l’a très bien ressenti Roland Barthes : « Soudain je me suis rendu compte qu’il m’était indiffèrent de ne pas être moderne. » À la fin du projet nous nous sommes séparés et ça a été pour moi comme un saut dans le vide. J’ai construit un chai à Vauvert sur un terrain planté de vignes. Autour d’un atrium, de lourdes poutres en bois sont simplement posées sur d’épais murs de pierre, elles portent une toiture végétalisée et l’ensemble tient sans clous ni liens, par la seule force de l’attraction terrestre.

 

D’a : Comment expliquez-vous un changement si radical ?

Cela va vous faire sourire, mais dès mes premiers projets j’ai cherché à exprimer l’opposition entre Dédale, l’homme du labyrinthe, et Icare, celui qui au contraire tente de s’élever le plus haut possible au-dessus de la terre. C’est particulièrement évident dans l’école d’architecture, avec son lourd socle ancré dans le sol et ses voiles qui se déploient au-dessus de lui. Mais de nombreux autres projets témoignent de cette opposition. La maison à Ceyzérieu propose déjà un plot dense en béton, entouré d’annexes plus légères. Et les logements de L’Isle-d’Abeau présentent à nouveau cette opposition entre la massivité des murs de pisé et l’élancement des toitures de métal et de verre.

Mais jusqu’à l’académie de Herne, l’emprise d’Icare n’a cessé d’augmenter. Le rapport s’est inversé avec la réalisation du chai. Je m’intéresse plus aujourd’hui à la lourdeur qu’à la légèreté, à l’ombre qu’à la lumière. Comme si la volonté de se détacher du sol et de s’émanciper des lois de la pesanteur s’effaçait sous la question de l’ancrage dans un territoire. Comme si Icare disparaissait complètement sous Dédale.

 

D’a : Où en êtes-vous aujourd’hui ?

J’ai compris autant sur le plan environnemental qu’architectural que je faisais fausse route. Icare est une chimère. L’architecture n’est pas faite pour le plaisir des architectes mais pour que les gens qui l’occupent puissent vivre et être heureux. La manipulation de la pierre est très contraignante, mais paradoxalement cette contrainte nous libère. Elle nous empêche de dériver vers une créativité à outrance qui sature notre environnement de délires personnels et le rend si attristant.

D’aucuns me disent passéiste. Ils se trompent, je me sens au contraire en avance. J’ai compris que notre monde tend à devenir chaque jour plus virtuel à force de produire des images irréalistes. Nous avons besoin de retrouver la matière pour être au monde. Sa disparition, sous des déguisements qui nous laissent croire que nous nous en sommes affranchis, est responsable de la destruction de la planète.

 

D’a : On a l’impression d’une mystique du matériau…

Non, la pierre n’est pas une religion, c’est un guide. Elle me rappelle incessamment que, sans cette reconquête de la matérialité, notre métier est perdu. Il est déjà dévasté par la réduction des projets de logement à des produits de plus-value. Alors que mon grand-père, qui m’a appris à faire des paniers, construisait son habitation pour son usage et non pour sa valeur à la revente. Avec des pierres qui, après sa mort, ont été partagées par ses fils pour qu’ils puissent à leur tour construire leur propre demeure.

La modernité nous a coupés de notre histoire et de notre culture. Le chai de Vauvert a été un tournant. Il m’a permis de comprendre qu’il était primordial d’accepter les matériaux que nous offre la nature en danger et d’accepter leurs contraintes, leurs exigences. Nous en avons besoin pour que notre espace vital ne soit pas réduit à celui d’un écran de téléphone portable. Les expériences que je mène en Afrique sur la terre crue, un matériau autrement plus difficile et exigeant, m’ont permis de faire un nouveau pas. Il faut se replonger dans le magma de notre planète pour tenter d’y trouver d’autres substances qui feront de nos vies un lumineux miracle.

 

 

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