Entretien avec Philippe Panerai : Sous le parcellaire, le droit à la ville

Rédigé par Françoise MOIROUX
Publié le 22/11/2004

Le Caire, ville rebelle à la norme et source de réflexion sur les cultures urbaines.

Article paru dans d'A n°141

Grand prix d'urbanisme et éminent théoricien de la forme – et non de la norme – urbaine, Philippe Panerai ne souffre pas qu'on dénature sa pensée. Il suggère donc qu'on le relise et qu'on le sache attentif à la diversité des cultures urbaines.

d'A : François Chaslin vous surnomme le « grand îlotier »… Autrement dit, votre entrée prédilective dans le renouvellement urbain est celle du cadastre. Pourquoi la privilégier ?
Philippe Panerai : François Chaslin a le sens de la formule. Oui, je m'intéresse au sol, au territoire, au foncier, au parcellaire, et cela dépasse largement la question des grands ensembles et de la résidentialisation. C'est dans le foncier que se nouent les relations entre la forme urbaine et le territoire préexistant, entre le dessin de la ville et l'économie, entre les premiers tracés et l'état actuel, entre les dispositions originales et l'action des habitants. (...) Sans la dimension parcellaire, le dessin de la ville reste un exercice de composition assez stérile. Sans travail sur le foncier, le projet urbain se réduit à un jeu de volumes. J'aime, à travers le parcellaire, la conciliation des contraires : d'un côté, les décisions définitives permettant d'engager rapidement des actions ; de l'autre, les possibles restant ouverts aux évolutions. Celles-ci portent sur le développement du projet, car il opère sur une matière hétérogène, avec des informations incomplètes et des décisions non simultanées ; ou encore sur le temps des habitants, qui s'emparent de l'espace et le transforment. C'est avec le parcellaire que se fabrique le tissu urbain, que se produit la complexité de la ville, que s'inventent les moyens d'accueillir les contradictions. Faute de travail sur le foncier, la ville manque d'épaisseur, comme dans les grands ensembles, qui constituent des tissus schématiques inachevés, des quartiers que je qualifie d'« unidimensionnels », comme Marcuse parle de l'« homme unidimensionnel ».
Mais mon entrée n'est ni unique, ni exclusive, et je ne suis pas fétichiste ! D'ailleurs, le travail sur le parcellaire intervient assez tardivement. Je commence par comprendre le territoire, repérer les lieux de rencontre, les points de condensation sociale, les traces de l'histoire, les atouts du paysage… Dans un grand ensemble, j'essaie de situer les flux, de saisir comment le quartier se relie, de voir sur quoi s'appuyer pour engager le projet, d'imaginer l'amélioration du quotidien. Le travail sur le parcellaire intervient plus tard, après les premiers tracés et le dessin des espaces publics ; mais dès le début je sais que la question viendra, et l'expérience guide implicitement certains dimensionnements. à vrai dire, mon entrée prédominante n'est pas le parcellaire, c'est l'espace public et sa continuité, la manière dont il peut révéler le paysage et résoudre les questions techniques tout en offrant des lieux du quotidien et de l'exceptionnel, du banal et de l'insolite.

d'A : Après avoir inventé le concept d'« unité résidentielle », non sans jouer avec celui d'« unité d'habitation », vous êtes devenu le parrain de la « résidentialisation ». La caution théorique que vous apportez, de fait, à ce nouveau dogme ne vous trouble-t-elle pas ?
Ph.P. : Je ne sais pas si je suis un parrain, ni si la résidentialisation est devenue doctrine
d'état, mais l'équation « unité résidentielle égale clôture, égale sécurité » me fait bondir. C'est d'un schématisme indigent, et ça risque d'avoir des effets opposés à ceux recherchés. Je ne nie pas la réalité des questions sécuritaires, c'est d'ailleurs une réalité planétaire ; mais si l'on croit qu'il suffit d'ériger un mur pour assurer la sécurité, on se trompe !
Pour moi, l'unité résidentielle découle du rôle accordé à l'espace public et de la nécessaire clarification des domaines ou domanialités entre la Ville, le bailleur et les habitants. Car si l'on prétend réinsérer les quartiers difficiles, encore faudrait-il commencer par donner l'exemple. Or, ce n'est pas le cas. Parce qu'il s'agit d'un grand ensemble, on accepte que la Ville ou l'état construisent sur des terrains qui ne leur appartiennent pas, ou qu'un bailleur s'étende sur le domaine public, comme si la loi française ne s'y
appliquait pas.Si tel ou tel quartier dit « sensible » paraît hors la loi, c'est d'abord du point de vue du droit du sol et de l'urbanisme, et du fait de la collectivité ou du bailleur, qui ne se sentent pas tenus, ici, de le respecter. J'ai encore dans l'oreille les commentaires des responsables d'une cité sur les « sauvages » qui y habitaient : vandalisme… Mais le ramassage des ordures n'était fait que deux fois par semaine (tous les jours en centre-ville), et celui des encombrants deux fois par an ; pas par mois, par an ! Un lampadaire sur deux n'éclairait plus ; chaussées et trottoirs formaient une succession de flaques où flottaient quelques débris poussés par le vent et les chiens. Comment s'étonner que les institutions soient si peu respectées, quand le service public fait défaut ?
Voilà, l'unité résidentielle, ça commence par là, par une clarification des statuts et des responsabilités. Comme le dit Christian Devillers : « Qui balaye ? » La résidentialisation, c'est la matérialisation d'un point de vue moral fondé sur le droit. Le domaine public est sous la responsabilité de la collectivité, qui doit assurer l'entretien, l'éclairage, la sécurité. L'unité résidentielle est le domaine du propriétaire bailleur, des habitants-locataires, les uns comme les autres ont des droits et des devoirs. Elle est un facteur de responsabilisation
collective (services municipaux et de l'état, bailleurs…) et un cadre de gestion alternative pour redonner aux habitants un pouvoir de décision sur leur environnement immédiat et y rétablir un climat plus sûr et plus serein.

d'A : Votre conception de la forme urbaine emprunte à l'école italienne de la typo-morphologie. Vous en testez la pertinence sur les sites les plus rebelles à la norme urbaine, tels Le Caire ou les grands ensembles. N'occulte-t-elle pas l'altérité radicale de ces derniers, ou leurs « raisons » spatiales distinctives ?
Ph.P. : Je n'aime pas le mot typomorphologie, et si mes analyses ont été marquées par les Italiens – Muratori et Venise, Aymonino et la Città di Padova, Tafuri –, elles doivent beaucoup également aux Anglo-Saxons, depuis le livre de Rasmussen à Lynch et Venturi, et aux analyses de Jacobs et de Sennett. Et bien sûr, à Barcelone et aux villes brésiliennes et chinoises. Plus près de moi, à des échanges avec Manuel Sola-Morales, Joan Busquets, Mario Gandelsonas ou Ann Vernez-Moudon. L'idée de norme urbaine m'est absolument étrangère, mais, en revanche je travaille sur celle de cultures urbaines – j'insiste sur le pluriel. L'école italienne est née à Venise, exception s'il en est, dont le tissu n'est pas plus simple que celui du Caire, d'Istanbul ou de Rio.
Pendant des années, bien avant d'intervenir sur un grand ensemble, j'ai travaillé sur les grands moments du logement social en Europe : le housing anglais du début du xxe, Amsterdam et Rotterdam, les siedlungen allemands, les Hofe de Vienne, les HBM puis les HLM français, les grandes réalisations du GLC à Londres, dans les années 1960, et les transformations des HLM du Caire ou de Sao Paulo. Les grands ensembles sont d'immenses morceaux de ville encore jeunes, parfois déroutants, et dont il faut accompagner l'évolution. J'aime bien le livre de Fortin, il parle intelligemment des grands ensembles des années 1960. Reste à analyser les autres : les grandes grecques type Aulnay-sous-Bois, les tours sur dalle, les proliférants, les mégastructures…

d'A : Après avoir théorisé, dans les années 1970, l'agonie de l'îlot haussmannien, vous vous faites l'apôtre de sa résurrection. Cette posture, à l'époque pionnière en France, ne mérite-t-elle pas d'être réactualisée ?
Ph.P. : Je réfute totalement le terme d'apôtre. Je ne crois pas que l'on puisse aujourd'hui proposer de vivre dans un îlot haussmannien courant avec ses courettes sombres, ses premiers étages sans lumière… D'ailleurs, je pense que la plupart des gens qui resservent ce discours n'ont pas lu sérieusement ce que j'ai écrit et mes mises en garde sur le formalisme postmoderne du pseudo îlot. De ce point de vue-là, et même si je ne souscris pas à tous les détails de ses propositions, je rejoins Portzamparc : des îlots complexes, rassemblant des volumes différents, avec des ouvertures, des vues traversantes, une présence végétale.

d'A : Dans quelle mesure la restructuration du quartier de Teisserre, à Grenoble, a-t-elle pour vous valeur de manifeste ?
Ph.P. : Un manifeste, oui, car c'est le seul grand ensemble sur lequel je mène un travail depuis assez longtemps pour qu'il soit démonstratif. Mon propos était simple : on peut transformer radicalement un quartier, le revaloriser, améliorer le quotidien et mieux l'intégrer avec quelques dispositions simples – requalification des espaces publics en continuité avec les quartiers voisins, réorganisation des équipements pour conforter les polarités, création d'unités résidentielles engageant, à court terme, une nouvelle gestion et préparant, à long terme, le renouvellement du bâti. Le tout en limitant les démolitions au minimum nécessaire (10 % des logements). Et contrairement à ce qui s'est dit, je n'ai pas cherché à contrarier la géométrie pour retrouver des alignements « haussmanniens », mais j'ai donné un statut public aux chemins et aux allées, en les redimensionnant, en réorganisant les stationnements le long des rues et dans les unités résidentielles. J'ai créé un parcellaire, c'est-à-dire une quarantaine d'entités là où auparavant il n'y avait que deux unités foncières. Ces parcelles sont pour la plupart organisées à partir du bâti existant, mais leur forme permettra ultérieurement extensions, ajouts ou substitutions. Elles sont matérialisées pour marquer nettement le passage du domaine public aux propriétés privées. Ces distinctions sont assez nettes pour que les habitants se sentent chez eux. « Un manifeste pour une attention discrète à la vie quotidienne », comme disait Henri Lefebvre.

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