Éric Baudelaire : « L’architecture comme métaphore de l’État »

Rédigé par Yasmine YOUSSI
Publié le 01/12/2005

Portrait d'Eric Baudelaire

Article paru dans d'A n°151

Cette année, la Fondation HSBC pour la photographie récompense Éric Baudelaire –trentenaire, avec déjà nombre de prix en poche– pour sa dernière série « États imaginés ». Une réflexion passionnante sur la notion d'État, menée en Abkhazie, à travers une série d'images gigantesques, dans lesquelles le réel se mêle à l'imaginaire.

d'A : Vous avez grandi entre les États-Unis et la France. Comment cela a-t-il influencé votre manière de travailler ?

Éric Baudelaire : Les traditions photographiques sont différentes de part et d'autre de l'Atlantique. Pourtant, toutes deux se superposent dans mon travail, qui mélange la poésie, la légèreté et la spontanéité empruntées à l'Europe, à la rigueur picturale et une ambition dans le projet, très américaines. Lorsque je me suis intéressé à la photo, j'ai d'abord observé les pionniers comme Atget, avant de me confronter à ce qui s'est fait en Amérique au XXe siècle. Les photographes paysagistes tels Stephen Shore ont retenu mon attention. Le paysage permet de recouper des problématiques historique, politique, géographique et sociale. J'aime cette interaction entre architecture et nature, entre le destin des hommes sur le territoire et un mode pictural.


d'A : Pourquoi avoir intitulé votre dernier travail « États imaginés » ?

E. B. : C'est avant tout un projet en collaboration avec un écrivain-philosophe, Dov Lynch. Même si nous utilisons des outils différents, nos œuvres finissent toujours par s'entrecroiser. Bien sûr, elles gardent leur propre autonomie, mais elles n'en sont pas moins liées par les idées. De par notre double culture Dov, comme moi-même, nous avons vécu ici et là, et naturellement, nous nous sommes intéressés à la notion d'État, à cette manière dont les hommes s'organisent sur la base d'une structure politique, leur permettant de s'identifier et de se diriger. Qu'est-ce que ça veut dire d'appartenir à un État ? Pour réfléchir à tout cela, nous sommes partis en Abkhazie, zone de non droit située en Géorgie. D'aucuns la considèrent comme une faille du système géopolitique de la planète : lorsque la Géorgie a obtenu son indépendance au lendemain du démantèlement de l'URSS, l'Abkhazie a réclamé la sienne, allant jusqu'à mener une guerre qu'elle a gagnée. De fait, elle est donc indépendante. De droit, elle ne l'est pas, puisqu'elle n'est reconnue par aucun pays. L'État d'Abkhazie n'existe donc que par la seule volonté de ses habitants. C'est un État imaginé. Je joue sur le sens de ce dernier mot dans mon titre parce que j'aime l'ambiguïté entre la part de réel et la part d'imaginaire qu'il implique, ambiguïté que l'on retrouve d'ailleurs dans mes images. Car cette série n'est pas un travail documentaire sur l'Abkhazie. La région sert de toile de fond à une réflexion sur les sens politique, paysagiste, poétique et littéraire du mot État.


d'A : Vous dites que ce travail n'est ni un voyage, ni un documentaire, ni un reportage. Comment le définiriez-vous ?

E. B. : C'est une série de photos narratives et conceptuelles autour de la problématique de l'État, qui entremêle des démarches documentaire et cinématographique puisqu'elles sont scénarisées. d'A : Qu'est-ce qui caractérise l'architecture de l'Abkhazie ? E. B. : Les tsars ont transformé cette région en station balnéaire. Des sanatoriums de style néoclassique ou baroque ont été construits pour permettre aux classes dirigeantes de se reposer à l'air pur. Pendant la période révolutionnaire, une architecture stalinienne a été greffée à ce style néoclassique, puis a succédé le règne du monumental et du béton. L'Abkhazie, c'est un peu la côte d'Azur soviétique. De grandes barres voisinent avec des datchas.


d'A : L'architecture est-elle le décor d'un État qui n'existe pas, ou une manière de le matérialiser ? E. B. : C'est avant tout une métaphore de l'État. L'architecture est monumentale dans l'ancien bloc soviétique. Or, la construction d'un État est aussi un projet monumental. L'architecture doit se confronter à la nature et à l'histoire, donc au délabrement et à l'usure. L'État confronte également un mode d'organisation sociale à la nature humaine et au territoire. En Abkhazie, l'architecture est grandiose, en phase de décomposition. Elle juxtapose le construit et le naturel, reflète les traces du temps et de la guerre pour se transformer, au final, en autre chose, qui renvoie à l'art et à la sculpture. Certaines architectures me rappellent des œuvres de Richard Serra, Richard Long ou Matta-Clark. L'architecture est un sujet métaphorique, mais aussi matière à une sculpture photographique.


d'A : Avez-vous déjà collaboré avec des architectes ?

E. B. : Pour l'un de ses livres, Claude Vasconi souhaitait travailler avec un photographe non spécialisé afin de mêler différents regards. J'ai alors cherché à inscrire ses bâtiments dans leur contexte urbain et humain, en construisant des séries narratives avec un texte, qui fonctionnent comme des chapitres. Mais je ne pense pas être un bon photographe d'architecture : mon regard reste personnel et non objectif. (YY)


Les articles récents dans Photographes

Yves Marchand et Romain Meffre Les ruines de l’utopie Publié le 14/12/2023

L’école d’architecture de Nanterre, conçue en 1970 par Jacques Kalisz et Roger Salem, abandonn… [...]

Aglaia Konrad, des images agissantes Publié le 20/11/2023

Aglaia Konrad, née en 1960 à Salzbourg, est une photographe qui se consacre entièrement à l’ar… [...]

Maxime Delvaux, une posture rafraichissante Publié le 11/10/2023

Maxime Delvaux est un jeune photographe belge, adoubé par des architectes tels que Christian Kerez,… [...]

Harry Gruyaert, la couleur des sentiments Publié le 04/09/2023

Harry Gruyaert expose tout l’été au BAL, haut lieu parisien de la photographie, créé en 2010 p… [...]

Doubles dames : Lynne Cohen et Marina Gadonneix Publié le 29/06/2023

L’exposition « Laboratoires/Observatoires » du Centre Pompidou réunit dans un même espace … [...]

(Sa)voir-faire, La leçon d’Afrique de Patrick Bouchain Publié le 05/05/2023

En 2016, Patrick Bouchain confiait une grande partie de son œuvre au Fonds régional d’art contem… [...]

.

Réagissez à l’article en remplissant le champ ci-dessous :

Vous n'êtes pas identifié.
SE CONNECTER S'INSCRIRE
.

> L'Agenda

Février 2024
 LunMarMerJeuVenSamDim
05   01 02 03 04
0605 06 07 08 09 10 11
0712 13 14 15 16 17 18
0819 20 21 22 23 24 25
0926 27 28 29    

> Questions pro

Quelle importance accorder au programme ? [suite]

C’est avec deux architectes aux pratiques forts différentes, Laurent Beaudouin et Marie-José Barthélémy, que nous poursuivons notre enquête sur…

Quelle importance accorder au programme ?

Avant tout projet, la programmation architecturale décrit son contenu afin que maître d’ouvrage et maître d’œuvre en cernent le sens et les en…

L’architecture au prisme des contraintes environnementales : le regard singulier de Gilles Perraud…

Si les questions environnementales sont de plus en plus prégnantes, les labels et les normes propres à l’univers de la construction garantissent…