Faire vivre le patrimoine. Entretien avec Benoît Melon, directeur de l’École de Chaillot.

Rédigé par Christine DESMOULINS
Publié le 09/12/2021

Article paru dans d'A n°295

L’entretien et les réhabilitations concernant 28,4 % des travaux d’architectes, la spécialisation en deux ans proposée par l’École de Chaillot dans les domaines patrimoniaux suscite un intérêt croissant chez les architectes. Benoît Melon, son directeur, revient sur la philosophie d’un établissement plus que centenaire fondée par Anatole de Baudot et sur ce qui le distingue d’autres cursus patrimoniaux.

D’a : Comment caractériser la méthode pédagogique de votre école et son évolution ?

Benoît Melon : L’École repose tout d’abord sur une expérience irremplaçable : le « cours de Chaillot » remonte au XIXe siècle, à l’époque où l’État confiait en 1887 la première chaire « d’architecture française » à Anatole de Baudot, disciple de Viollet-le-Duc. Au fil du temps les choses ont évolué et, en 2004, l’enseignement de Chaillot a été rattaché au système universitaire LMD (licence, maîtrise, doctorat) et au protocole de Bologne favorisant la reconnaissance académique de leurs études à l’étranger. Notre établissement délivre ainsi un diplôme du niveau « postmaster ».

La « méthode de Chaillot » relève d’une expérience acquise au fil des ans par des enseignants de haut niveau : architectes en chef des Monuments historiques, inspecteurs généraux, conservateurs du patrimoine, universitaires, ingénieurs, artisans et techniciens intervenant sur les Monuments historiques. Elle consiste d’abord dans l’éducation du regard, l’apprentissage des techniques d’intervention sur des édifices anciens. L’enseignement concerne toutes les périodes depuis la préhistoire et toutes les échelles, du détail architectural au « grand territoire », des petits édifices aux monuments les plus prestigieux.

 

D’a : Quel est le contenu de ces deux ans d’études ?

L’École est le département « Formation » de la Cité de l’architecture et du patrimoine qui est accrédité pour délivrer un diplôme d’État de spécialisation et d’approfondissement (DSA « mention Architecture et patrimoine »), dont le domaine d’études s’étend des monuments et centres historiques au patrimoine dit « ordinaire ». Elle forme des « architectes du patrimoine », spécialisés dans la conservation, la restauration et la mise en valeur des édifices anciens et de leurs abords.

Pour prolonger cet enseignement, un cycle de formation continue en partenariat avec l’Association des Architectes du Patrimoine (AAP) a débuté cette année avec une première session théorique et pratique sur « l’usage du plâtre dans le bâti ancien ». Parallèlement, nous assurons deux cycles de conférences pour le grand public1 ou des professionnels2. Nous assurons aussi en un an et conjointement avec l’École des Ponts ParisTech la formation postconcours des Architectes et Urbanistes de l’État (AUE). À cela s’ajoutent des coopérations de même nature à l’étranger, d’où des débouchés intéressants pour nos intervenants et nos architectes du patrimoine.

Le programme réunit cinq champs disciplinaires : sciences de la conservation et de la restauration ; ensembles urbains et sites patrimoniaux ; histoire de l’architecture et des arts qui s’y rapportent ; théories et doctrines, atelier sur site ; économie et gestion de projets. Une mise en situation professionnelle (MSP) adaptée à nos architectes en exercice accompagne ce parcours.

Au-delà des compétences attendues des candidats dans le domaine de l’architecture et du patrimoine, une solide culture générale et un savoir-faire théorique et pratique sont requis. En 2020, sur 151 candidats au concours d’entrée au DSA, 47 ont été admis. Après deux ans d’étude – à raison de deux jours tous les quinze jours –, le taux de réussite est d’environ 70 %.

 

D’a : Partant d’une formation très professionnalisante, était-il aisé de rentrer dans le dispositif universitaire ? Quel sens donner à la mise en situation professionnelle dans ce contexte ?

La force de notre enseignement est d’être dispensé très majoritairement par des intervenants (et non des « enseignants », au sens universitaire) d’un très haut niveau, tous en activité sur le terrain ou dans des groupes de recherche pour les universitaires. Intégrer l’existant dans toutes ses dimensions patrimoniales pour l’introduire pleinement dans la vie contemporaine tout en préservant ce qui le caractérise est essentiel.

La restauration est un sujet complexe et la doctrine est vivante ! Restaurer, c’est répondre à l’esprit de la charte de Venise, mais aussi et sous certaines conditions imaginer une partie d’édifice ou un édifice qui n’a jamais existé, par exemple pour répondre à un usage contemporain. Montrer à nos élèves des réalisations qui font débat et les inviter à dialoguer avec tous les acteurs est donc très formateur. Lieu de l’apprentissage au coude à coude avec des praticiens architectes, des artisans, des techniciens ou des économistes, l’atelier sur site est un exercice en grandeur réelle auquel je tiens ; il associe toutes les disciplines dans des conditions proches de l’exercice professionnel. Nous choisissons chaque année un territoire où les élèves procèdent à l’étude d’un site et de plusieurs édifices sur deux ans, chaque groupe travaillant sur l’un des édifices de ce territoire. Un dialogue avec les élus ou la maîtrise d’ouvrage permet d’évaluer les besoins et les capacités d’investissement. Partant de l’observation par le relevé d’architecture en particulier, les étudiants établissent des propositions de conservation, de restauration et d’utilisations allant de la création d’accès handicapé à des interventions contemporaines plus hardies où se mêlent valorisation de fouilles archéologiques, lisibilité des périodes historiques et adaptation au monde actuel.

Cette formule d’atelier sur deux ans développe l’esprit pratique sur un lieu d’apprentissage. Tous les intervenants qui dispensent des cours théoriques ont vocation à venir sur le terrain. Il s’agit également de comprendre la logique d’un maître d’ouvrage ou celle de l’État et de pousser le raisonnement sur un projet en passant par toutes les étapes de validation du contrôle scientifique et technique (CST en DRAC).

 

D’a : Ayant été architecte libéral, ABF et enseignant, jugez-vous préférable d’avoir une expérience de praticien avant de « faire » Chaillot ?

S’agissant d’une formation en alternance, nous recommandons aux postulants de disposer de quatre à cinq ans d’expérience professionnelle, mais certains le tentent juste après l’obtention de leur diplôme d’architecte ou celle de la HMONP, qui est fortement recommandée. Tous sont donc des professionnels, indépendants ou salariés.

Pour cerner la consistance du projet et les réalités du chantier, il est effectivement très souhaitable d’avoir été confronté à une première expérience d’agence et au chantier. Sans avoir fait ses gammes, difficile d’entrer dans les subtilités d’un chantier « monument historique » !

 

D’a : Les ENSA de Belleville, Grenoble et Montpellier proposent aujourd’hui des postmasters spécialisés en patrimoine. L’École de Chaillot n’est donc plus seule à proposer ce type de cursus. Quels sont ses atouts ?

Effectivement, il est possible depuis déjà plusieurs années de suivre un cursus de spécialisation dans une école d’architecture dont certaines délivrent aussi un Diplôme de spécialisation et d’approfondissement en architecture et patrimoine.

Chaque école précitée a créé un diplôme spécifique, d’où la richesse d’une offre dont la profession a besoin. L’École de Grenoble s’est fait une spécialité sur les sujets liés à l’architecture en terre. Belleville s’est forgé une belle réputation dans l’architecture parisienne et haussmannienne. Chaillot est vraiment spécialisée dans les « monuments historiques » avec une vocation à embrasser toutes les époques et tous les territoires urbains ou ruraux. C’est une école difficile faite pour ceux qui désirent un haut niveau de spécialisation et qui s’engagent à se former régulièrement afin de le maintenir.

Le cours de théorie et doctrine aborde les débats qui ont parcouru l’histoire et plonge l’élève dans son propre positionnement aujourd’hui. Je dis souvent que nos élèves et leurs intervenants font de la recherche comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir ! Ils contribuent à entretenir une réflexion approfondie sur la doctrine.

Quand nous travaillons en atelier sur des patrimoines aussi divers qu’une chapelle du XVIe siècle, un habitat du XIXe siècle ou un lycée désaffecté des années 1930, nous comprenons que nous devons affiner les composantes de la doctrine applicable dans un cas comme dans l’autre. Réfléchir par exemple à la restauration et à l’adaptation aux contraintes contemporaines de menuiseries standardisées des années 1930 implique que celui qui travaillait hier exclusivement sur des matériaux de l’architecture dite « traditionnelle » renouvelle son attitude. En ce sens, l’École est une pierre vivante de la réflexion patrimoniale en devenir tout en s’appuyant sur la réflexion de ceux qui l’ont forgée au cours de ses presque 135 ans d’existence.

 

D’a : Et s’il fallait définir le « challotin », nom donné aux élèves de votre école ?

C’est « une perle rare » dans un monde où la commande va encore évoluer vers la réutilisation intelligente de l’existant et, espérons-le, la fin des extensions quasi-anarchiques et démesurées de nos villes à leur périphérie ! Ainsi, nous avons besoin non seulement de leurs compétences de maître d’œuvre, mais aussi de leur capacité de conseil et d’assistance auprès des élus et des maîtres d’ouvrage.

Nos diplômés trouvent immédiatement des débouchés ou des commandes dont la diversité est un atout pour ceux qui veulent se spécialiser. Les concours d’État – architectes en chef des Monuments historiques (ACMH), architectes des bâtiments de France (AUE) – relèvent d’une vocation mais la plupart de nos élèves rejoignent les agences et un lieu d’exercice où leurs compétences sont appréciées.

« Faire Chaillot », ce n’est pas seulement aiguiser son regard. C’est aussi une façon d’écouter ceux qui vivent le patrimoine. C’est aussi apprendre à diriger une équipe en tenant compte de paramètres matériels et immatériels, à travailler avec de multiples partenaires spécialisés, des interlocuteurs administratifs, des ingénieurs, des contrôleurs, des entreprises et des artisans. L’architecte du patrimoine s’apparente à un médecin des monuments qui doit établir un diagnostic global et préconiser l’intervention juste et mesurée qui remettra l’édifice sur pied.

 

Propos recueillis par Christine Desmoulins

 

1. Les Conférences de la Cité.

2. Les Conférences de l’actualité du patrimoine.

 

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