"Freeing Architecture" ou le manifeste d'un certain rapport à l'environnement

Rédigé par Benjamin AUBRY
Publié le 02/05/2018

Article paru dans le d'A n°262

Une rétrospective d’architecte dans une grande fondation pour l’art contemporain ? C’est un fait suffisamment rare pour être souligné et qui pose déjà en soit le sujet des frontières de l’architecture. Junya Ishigami est un peu à l’architecture ce que Martin Margiela est à la mode. Un concepteur virtuose, qui pousse chaque sujet jusqu’à ses retranchements, au point parfois de se détacher des conventions du « portable »… ou, nous concernant ici, de « l’habitable ».


Présentée par la Fondation Cartier pour l’art contemporain à Paris jusqu’au 10 juin 2018, la seconde exposition en France de Junya Ishigami, « Freeing Architecture » (« Libérer l’architecture »), séduit autant qu’elle questionne en troublant les codes et les limites de l’architecture. La dernière exposition de la fondation impliquant un architecte remonte à 2015 avec les installations artistiques de Diller Scofidio + Renfro, qui se présentent eux-mêmes comme « un studio de design interdisciplinaire intégrant l’architecture, les arts visuels et la performance ». Il faut sinon, pour retrouver une exposition consacrée à la discipline, remonter à 1992, avec « Machines d’architecture » qui présentait des travaux artistiques de 12 architectes dont ceux de Daniel Libeskind. Une exposition qui, selon ses commissaires, revendiquait « l’architecture (comme) un moyen d’investigation inégalable » à travers la présentation d’œuvres qui ne réduisent pas la discipline « à l’art de bâtir, mais en font un paradigme de notre relation au monde ». Vingt-six ans plus tard, la fondation maintient la même ligne conceptuelle. Les travaux de Junya Ishigami sont, pour re-citer l’exposition de 1992, toujours sujets « à pousser toujours plus loin les limites de la conception associant théorie et matérialité ». Conçue spécialement pour la fondation, l’exposition met en scène une vingtaine de projets de l’architecte japonais depuis les débuts de son agence en 2004. Les locaux, dessinés par Jean Nouvel, semblent avoir été conçus dans le même univers esthétique que les œuvres exposées. Les reflets de la double façade vitrée sur le jardin verdoyant rappellent les illustrations diaphanes et les images vaporeuses qu’affectionne Ishigami. La transparence des parois successives qui troublent les limites visuelles entre intérieur et extérieur permet d’apercevoir les grandes maquettes depuis la rue. S’agit-il de maquettes d’ailleurs ? Ou de sculptures ?

 

Finesse, transparence et immatériel

En arrivant au sein de l’exposition, on découvre une production éclectique constituée d’une multitude d’objets, de maquettes à diverses échelles, planches de dessins et vidéos. Posée parfois directement au ras du sol, telle la maquette du pavillon de verre du centre de Vijversburg aux Pays-Bas, ou sur des trépieds à hauteur d’enfants, la scénographie met en scène chacun des travaux de l’architecte comme des pièces de collection. Si l’importance des croquis et maquettes faites à la main est caractéristique d’un courant propre à sa génération, à l’instar de Nakayama Hideyuki ou de Ryuji Nakamura, Junya Ishigami en use abondamment. Ses illustrations, collages et aquarelles, qui évoquent volontairement la naïveté des dessins d’enfant, au même titre que ses maquettes d’étude participent pleinement à la constitution de son univers esthétique. Devenant des œuvres en tant que telles, les supports graphiques qui servent à Ishigami pour concevoir ses projets revêtent quasiment la même importance que les constructions elles-mêmes.

Dans sa précédente exposition, « Petit ? Grand ? L’Espace infini de l’architecture », présentée à arc en rêve à Bordeaux en 2013 puis au Centre Pompidou en 2016, l’architecte nous émerveillait déjà avec son univers d’une rare délicatesse. Tours de papier ultra-fines, maquettes en brindilles métalliques, scénettes de maisons de poupée… Son travail minutieux et opiniâtre de la finesse et sa profusion de maquettes n’étaient pas sans rappeler l’univers raffiné de l’agence de Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa (SANAA), où il travailla cinq ans à la suite de l’obtention de son diplôme aux Beaux-Arts de Tokyo en 2000. Cette recherche presque obsessionnelle de la finesse, de la transparence et de l’immatériel, qu’illustre par exemple le KAIT workshop de Kanagawa, sa réalisation la plus célèbre, Ishigami semble progressivement s’en émanciper. Dans « Freeing Architecture », l’architecte explore de nouveaux champs d’expression plastique qui parfois étonnent et surprennent. Délaissant les principes de constructions traditionnelles, chaque projet semble être une nouvelle occasion pour tester de nouveaux procédés et de nouvelles techniques. C’est le cas par exemple de « House for Elderly », un complexe pour personnes âgées, pour lequel Ishigami recycle des charpentes d’anciennes bâtisses japonaises pour les ré-assembler tel un puzzle autour d’une multitude de patios. Sur un autre site à Yamaguchi, l’architecte créé une maison et un restaurant sous terre en excavant le terrain, à la manière d’habitats troglodytes ; à l’opposé de l’architecture légère qu’on lui connaissait. Pour un autre projet à l’état d’étude et dans un registre équivalent, Ishigami va jusqu’à utiliser les rochers présents sur le site en guise de poteaux pour soutenir un toit, tels des menhirs bretons. Étonnant, Ishigami s’aventure, expérimente.

 

Se libérer de l’architecture

Revendiquant « penser l’architecture librement, avoir une vision la plus souple, la plus ouverte, la plus subtile possible, pour dépasser les idées reçues sur l’architecture », Ishigami joue avec les limites de la discipline. Ses projets ne s’intéressent qu’à la marge aux notions d’usages et de fonctionnalités de l’architecture, se concentrant essentiellement sur la relation avec les éléments naturels. Les programmes dont il traite d’ailleurs sont pour une large part d’entre eux destinés à la contemplation, à la promenade, voire à la méditation.

Le projet de « la Chapel of Valley » en Chine dresse un immense voile de béton sinueux, sans toiture, duquel on ne peut percevoir que le ciel en levant la tête. La très poétique maquette de la « House of Peace » est une toiture qui ondule au-dessus de l’eau reposant sur de larges poteaux sous-marins et à laquelle on accède en barque. Pour chacun de ses projets, l’architecte s’intéresse plus à la création d’un environnement, d’un univers détaché des contraintes et des cahiers des charges habituels d’un projet d’architecture. Se rapprochant parfois de projets de paysage, ou encore de l’installation artistique, à l’image des travaux d’Olafur Eliasson, Ishigami explore les confins de la discipline architecturale avec une minutie absolue du détail et une passion pour l’exploit technique. Si les maquettes et l’univers qu’il nous donne à voir ne manquent pas de poésie et de virtuosité, on en vient parfois à se demander si, plutôt que de « libérer l’architecture », Ishigami ne se libère pas lui-même de l’architecture et de ses contraintes « triviales » qui donne aussi son sel à la discipline. Utilisant l’architecture comme un moyen de créer des univers singuliers et éminemment poétiques, l’exposition « Freeing Architecture » offre cependant une parenthèse vivifiante pour repenser l’architecture en dehors de ses contraintes quotidiennes. En nous donnant matière à rêver, Ishigami nous invite à reconsidérer notre rapport occidental à l’architecture et peut-être plus largement encore à la nature et à l’écologie.

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