Gilles Raynaldy, Mille cavernes

Rédigé par Jean-Paul ROBERT
Publié le 05/04/2019

Article paru dans le d'A n°270

Régulièrement, librement, sans fard ni mise en scène, Gilles Raynaldy photographie les intérieurs de ses connaissances, en leur absence. Son approche, toute de discrétion et de retenue, est purement photographique : elle se construit d’un regard, chasse des images lumineuses qui forcent l’interrogation. Ces portraits en creux instruisent avec force sur l’expérience qui se joue dans le fait d’habiter.


S’il est un domaine que les architectes semblent avoir délaissé, sinon abandonné, c’est bien celui des intérieurs, et tout particulièrement ceux que l’on habite. L’affaire est entendue : le logement collectif est un produit calibré, sur lequel le concepteur n’a guère de prise, sauf à la marge, sauf par exception. Il se concentre sur la forme et l’aspect extérieurs d’un édifice, pensé comme une pièce urbaine, destinée tantôt à inscrire un morceau de ville, tantôt à s’y inscrire, tantôt à y trancher. Il faut, pour trouver trace d’appartements raisonnés tant dans leurs formes que dans leurs usages, et donc dans l’articulation de celles-là à ceux-ci, remonter à des âges antérieurs. Alors les pièces, leurs dispositions, leurs dessins, leur enchaînement ne sont plus des contraintes mais des lieux constitués, laissés à la libre occupation de ceux qui s’en emparent, à l’inventivité et à la singularité de chacun. Habiter est alors une expérience, intime, et l’habitat la marque de cette expérience.

 

PRESENCE DE L’ABSENCE


Le travail de Gilles Raynaldy n’a pas prétention à tenir pareil discours, non plus qu’à relever d’une enquête. Il ne s’agit pas de sociologie, encore moins d’architecture. Mais bien de photographie, qui a pour objet de construire des images qui tiennent par elles-mêmes – dans leur cadre, leur composition, leur lumière. Des images qui, de surcroît, produisent un sens qu’elles ne délivrent pas immédiatement mais auquel elles invitent à réfléchir. Des images qui informent, parce qu’elles documentent le réel.

Les images photographiques, quand elles ne sont pas délibérément fabriquées, énoncent toujours : « cela a été ». Il y a bien une photographie du réel comme il existe un cinéma du réel. Les images d’intérieurs de Gilles Raynaldy ne racontent rien, ne démontrent rien. Elles révèlent. La présence d’une absence, la trace et le passage d’une existence, d’une expérience. Et tout autant la position du photographe, résultant à l’inverse d’un effacement apparent, de l’absence d’une présence.

 

RENDRE VIE


 Il est à l’affût, ce qui exige toutes les qualités d’un guetteur d’images : acuité, patience, discrétion, retenue, retrait. Il se fond dans ce qu’il voit et disparaît derrière ce qu’il donne à voir. Pour autant, il est très présent, très instruit. Ses images sont picturales, le plus souvent. Elles ont ici la qualité de natures mortes, ou de scènes de genre en l’absence d’acteurs. Cela s’apprend, s’entretient, se cultive. Regardez l’image sur la page d’en face. Deux pommes de terre, un cendrier et ses mégots, une bouteille, une théière, un coquillage… Rien qui vaille la peine. Et pourtant, par la grâce de la lumière, la force de la composition (trouvée, repérée, cadrée), c’est bien une still life – les mots anglais, littéralement « vie immobile », pour désigner ce que nous nommons nature morte. L’intérieur, l’intime : il y a avec eux quelque chose d’un abandon, d’une absence de tricherie, de mise en spectacle, de représentation. Sinon celle que l’on se donne à soi-même ou à ses proches. Des paysages, qui seraient à la fois ceux de la vie comme elle court, de l’expérience qu’elle entend, ceux des choses et des endroits comme ils se donnent aux êtres qui les choisissent ou en usent. Pourvu qu’on l’ait compris, avec ces portraits en creux, alors les concepteurs pourraient-ils leur donner, en adoptant l’attitude exemplaire d’un Gilles Raynaldy, les lieux qu’ils méritent et qu’ils appellent, ceux qui les autoriseraient et dans lesquels ils s’épanouiraient.

 

SE FAIRE OUBLIER


Entre 2008 et 2014, Gilles Raynaldy a documenté la vie scolaire du collège Jean-Jaurès à Montreuilsous-Bois. Portraits de lieux, et de moments, de personnes, enfants et jeunes gens, enseignants et personnels du collège. Ils nourrissent la vie et l’expérience d’un collège, si décisifs et pourtant occultés au regard, inaccessibles qu’ils sont sauf à ceux qui y ont à faire. Même capacité du photographe à se faire oublier au point d’être toujours là. Mêmes qualités, même exemplarité, même utilité – pourvu que voir, savoir et savoir voir servent à ceux qui regardent.


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