Guillaume Bonnel. Relier pensée et paysage

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 02/04/2012

Guillaume Bonnel

Article paru dans d'A n°207

De ses années d'université, Guillaume Bonnel a conservé la rigueur du chercheur en droit de l'urbanisme dépouillant articles et documents pour mieux comprendre un état du territoire. C'est cette multitude d'informations qu'il tente désormais de traduire en mode photosensible.

Guillaume Bonnel s'est établi près de l'embouchure de l'Adour, dans le sud-ouest du Sud-Ouest de la France, résume-t-il. Un lieu de résidence situé à la rencontre de plusieurs géographies. L'Océan est proche et deux heures de route au plus suffisent à rejoindre le cœur du massif pyrénéen, les plaines du Bordelais et même un désert, celui des Bardenas, en Espagne. Heureuse coïncidence : le travail photographique de Guillaume Bonnel a pour objet le paysage, qu'il explore en plasticien après l'avoir longtemps examiné en juriste.

En 2005, le photographe a soutenu sa thèse en droit de l'urbanisme. « Une profession a priori éloignée de la photographie, mais qui tournait autour de ma passion, l'espace, envisagé comme une scène où se déploient des manières d'agir, où les sociétés prennent pied. » L'immersion dans les problématiques de zonage, de protection de la nature et des paysages, n'entamait en rien son besoin d'exprimer son émotion, d'approcher l'indicible. Une fois son doctorat en poche, il abandonne l'univers législatif pour la photographie. Pour paraphraser un célèbre militaire prussien, son engagement professionnel sera la poursuite du droit par d'autres moyens. « Dans mon travail, j'essaye de penser l'espace avec les yeux, de faire de la recherche avec le regard, ce qui peut paraître très dangereux, car l'image est trompeuse, sujette à des quantités d'interprétations. Par rapport à certains photographes qui adoptent une démarche plus plastique, j'ai besoin de proposer une explication, de démontrer par l'image. »

Bonnel revendique l'influence de l'historien de l'art Erwin Panofsky (1892-1968), et plus particulièrement de l'ouvrage Architecture gothique et pensée scolastique. L'essayiste allemand y dresse un parallèle entre les formes rhétoriques des discours religieux et l'articulation des éléments constructifs des cathédrales. « Il me semble qu'il reste à parcourir un champ inexploité, traitant des liens entre les schémas de pensée et les formes spatiales, qu'elles soient architecturales, paysagères ou urbaines », suggère Bonnel. Une exploration qu'il mène en images, dans le cadre de travaux artistiques ou pour accompagner la mise en place de schémas de cohérence territoriale (Scot), à la demande d'agences d'urbanisme ou de paysagistes. Les frontières entre les deux pratiques ne sont pas étanches, le documentaire nourrit un travail de plasticien sur l'espace, et inversement.


Une chirurgie du paysage

« Aucune parcelle de notre territoire n'a échappé à la main de l'homme. Le paysage est le résultat des aménagements produits par deux cents générations d'occupants bien davantage que par les conditions naturelles, l'érosion ou le climat », rappelait le géographe Jean-Robert Pitte, mettant à mal la notion de paysage naturel. De son côté, Bonnel n'hésite pas à affirmer que les paysages sont créés par les fantasmes et les attentes des usagers qui les parcourent. Il n'y a pas un paysage, mais autant de paysages qu'il y a de pratiques d'un lieu. Hypothèse hardie, démontrée dans Grand air, une série présentant des touristes en quête de grands espaces. « Entre un berger, un randonneur, un alpiniste qui cherche une voie d'accès vers un sommet, les attentes sont différentes. Chacun fabrique son espace, son paysage, simplement en développant une pratique spécifique. En se plaçant derrière l'usager et en le réinscrivant dans le cadre naturel qu'il parcourt, la photographie peut souligner les identités de structure entre ces deux champs du réel, décrire leur interrelation. »

La série Grand air avait pour cadre des sites touristiques, alors qu'Orthèses, exposée en février dernier à la BNF, se déroule loin des sentiers de grande randonnée, dans des zones montagneuses isolées, soumises à des contraintes extrêmes. La série ne porte pas sur la commune homonyme du Béarn, mais fait référence à un terme médical. L'orthèse est un appareillage qui renforce une fonction déficiente, une attelle par exemple. Sur les flancs accidentés du territoire, ce sont des massifs en béton qui consolident une falaise, un tablier qui protège une route des avalanches, une conduite forcée qui canalise de l'eau vers une centrale hydroélectrique. « Je perçois ces ouvrages d'art comme des gestes architecturaux très archaïques déployant une métaphore corporelle, une orthopédie à grande échelle », détaille Guillaume Bonnel, qui voit également dans ces ouvrages des « actes de chirurgie pratiqués sur le paysage lui-même ».

Guillaume Bonnel commence à photographier les milieux urbains, dans les périphéries nord-américaines. « La répétition des maisons modèles identiques m'apparaît comme une déclinaison spatiale du fordisme », explique ce photographe toujours à l'affût des phénomènes d'isomorphisme.


La phrase

« Il me semble qu'il reste à parcourir un champ inexploité, traitant des liens entre les schémas de pensée et les formes spatiales, qu'elles soient architecturales, paysagères ou urbaines. »


> Guillaume Bonnel est membre fondateur du collectif L'Œil arpenteur, rassemblement de photographes possédant une double formation, « cherchant à penser l'espace avec les yeux ».

Voir le site <www.oeil-arpenteur.org> pour prendre connaissance des travaux du collectif et du magazine qu'il a publié, ou le propre site de Guillaume Bonnel : <www.guillaume-bonnel-photographies.net>.


Lisez la suite de cet article dans : N° 207 - Avril 2012

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