Henk Wildschut, Ville de Calais

Rédigé par Jean-Paul ROBERT
Publié le 28/03/2018

Article paru dans le d'A n°261

La « jungle » de Calais a été démantelée, sans qu’aient été écartées les raisons de son existence. Le photographe néerlandais Henk Wildschut s’y est rendu régulièrement, de 2006 à 2017. Il a assisté à l’émergence, au développement et à l’éradication d’une ville informelle, résultat de la vitalité de ses habitants piégés sur ces dunes inhospitalières. Il en a tiré un livre remarquable, primé par les dernières rencontres photographiques à Arles. À la fois document et œuvre, l’ouvrage retrace un phénomène, son histoire et ses acteurs, sans céder à la moindre facilité.

L’Administration l’a dénommée « la Lande ». Les uns et les autres l’ont appelée « la jungle », sans se douter que cette dénomination devait être attribuée à ses occupants – le mot d’origine persane désigne la forêt. Henk Wildschut l’a nommée Ville de Calais. Une photographie, placée en exergue de son ouvrage, l’explique : elle représente un sac en plastique transparent, bourré de boîtes de conserve et de canettes vides. Le sac arbore le nom de la municipalité qui l’a distribué pour recueillir les ordures. Pareil choix n’est pas qu’affaire de sémantique : il désigne explicitement une autre ville – ville informelle, ville transitoire, ville éphémère, ville rebut aux yeux de ceux qui la refusent, mais ville malgré tout. L’image non plus n’est pas anodine : elle explicite un propos et une position, sans qu’il soit besoin de les développer en mots. Une seule photographie dit à la fois le sujet et la manière dont il est traité.


Ainsi de toutes les images rassemblées dans ce livre, récoltées au prix de nombreux séjours. Toutes mentionnent le jour et l’heure à laquelle elles ont été enregistrées. Façon, ici encore, de souligner la précarité : ce qui se voit à ce moment n’y était peut-être pas la veille, et n’y sera probablement plus le lendemain ou le surlendemain. Ce rapport à la temporalité est la condition d’une chronologie et d’une narration. Au départ, il n’y avait que des abris disséminés dans la forêt. Plus tard, après que la forêt a été évacuée manu militari, ils se sont répandus dans les dunes.


Un jour une route a été tracée. Des poteaux d’éclairage ont été mis en place, pour mieux surveiller la nuit. Puis un mur a été construit, pour contenir ces gens et les empêcher de se rendre là où ils espèrent trouver un passage vers ailleurs. Ils ont compris qu’ils devraient peut-être rester là longtemps. Ils ont construit une ville, par leurs propres moyens, avec l’assistance d’organisations qui les y aidaient, sous le contrôle de mafias qui les ont rackettées et sous le regard des autorités qui tantôt les tolèrent, tantôt les expulsent.


Tout cela peut se montrer. Le plus souvent, les images ne sont pas légendées. Il suffit de les regarder. Sans voyeurisme, ainsi qu’elles ont été faites. Tout cependant ne se montre pas qu’en images. Il faut expliquer, donner des clefs de compréhension pour les lire, pour les comprendre. Le livre dispose de deux registres de légende. Les unes, en gros caractères, racontent une histoire ; c’est Henk Wildschut qui parle ; il ne se met pas en surplomb ; sa voix est off, mais c’est sa voix ; il raconte, alors : à ce moment, il s’est passé ceci qui a provoqué cela que j’ai vu. Les autres éclairent une image en particulier, elles permettent de mieux la comprendre ; le ton est descriptif, neutre : cette image montre ceci et cela.

 

Montage documentaire


Pour dire, raconter, il faut encore monter les images. Le rapport qu’elles entretiennent les unes avec les autres, dans une double page ou dans la suite des pages, parle. Des rythmes se mettent en place, que soutiennent la taille et la place que l’on donne aux images dans les pages. Grandes, seules, elles invitent à s’arrêter. Et c’est le plus souvent le cas, tant il est nécessaire de regarder pour enfin voir. Petites, en séquences, elles déroulent une histoire. Celle-ci appelle des acteurs : ces choses ont été fabriquées ; voici le portrait de leur auteur ; voilà les gestes qu’ils ont faits. Aucune photo n’est prise à la sauvette, chacune, cela se voit, résulte d’une entente.


La retenue et l’empathie qu’on devine chez Henk Wildschut renvoient à la nature documentaire de son travail. Il s’agit à la fois d’observer, de rapporter, de raconter, d’instruire, de témoigner. On songe en parcourant Ville de Calais aux images de Walker Evans qui racontaient sans fard l’Amérique de la grande dépression des années 1930. Evans s’est bien gardé de recouvrir ses photographies d’un discours de nature politique. Et c’est peut-être parce que celles-ci sont à la fois justes et pertinentes qu’elles sont politiques et que leur force ne s’épuise pas.


Telle est la construction photographique documentaire : à la rencontre de moments et de leur sens, de lieux et de personnes, de l’intime et du commun. Telle est la position d’un photographe engagé : en retrait et au service, non d’une cause, mais de la réalité, sans masque. Celle de Wildschut dit son implication, son engagement, sa persévérance, sa lucidité, qui tous nous sont nécessaires. Et puis, ses images sont belles. Ut pictura poesis – comme la peinture, la poésie –, écrivait Horace. Ut photographia architectura, aimerait-on pouvoir ajouter.

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