Hervé Abbadie, à la recherche de l’entre-deux

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 01/04/2008

Portrait de Hervé Abbadie

Article paru dans d'A n°172

Si Hervé Abbadie hante les immeubles en construction ou en rénovation, ce n'est pas par nostalgie du temps qui s'en va ou pour glorifier un monde à venir. C'est pour observer en direct les moments d'entre-deux où, dans l'attente du produit fini, se révèlent les processus mis en œuvre par l'architecture, tandis qu'émergent les interrogations liées à sa nature. Le chantier aurait-il une esthétique propre ? Un bâtiment en construction serait-il plus beau qu'un bâtiment fini ? Rudes questions pour l'architecte spectateur de ces photographies !

Fidèle lecteur de la presse architecturale, vous avez forcément vu les images réalisées par Hervé Abbadie pour le compte de magazines ou d'agences d'architecture. Ces photographies régulièrement reprises par les revues ne constituent pourtant que la partie émergée de son travail. À côté de ces vues composées selon les règles et les codes en vigueur dans les publications d'architecture, il produit d'autres vues moins orthodoxes de bâtiments en déconstruction – au sens derridien du terme ! Il doit y avoir en lui un Mister Hyde qui l'incite à saisir l'architecture dans les moments particuliers de sa constitution, montrant un univers que le public des architectes regarde moins, plutôt enclin à ne valoriser que l'objet fini. « Dans ces photographies, je m'intéresse aux problématiques de l'entre-deux, explique Hervé Abbadie. Je cherche à rendre compte des processus mis en œuvre par l'architecture. » Le lieu de cet entre-deux, c'est précisément le chantier, qu'Hervé Abbadie hante avec acharnement jusqu'à ce qu'il trouve ce qu'il y cherchait. « Mes images forment une sorte de documentation. Je vois des choses qui n'existent que pour le photographe, les petits épisodes de chantier que le public, qui n'y a pas accès, ne voit pas et que les ouvriers, qui travaillent, n'ont pas le temps de regarder. » Ses clichés présentent toujours une structure simple : frontaux, pris à la chambre, avec un objectif standard réglé sur l'hyperfocale. Cet appareillage élimine les effets pour se concentrer sur l'essentiel, qui est pour lui la construction d'un regard : « Je veux éviter le spectaculaire, replacer le spectateur dans un rapport avec l'image identique à celui que j'avais face au lieu, au moment où j'ai réalisé la photographie. » Pour cette raison, la restitution du documentaire passe souvent par des tirages de grandes tailles, qui permettent d'entrer dans les détails de ces photographies faites d'allers et retours entre le tout et les différentes parties : cadre dans les cadres, désaxements, collisions des échelles, invitent le regard à se déplacer dans l'image. Prises dans le monde abstrait du chantier, certaines échappées du regard dans les fragments de la photographie nous ramènent vers des éléments connus : c'est ici un élément métallique noyé dans une trame d'échafaudage qui nous permettra de reconnaître le Grand Palais ; là, une bande d'une dizaine de centimètres (dans un tirage de 180 centimètres de haut) insérée au milieu d'un réseau de structures, qui renfermera les monuments les plus remarqués du Paris historique. « Je ne crois pas en l'image avec un sujet au centre. Je préfère construire des images polycentriques, où plusieurs éléments sont susceptibles de capturer le regard indépendamment les uns des autres. » Ce jeu entre le tout et les parties est prolongé par l'organisation des photos en série, à travers diptyques, triptyques et livres. Le chantier comme installation Les bâtiments en construction seraient-ils devenus les plus grandes et les plus éphémères galeries d'art contemporain ? Confronté à cette esthétique durant les treize années d'enseignement à l'université de Saint-Denis, Hervé Abbadie semble avoir redécouvert sur le chantier tous les registres d'expression de l'art contemporain, de la peinture pariétale au Land Art. Le spectateur retrouvera par lui-même les références qui traversent tous ses clichés. Mais si le chantier prend parfois des allures d'installations, le photographe se garde bien d'intervenir sur l'image. Il n'est pas non plus dans le constat ou les levées de réserves. L'intérêt de la photographie est de raconter une histoire constituée d'épisodes successifs, de montrer un côté éphémère et accumulatif des matériaux, leur submersion dans la mise en œuvre. « Les chantiers sont des moments où se révèlent des aspects que l'on ne reverra jamais aussi bien une fois le bâtiment terminé, comme les structures, visibles au moment de leur construction ou de leur redépouillement. J'enregistre ces traces vouées à être effacées, ces strates archéologiques qui réapparaissent fugitivement. » Peu présent, sinon à travers les outils qu'il laisse au pied du mur, l'homme apparaît parfois sous forme de petites figures qu'Hervé Abbadie qualifie de brugheliennes. Multitude anonyme guidée par une tâche bien précise au sein de l'environnement chaotique d'un site en travaux. Un mélange de violence et de méticulosité qui préside à la création de cet univers en réduction qu'est un bâtiment. (ON)

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