Hors de prix, hors de contrôle ?

Rédigé par Anne CHAPERON
Publié le 27/02/2014

Article paru dans le d'A n°224

Le projet de la grande salle est d'une complexité géométrique effarante. Chaque partie doit être conçue comme un élément unique. Pour le maître d'ouvrage, c'est de la dentelle. « On est sur un projet qui dans ses dimensions et ses logiques structurelles dialogue avec le génie civil, on n'est plus du tout dans des dimensions classiques du bâtiment », nous dit-on sur le chantier. La maîtrise d'œuvre s'ingénie à faire tenir « parfois au chausse-pied » les éléments dans le volume. Nul besoin d'être ingénieur pour le constater en visitant le chantier : le projet n'a visiblement pas été pensé dans toutes ses contraintes structurelles.

L'espace et l'acoustique semblent seuls avoir déterminé la forme (voir la photo ci-contre). Le bureau d'étude technique saura bien trouver des solutions pour les faire tenir... Certes, mais à quel prix ? Lors du concours, selon des membres du jury, seuls les dossiers de Soler et Portzamparc étaient suffisamment abouti pour que l'on puisse en vérifier la faisabilité économique. L'économiste des AJN, aurait même refuser de signer le chiffrage.


En dehors des questions de coût, l’une des clefs du conflit est la suivante: les AJN ont assurément la compétence pour faire aboutir le projet, mais sa complexité, pas suffisamment maîtrisée à l'esquisse, nécessite de longues mises au point difficilement compatibles avec le temps du chantier. Bouygues cherche à se passer de l'approbation de l'architecte et prépare ses avenants. La ventilation aurait ainsi été sous-estimée de moitié. L'isolation acoustique de la salle qui recouvre le parvis accessible au public aurait également été sous-estimée, notamment avec la proximité du périphérique. À cette complexité s'ajoute justement les coûts de ce parvis en fonte d'aluminium qui recouvre tout le projet et le grand écran qui s'élance de la toiture vers le périphérique.


Finalement, plusieurs structures cohabitent. Le bloc nord, qui abrite les salles de répétition et les loges, a une structure plutôt classique, qui utilise essentiellement des éléments préfabriqués. Les espaces ayant une affectation musicale sont en béton pour des raisons acoustiques. La partie haute, qui accueille la restauration, est pour partie en charpente métallique. Au cœur, la grande salle est entourée d'une double ceinture structurelle qui héberge les éléments fonctionnels du bâtiment : ventilation, désenfumage, courants fort et faible, escaliers de secours et de service, certains éléments sanitaires. Les balcons sont suspendus à l'intérieur du volume. Pour faire entrer toute la technique, la ventilation passe à l'intérieur des poutres tubes! Les foyers s'enroulent ensuite tout autour en charpente métallique. Enfin, douze poutres treillis de 60 m de long chapeautent la salle, le gril, et la toiture accessible.


Arbitrage laborieux


Le projet de Nouvel soulevait certainement des problèmes structurels que peu d'entreprises françaises étaient susceptibles d'appréhender. Les AJN suggèrent alors un appel d'offres européen, ou bien par lots séparés, sachant que les Anglais et les Espagnols ont des entreprises de charpente très performantes. La maîtrise d'ouvrage, qui envisage pendant un moment de recourir au partenariat public privé (PPP) recommandé par les tutelles, décide finalement, en 2009, de lancer une consultation d'entreprise générale. Seules les entreprises Bouygues et Vinci répondent. Ont-elles surévalué leurs offres pour se prémunir de la difficulté supposée ? La première est prête à s'engager à hauteur de 306 millions, la seconde 365 millions ; la première dépassant l'estimation initiale faite par la maîtrise d'ouvrage de 75 % ; la seconde de 108 %, s'étonne le rapport Gaillard. L'appel d'offres est donc déclaré infructueux. Le rapporteur s'interroge alors sur les raisons qui ont pu conduire l'association Philharmonie de Paris à reprendre les discussions avec Bouygues d'un « marché négocié sans publicité ni mise en concurrence » pour aboutir à un prix d'environ 215 millions (fin 2009) d’euros. Officiellement, il fallait raccourcir les délais, l'inauguration de la salle étant prévue à l'automne 2012. En fait « le projet était sur la sellette » (dixit le rapporteur). Le feu vert ne sera donné, contre l'avis du Premier ministre, que par une note interne (automne 2010) faisant état d'une « orientation favorable » du cabinet du président de la République « pour que l'association Philharmonie de Paris soit habilitée à conclure le contrat global de construction préparé avec le groupement Bouygues ». Une lettre officielle de Nicolas Sarkozy sera adressée au maire de Paris le 19 novembre 2010. Le « marché unique de construction, maintenance et entretien » sera signé par l'association le 25 janvier 2011. Le délai prévu pour l'ouverture au public glissera jusqu'à l'automne 2014. La date prévue est aujourd'hui 2015 !


Dès l'appel d'offre, un rapport de force était engagé, plaçant la maîtrise d'ouvrage entre deux acteurs forts. D'un côté, elle doit convaincre Bouygues de baisser ses coûts. L'entreprise accepte, à condition de déshabiller un peu le projet... De l'autre, Nouvel clame qu'on le dépossède de son œuvre. Mais en 2008, conscient qu'ils sont en train de se faire prendre dans le piège qui leur est tendu, les AJN proposent trois solutions d'optimisation. Elles portent notamment sur le programme, réduisant suivant les scénarios à 180, 195 ou 210 M€ un coût de construction qu'il estime plutôt à 240 M€. Laurent Bayle qui tient à son bijou refuse et l'entreprise signe un contrat de maintenance sur 15 ans, qui les tiendrait à une obligation de résultat. Venant pallier les insuffisances de la garantie décennale, ce dispositif servirait la durabilité de l'ouvrage indique la maitrise d'ouvrage.. On imagine plutôt qu'elles ont accepté de baisser leur prix en échange de ce contrat.


Une nébuleuse de chiffres... Tentative d'éclaircissement


À bâtiment monumental, technique de haut niveau et... budget en conséquence. La presse a fait son travail plus ou moins sérieusement : tout le monde est au courant. Le coût du bâtiment aurait plus que doublé, passant de 120 à 250 millions d'euros pour le coût de contruction, de 170 à 386 millions d'euros pour le coût global, admet aujourd'hui la maîrise d'ouvrage. Au JT de France 2, Nouvel s'en défend: « On vous dit que si vous dépassez d'un euro, vous ne serez pas pris. Vous êtes obligé d'accepter les termes d'un contrat de départ dont vous savez qu'il est faux. Pour faire le projet, on est obligé de mentir. »

Il faut donc revenir dans le détail au déroulement du « bras de fer » (dixit le rapport Gaillard) qui s'est installé dès le départ. En 2007, lors du concours, l'enveloppe budgétaire communiquée aux architectes était de 118 millions d'euros pour le coût de construction. En réalité, l'inspection générale des Finances estime le budget global à 204 millions ; il comprend, en plus des coûts de construction, une provision qui entend anticiper un taux de tolérance correspondant aux aléas (4 à 5 %) pendant les études et les travaux, les honoraires de l'architecte, les bureaux de contrôle et assurances. Les tutelles se seraient engagées sur cette première estimation, la région à hauteur de 20 millions (10% alors), la Ville de Paris et l'État se partageant le solde.

Le montant des travaux est arrêté à 252 millions d'euros mais l'entreprise reçoit un marché de maintenance de 40 millions. Principale cause invoquée: l'architecte serait dépassé par la technique de son projet. À cette première enveloppe s'ajoute celle assez floue des « premiers équipements » (des pianos...), soit 30 millions qui ne concernent pas l'entreprise. Les tutelles hésitent ; le projet reste bloqué pendant un an avant la signature des marchés, déjà négociés. En 2010, Nicolas Sarkozy lance le chantier, contre l'avis de François Fillon. Les tutelles râlent mais leurs hésitations sont aussi une cause du renchérissement du coût.


Aujourd'hui, après quatre ans de chantier, le coût de la Philharmonie est estimé à 381 millions d’euros(valeur 2014). Soit 100 millions de plus qu'en 2009. L'écart semble vertigineux. Entre 2006 et 2014, l'indice des prix, et notamment celui du BT01, aurait explosé. La maîtrise d'ouvrage estime à 66 millions d’euros la conséquence sur l'ardoise totale. Selon le rapport du sénateur Yann Gaillard, l'association Philharmonie de Paris s'est octroyée un budget de fonctionnement de 30 millions d'euros quand la maîtrise d'œuvre percevrait finalement 21 millions après avenants à l'appel d'offres, honoraires calculés sur un coût de construction de 149 millions d’euros, alors qu'il était officieusement estimé au départ à 204 millions et que Bouygues a signé pour 252 millions, soit environ 7% du coût réel des travaux, chiffre notoirement insuffisant pour un projet de cette ampleur. À Copenhague, les honoraires de AJN étaient de 16,5%, à Lucerne de 22%. Cherchez l'erreur.


Grand Paris : un territoire qui échappe au politique?


Et les tutelles, dans tout ça ? La Cour des comptes les rappelle à leur devoir : « Les conséquences des décisions prises en cours d'exécution ne sont jamais chiffrées avec précision et la responsabilité des dépassements n'est jamais clairement attribuée. » Voilà qui relativise singulièrement l'opinion de ceux qui font porter le chapeau à la maitrise d'œuvre.

L'opinion publique, touchée par la crise, comprend mal ces dépenses somptuaires. La situation alimente déjà les rumeurs de corruption au profit des partis politiques. Un marché de construction passé sans publicité avec une seule entreprise dans une totale clandestinité et « des conditions de sécurité juridique douteuses » (rapport Gaillard) alimente bien entendu toutes les suspicions.

Pourquoi les grands chantiers doivent-ils trop souvent être des mariages à l'aveugle ; les concours d'architecture gagneraient vraiment à être plus transparents.

Sur ce projet, la responsabilité politique était double : pour la première fois, l’État et la Ville portent ensemble un grand projet culturel. Dans une métropole en pleine croissance, ce montage n'a rien d'exceptionnel. Mais les tensions gauche/droite ont empêché cette double paternité de s'exprimer, sans qu'aucune partie ne revendique le leadership pour autant, laissant la maîtrise d'ouvrage d'exécution, au statut associatif bien fragile, l'assumer seule.

La Philharmonie a tout d'un projet de transition, dans une métropole qui peine à s'affirmer. Bâtiment aux limites d'une ville qui repousse ses limites, il pose surtout la question des limites d'un système de pouvoir.


Découvrez le reste de l'enquête de d'a : « Y-a-t-il un scandale de la Philharmonie ? »

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