L’identité au barycentre du développement durable ?

Rédigé par Marc ARMENGAUD
Publié le 29/08/2011

Dossier réalisé par Marc ARMENGAUD
Dossier publié dans le d'A n°200

Deux ouvrages récents dirigés Peter Herrle sur les relations entre architecture et identité1 explorent un champ stratégique, technique et finalement stylistique pour la construction durable. Nourri par des études de cas dans des régions du monde où s'élaborent de nouvelles typologies qui hybrident vernaculaire, styles internationaux et préoccupations environnementales. 

Ces investigations soulignent la nécessité de se dégager d'une approche normative ou technicienne du développement durable, autant que des explications générales, notamment lorsqu'on resitue l'objet architectural dans sa complexité territoriale. Mais il faut aussi cesser de croire que l'identité est une notion préexistante au projet : on peut la construire.

L'association du couple architecture et identité renvoie spontanément aux édifications de sièges sociaux et autres vitrines symboliques, mais aussi au conflit historique entre modernisme(s) et régionalisme(s). Mais on peut également jouer cette association du point de vue de la recherche d'un équilibre environnemental. Au sens où ce qui ferait identité au travers du projet d'architecture procéderait de la réalité dans laquelle il s'inscrit, comme valorisation des ressources disponibles et intelligence du site. Mais aussi comme prise de position dans cette réalité pour l'améliorer/critiquer et projeter un horizon d'identité collective à partager. Il s'agit donc de « construire » cette identité afin de renouveler les stratégies de projet et leur réception.

Peter Herrle, professeur à la TU de Berlin où il dirige le département Habitat, a ainsi réorienté son intérêt pour l'histoire des typologies urbaines et architecturales vers l'observation des nouvelles formes atypiques qui apparaissent aujourd'hui, principalement au Sud : Algérie, Mexique, Brésil, Inde... L'apparition de nouvelles approches environnementales est un des enseignements de ces études, qui démontrent autant de tendances convergentes que de situations incomparables. L'influence de cette approche dépasse d'ailleurs leur cadre universitaire, comme en témoignent par exemple les réalisations d'un ancien étudiant de Peter Herrle récemment distingué par le Global Award for Sustainable Architecture : le Burkinabais Francis Kéré.


La question culturelle au cœur du projet d'architecture

L'identité comme notion dynamique et transversale intervient comme une manière de dépasser (ou de contourner) la théorie statique des « trois piliers du DD » et de mettre la question culturelle au cœur du projet d'architecture (plutôt que la norme donc). Parce l'architecture est plus légitime pour orienter la recherche de nouvelles efficacités culturelles ? Parce que c'est une manière de sortir de l'obsession technico-économique ? Les travaux dirigés par P. Herrle décryptent cette dialectique dans les pays émergents, où les conflits entre globalisation et identités locales peuvent s'exprimer de manière conflictuelle, mais aussi se résoudre de manière créative. En ce sens, il ne s'agit pas d'une théorie, mais de preuves par l'exemple, sans systématique. Les constituants d'une identité architecturale ne sont plus seulement spatiaux mais sociaux, économiques, culturels, voire émotionnels ; ils donnent une légitimité et des fondations stratégiques (morales ?) au projet. À rebours des approches néo-colonialistes souvent trop pressées de normaliser, sous prétexte d'urgence environnementale.


« Rébellion » architecturale ?

Ces exemples nourrissent une pensée de la résistance aux standards globaux par le site, un éloge de l'irrédence au risque de sanctuariser des anecdotes locales pour soulager la conscience des Occidentaux. La compilation de ces cas propose une alternative de fait à la critique adressée au développement durable d'avoir été récupéré par les grands groupes industriels afin de leur ouvrir de nouveaux marchés. Ces stratégies d'instrumentalisation du souci environnemental à des fins capitalistiques prennent une coloration encore plus douteuse lorsqu'il s'agit de faire la leçon à des pays du Sud où ces grands groupes ont précisément du mal à s'implanter car l'essentiel de la production architecturale y est incontrôlée. C'est dans cet état de « rébellion » architecturale concrète qu'il faudrait apprendre à lire d'autres approches et se dégager des conflits internes aux discours architecturaux qui cherchent à imposer des généralités.

Pour autant, l'identité est-elle une entrée seulement vertueuse ? Depuis la chute du Mur de fer et la déflagration territoriale qui a suivi, cette question de l'identité s'impose dans tout processus de recomposition nationale. Les guerres dans les Balkans ou les tensions souvent sanglantes de l'Afrique multi-ethnique viennent souligner le caractère ambigu de cette notion. Le mobile de l'identité n'est-il pas un fantasme plus dangereux qu'un outil de projet efficace ? Pourquoi l'architecture saurait-elle s'épargner les dérives identitaristes et parfois xénophobes que suscite ce thème ?


Du risque des bonnes intentions en architecture

Au-delà des collections d'exemples héroïques et romantiques trouvés dans les pays émergents, des interrogations politiques portent directement sur les « architectures durables » : quel est le statut identitaire de ces réalisations exemplaires qui prétendent à l'autonomie vertueuse ? Un écoquartier (au sens de Bedzed) ne produit-il pas un état socioculturel en rupture avec le territoire environnant, puisque tous ses fonctionnements tendent à la différenciation et qu'il s'adresse le plus souvent à des publics ciblés (CSP +) ? N'est-ce pas la promulgation de tout ce qui était critiquable sur le plan urbain depuis trente ans ? Ghettos et gated communities, où la ségrégation spatiale est toujours sociale ? Un écoquartier n'est-il pas une nouvelle forme d'enclave qui induit nécessairement des tensions séparatistes entre ceux appartenant à cette identité « meilleure » et les autres, vivant dans le vieil environnement à l'identité fragmentée ? C'est un des paradoxes de la nécessité d'expérimenter des situations qui se séparent des continuités territoriales sur le plan technique et social. Un écoquartier, même au sens de l'innovation radicale, serait donc menacé d'archipelisation et de servir de ruse marketing pour la continuation du "business as usual"

Ce débat renvoie à des histoires plus anciennes : notamment celle du conflit opposant au modernisme les identités locales qui refusent l'importation d'un langage dont la valeur universelle est fictive, ne serait-ce que parce que son diagnostic fonctionnel fondateur est très relatif à un moment de l'histoire et la géographie. D'où le refus d'aller construire « ailleurs » d'un nombre grandissant d'architectes occidentaux : ils préfèrent engager la coopération architecturale au travers d'ONG qui se contentent de partager des outils et les expériences, pour défendre la possibilité d'un point de vue architectural dans des situations qui n'en ont ni la culture, ni les moyens. Ainsi l'ONG Archis-Pristina, créée par Kai Vöckler au Kosovo pour suppléer la faiblesse du jeune gouvernement (voir d'a n° 181).

Cette difficulté des architectures modernes à accueillir la diversité des identités est au cœur de la disqualification des programmes de grands ensembles dans les banlieues européennes mais aussi les centres-villes nord-américains. La sociologue Jane Jacobs a prononcé dans les années soixante un avis de déclin des grandes villes américaines en raison de leur incapacité à accueillir des identités socioculturelles non-WASP (afro-américains, latinos, asiatiques…) dans des typologies d'habitat et d'espaces publics qui ne leur étaient pas adaptées. Cette position peut être rapprochée de la phénoménologie de E.T. Hall (La Dimension cachée) établissant une hypothèse d'incompatibilité entre certains « langages corporels culturels » et certaines architectures normatives2. Elle renvoie aussi au célèbre L'Image de la cité, où Kevin Lynch se demande si on peut vivre la grande échelle urbaine sans construire une image mentale de cette identité.

Dans ces débats des années soixante, on opposait une humanité sensible et diverse à des architectures insensibles à cette diversité. Avec le recul, on est troublé par une telle célébration de la « différence socioculturelle », dont le résultat sert plutôt à enfermer ces populations dans leurs particularités identitaires, dans une image projetée de l'extérieur dont on ne sait pour quoi ni par qui elle a été construite. Ne risque-t-on pas de séparer ces populations les unes des autres en essayant de défendre leurs prétendues identités ? Ces approches psychosociologiques jouant l'identité contre l'architecture ont aussi eu leurs répercussions en Europe : on peut ainsi visiter à Montreuil ou à Saint-Ouen ces HLM des années quatre-vingt sculptées dans des motifs de casbahs ingénues. Qui irait y vivre, à part ceux qu'on a caricaturés jusque dans la façade ? De l'ambiguïté des bonnes intentions en architecture…

On pourrait également dramatiser une polémique sur le critère « identité », en relisant le parcours politique de Heidegger et sa fascination pour l'enracinement identitaire dont il a fait la caractéristique d'une architecture porteuse de sens, et dont on réentend aujourd'hui les résonances (par exemple dans un certain régionalisme alpin, par ailleurs très élégant). Il y a des constats plus précis et troublants encore à faire dans l'histoire de certains mouvements écologistes qui font l'éloge du sol, du local, de l'authentique. Alwin Seiffert, génial chantre de l'agriculture urbaine bio dès la fin des années cinquante, n'avait-il pas été « l'avocat du paysage » missionné par Adolf Hitler pour protéger des paysages majeurs de l'identité nationale, durant la construction des autoroutes du IIIe Reich ?


L'imprescriptibilité de l'identité 

La position de Peter Herrle n'a évidemment aucun rapport avec ces généalogies d'un autre siècle, mais on peut néanmoins pointer la fragilité politique du champ dans lequel il suggère d'engager l'architecture durable. Car ses travaux ont pour ambition d'interroger l'architecture au-delà des territoires où elle se joue, dans une figure d'avant-garde inédite, et de faire bouger les certitudes occidentales. Alors, qui sera le maître d'œuvre de ces projets d'identités ? Qui en sera l'évaluateur et le gardien ? Qui la déclarera obsolète ?

Or la principale contribution de Herrle consiste à pointer $l'imprescriptibilité$ de l'identité : on ne peut ni la prédire, ni en faire une recette. En procédant non pas de manière dogmatique mais par études de cas, ce qu'il observe ce sont des modalités de construction d'identités nouvelles à travers des réalisations d'architecture, symptômes d'une évolution plus générale et profonde. Des projets dont la qualité tient précisément à discuter leur contexte sans se laisser enfermer dans des solutions (et des difficultés) toutes faites. Un éloge de l'inventivité située, mais surtout des collaborations transdisciplinaires entre le concepteur, ses clients, ses entreprises et fournisseurs, autant qu'avec les futurs usagers. L'identité comme dénominateur commun ou barycentre devient une qualité dialectique du projet : la capacité à projeter tous ses acteurs vers un horizon commun. Il s'agit donc moins d'identités préexistantes que d'identités à venir, elles sont également des fictions, mais au moins reconnues comme telles. La variable du temps devient alors cruciale. La question « Comment accélérer les procédures d'habitation du territoire selon de nouvelles attitudes ? » devient : « Comment habiter un temps mesuré par tous avec des instruments communs ou comparables ? » Identité de pratiques collectives en mouvement, plutôt que sanctuarisation des périmètres de différence.

On pourrait espérer que le travail de Peter Herrle observera aussi d'autres types de projets durables que les réalisations construites. Par exemple, le projet « Vill9lasérie » mené par des jeunes architectes à la Villeneuve (Grenoble) : leur approche urbanistique consiste à écrire et tourner une série TV avec les habitants de ce grand programme de logement social à l'identité brouillée afin de les resituer dans l'élan initiateur de la Villeneuve, qui était narratif, voire héroïque. Si le temps devient la matière du projet d'identité, l'architecture peut alors se dégager du risque de figer les identités malgré elle.

Marc Armengaud


Notes

1. Architecture and Identity, sous la direction de Peter Herrle et Erik Wegerhoff, Lit Verlag, 2008. Constructing Identity in Contemporary Architecture, Case Studies from the South, sous la direction de Peter Herrle et Stephanus Schmitz, Lit Verlag, 2009.

2. Une position dont l'héritier contemporain serait le philosophe et architecte finlandais Juhani Pallasmaa, dont un ouvrage est traduit en français aux éditions du Linteau : $Le Regard des sens$, 2010.

Abonnez-vous à D'architectures
.

Réagissez à l’article en remplissant le champ ci-dessous :

Vous n'êtes pas identifié.
SE CONNECTER S'INSCRIRE
.

> L'Agenda

Avril 2019
 LunMarMerJeuVenSamDim
1401 02 03 04 05 06 07
1508 09 10 11 12 13 14
1615 16 17 18 19 20 21
1722 23 24 25 26 27 28
1829 30      

> Questions pro

Conception-réalisation : le conseil de l’Ordre des architectes des Pays de la Loire veille

En novembre dernier, statuant sur le non-respect des procédures de la commande publique, trois arrêts de la cour administrative d’appel de…

Transmettre ou ne pas transmettre son agence

En société ou libéral, quelles sont les questions qu’un architecte doit se poser en matière de transmission ? Daniel Seddiki, expert-comptable…

L'architecte et les jurys

Qui juge et que juge-t-on dans les jurys ? La loi Elan récuse les concours pour les logements sociaux. Le Grand Prix national d’architecture…