L’île de béton : la Fondation Stavros-Niarchos, Athènes

Architecte : Renzo Piano Building Workshop
Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 22/11/2017

Si vous passez aujourd’hui sur l’avenue Syngrou, l’axe qui relie Athènes à son autoroute côtière, vous apercevrez un étrange belvédère construit sur une falaise de béton. Édifié à proximité immédiate la mer il lui tourne cependant le dos préférant interpeller au loin l’Acropole et le Mont Lycabette…

 

Athènes, ville mythique et toujours cruellement contemporaine, capitale aux milles enclaves par la faute originelle du plan de Kléanthis et Schaubert dessiné en 1833 après l’indépendance, lorsque la Grèce la choisit pour capitale et se prépare à accueillir son premier roi : Othon, le fils de Louis de Bavière. Ce plan dessine un trident qui se retourne et vient buter sur le flanc nord de l’Acropole, interdisant tout développement urbain futur, à l’inverse par exemple de celui de Versailles, qui part de la cour d’honneur du château et esquisse une ville ouverte et infinie. Comme s’il était de la plus haute importance de créer un dispositif narcissique permettant à l’ancienne cité, humiliée pendant des siècles par les Turcs, de se regarder et de s’aimer pour parvenir à croire à sa propre histoire et à son propre destin de grande capitale européenne.

Ce plan bloqué condamne dès l’origine la ville à la congestion. Un blocage renforcé par la rue Piréos qui rejoint le Pirée, une autoroute urbaine doublée par un métro qui n’est ni enterré, ni aérien, mais posé à même le sol : une frontière est/ouest aussi infranchissable qu’un mur de Berlin.

Mais revenons à notre histoire qui commence à l’emplacement d’un hippodrome désaffecté, dont les activités ont été déplacées il y a quelques années à proximité du nouvel aéroport. Un site coupé de la mer par l’autoroute côtière qui rejoint le cap Sounion ainsi que du quartier du vieux Phalère par l’avenue Syngrou qui rejoint d’un trait la place Syntagma. C’est là, sur ce vaste espace vacant, que la Fondation Stavros-Niarchos a demandé à Renzo Piano de construire son centre culturel, après avoir consulté de manière informelle d’autres maîtres d’œuvre. Créée par un riche armateur grec décédé en 2006, cette fondation se propose de produire un effet Bilbao dans une Grèce exsangue en offrant à la ville et à l’État deux équipements majeurs : un opéra et une bibliothèque nationale. La bibliothèque devant remplacer l’édifice néoclassique édifié en 1832 par Theophil von Hansen – l’architecte du parlement de Vienne – à côté de l’université et de l’Académie sur l’une des avenues du trident. Une construction néoclassique déjà financée par de « généreux » donateurs du XIXe siècle, les frères Valliano.

 

Infrastructures

Comme le montrent les vues aériennes, le projet se compose de strates parallèles – agora, équipements, voie de service, parking silo – qui s’alignent sur une bande préexistante construite en bordure de l’ancien champ de courses, le long de l’avenue Syngrou. Elle correspond à un ruban de béton lancé par Bernard Reichen au-dessus du faisceau de voies afin de permettre aux piétons d’accéder aux stades construits sur la baie qu’il aménageait en vue des jeux Olympiques de 2004. Une liaison louable, mais vaine : le passage titanesque prenant son envol au pied de simples immeubles de logement qui n’en demandaient pas tant. Il semble ainsi surgir de nulle part. Cet impressionnant ouvrage d’art, aujourd’hui en jachère comme la plupart des équipements sportifs de la baie, reste cependant un élément clé de ce paysage d’infrastructures auquel Renzo Piano a su, en bon marin, amarrer sa nouvelle construction…

Son projet reprend et décline à l’infini le geste de Bernard Reichen. D’abord une longue esplanade pavée de granit gris et creusée en son centre d’un canal alimenté par l’eau de la mer. Ensuite, un sol qui se soulève lentement et monte en pente douce vers le sud, plus haut que la voie express, comme pour jouir d’une vue dégagée sur le golfe avant de s’effondrer brutalement pour former une falaise de béton inexpugnable qui coupe définitivement l’opération de la baie. À cette ascension correspond un traitement paysager : au début, quand il ne s’agit que de terrassement, c’est une forêt d’oliviers aux troncs tourmentés qui profitent de la pleine terre ; ensuite, quand les programmes viennent s’immiscer sous la pente, ce sont des champs de blé qui composent un espace dégagé autour du belvédère et de sa vaste toiture plate et réfléchissante, portée par de fins pylônes métalliques. Enfin, une faille vertigineuse découpe le sol pour permettre en rez-de-chaussée aux semi-remorques de desservir l’arrière-scène de la grande salle et isole les niveaux de parking qui gisent aussi sous la pente.

 

Cristaux

Le bâtiment n’a pas vraiment d’entrée, à l’instar du terrain vague de L’Île de béton, le roman de J.G. Ballard, il est entouré d’autoroutes et d’immeubles résidentiels de Kallithéa, un quartier coupé du reste de la cité. On n’y pénètre presque par effraction par de multiples chemins de traverse, mais la plupart des nombreux visiteurs arrivent en voiture par le parking. Ainsi les deux équipements de prestige ne donnent-ils pas sur l’extérieur mais sur l’agora, ce gigantesque parvis déconnecté de la ville. Comme si pour entrer dans la fondation, il fallait déjà être à l’intérieur…

Le mouvement du sol vers le sud est pondéré par un axe est/ouest qui découpe un vestibule à ciel ouvert – un propylée – desservant de part et d’autre les deux équipements jumeaux, visibles derrière les angles vitrés. Tandis qu’au fond une batterie d’ascenseurs panoramiques rejoint le belvédère par un couloir vertigineux qui semble en suspension dans l’espace. Ce recours inattendu à la symétrie – mais est-il vraiment étonnant de la part de Renzo Piano ? – est renforcé par de monumentales volées d’escaliers en béton qui dessinent deux obliques montant de chaque côté. Les deux équipements sont traités exactement de la même manière : d’immenses boîtes entourées de coursives arrimées par des câbles à la dalle de plafond. Autour de la première, les passerelles suspendues permettent au public d’accéder aux loges de la salle à l’italienne. Autour de la seconde, elles desservent les rayonnages qui présentent les collections de la bibliothèque nationale. Un volume qui rappelle le mythique cube de livres anciens flottant dans l’espace amniotique de la bibliothèque de l’université de Yale conçue par Gordon Bunshaft. Dans les halls cristallins de l’opéra et de la bibliothèque, les utilisateurs oublient rapidement qu’ils évoluent sous un sol planté, une impression que l’on ressent aussi dans les espaces communs comme dans les cellules du couvent des Clarisses creusé dans la colline de Ronchamp.

Les façades vitrées transparentes accordent maintenant un caractère presque aérien à l’opération. Clairement visibles, les colonnes en béton qui soutiennent le sol suspendu se poursuivent, côté opéra, dans les fines tiges métalliques qui portent la toiture technique et ses milliers de cellules photovoltaïques accordant une certaine autonomie énergétique à l’ensemble de la construction.

 

Bilbao dans un enclos

On pourrait sourire de la volonté philanthropique de ce milliardaire qui n’a sans doute jamais payé d’impôts, ses activités étant délocalisées sous une multitude de pavillons étrangers. Son projet de participer au redressement de la Grèce en offrant à sa capitale un équipement de premier plan semble faire référence au musée Guggenheim et à ses retombés pour Bilbao et le Pays basque espagnol. Mais ce n’est qu’un geste isolé, et non une volonté politique partagée, qui s’exerce dans un site incarcéré dans un nœud autoroutier et non, comme en Espagne, à l’intersection de toutes les lignes de force d’une agglomération : autoroute, fleuve, centre-ville.

La réussite architecturale reste cependant entière. Dans cet espace fermé, Renzo Piano est parvenu à créer un univers pacifié où se dénouent, sans s’exclure, plusieurs registres d’oppositions : la non-composition – par juxtaposition de strates différentiées – et la composition symétrique ; la pesanteur du sol planté qui s’arrache péniblement à la terre et l’apesanteur des éléments en suspension ; le lieu bruissant de la musique et le silence de la salle de lecture…

Mais remontons vers le belvédère en traversant l’aménagement paysager dont on pourra cependant regretter le tracé trop classique. Reprenons le cheminement initiatique qui nous mène à travers l’oliveraie, où les familles pique-niquent, sous la gigantesque toiture technique qui semple flotter. C’est là, un verre de Spritz à la main au coucher du soleil quand la ville s’embrasse, que l’on comprend parfaitement l’opération et la manière dont elle s’insère dans son contexte urbain. Au loin, le Parthénon et ses touristes prisonniers de l’Acropole ; les pentes sauvages du mont Lycabette, leur flore et leur faune ; la baie de Phalère et ses foules de sportifs autour de son étrange stade de la paix et de l’amitié : toutes ces hétérotopies resplendissent, oui les villes composées d’une multitude d’enclaves peuvent être belles et désirables…



Maîtrise d’ouvrage : Fondation Stavros-Niarchos

Maître d’œuvre : Renzo Piano Building Workshop, avec Giorgio

Bianchi et Vassily Laffineur, avec la collaboration de

Betaplan

BET Expedition Engineering/OMETE (structure), Arup/LDK Consultants (acoustique et éclairage), Theater Project Consultants (équipement du théâtre), Deborah Nevins & Associates (façades)

Paysagisme : H. Pangalou

Signalétique : C&G Partners, M. Harlé/J. Cottencin

Surface : site, 187800 m2, surface construite, 88000 m2, espaces verts 17000 m2 (14440 arbres, 300000 plantes)

Calendrier : projet, 2008-2011; chantier, 2012-2016

Le baldaquin semble flotter au-dessus du paysage d'oliviers. Vue du canal d’eau de mer et le parvis qui distribue l’opéra et la bibliothèque. Un paysage enclavé dans un noeud routier. Les rayonnages du cube de livres et leurs coursives suspendues. La salle rouge à l'italienne. Sous la toiture réfléchissante, on aperçoit au fond la salle d'exposition.

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