IMPORT/EXPORT

Rédigé par Olivier NAMIAS
Publié le 18/12/2015

Article paru dans le d'A n°241

S’exporter : l’injonction à chercher fortune hors de nos frontières, en démontrant au passage une qualification bien française, s’est faite particulièrement pressante avec la crise économique. Particulièrement visées, les PME, censément plus innovantes, plus mobiles du fait de leur taille réduite. Ils se trouvent que les grandes agences françaises s’approchent de cette catégorie d’entreprises. Elles n’ont pas de technologies à vendre mais des compétences reconnues sur certains sujets – l’hospitalier, le transport, l’éducation, le grand aménagement – qui leur permettent d’avoir voix au chapitre dans le secteur ultra concurrentiel de la

conception architecturale internationale. Occasionnellement embarquées dans les valises de la diplomatie économique, les grandes agences doivent le plus souvent développer seules les stratégies qui les aideront de prendre pied à l’étranger, où les risques sont nombreux : retards de règlements, abandons de projets, aléas politiques… Pour assurer leurs positions, elles peuvent partir dans les valises de grandes entreprises nationales désireuses, elles aussi, de profiter des opportunités mondiales. La sécurité juridique et financière s’obtient alors au prix d’un mariage entreprise/agence souvent controversé au sein de nos frontières. Ce n’est pas la seule entorse à la maîtrise d’oeuvre telle qu’elle est défendue en France depuis la loi MOP : participations non rémunérées aux concours, offre globale de maîtrise d’oeuvre, missions d’études rarement prolongées par le chantier… C’est aussi en acceptant ces conditions que les agences françaises peuvent faire partie d’un village d’architecture global déjà très peuplé, y compris d’agences qui n’hésitent pas à s’implanter en France. Espérons qu’au-delà de l’économie, l’architecture pourra aussi profiter de ces échanges de savoir-faire multilatéraux.

EXPORT 


Les agences françaises dans l’arène mondiale  


À l’étranger, les agences françaises doivent d’abord vendre un savoirfaire : rien de simple dans un secteur ultra concurrentiel recelant de multiples embûches.  


Face à la morosité de la construction en France, grande est la tentation de chercher fortune hors de l’Hexagone. Avec raison, puisqu’en 2015-2017 l’herbe sera plus verte ailleurs, indiquent les chiffres fournis par un rapport d’Euroconstruct. Avec une prévision d’évolution de 1,4 % de l’activité construction, la France arrive quatorzième sur les 19 pays européens mentionnés dans l’enquête, la lanterne rouge revenant à l’Autriche (1 %), l’Allemagne (0,6 %) et la Suisse, qui connaîtra même une involution de son secteur de construction, avec une involution de moins 0,5 %. En tête du classement, la République tchèque, la Pologne et enfin l’Irlande, qui s’accorde la première place avec une croissance de 10,8 % due à une bonne santé du secteur résidentiel et non résidentiel, et dans une moindre mesure des activités de génie civil1. Reste que ce qui vaut pour le BTP ne l’est pas forcément pour l’architecture : certains pays, comme la Norvège, vont connaître de grands besoins en infrastructures et en travaux à forte valeur ajoutée (tunnel, ponts), qui ne concernent que de loin l’architecture. Majors, PME, BET, agences d’architecture : toutes les branches nationales du BTP partagent un même travers, celui de rarement s’aventurer hors de notre marché domestique, alors que la législation y invite, tout au moins en Europe, et que le climat mondialisé devrait donner des ailes à qui cherche de nouvelles opportunités. Plusieurs facteurs expliquent, selon Le Moniteur, ce manque d’engouement2 : mauvaise organisation des PME, absence de service « international » dédié, mauvaise maîtrise des langues étrangères et notamment de l’anglais, mais surtout un marché intérieur longtemps vigoureux qui dispensait d’aller tenter l’aventure loin de nos frontières. Le rétrécissement des marchés publics incite les architectes à sauter le pas et à chercher des commandes sous d’autres cieux. 


Les agences internationales exportent d’abord une compétence – pour les Français, l’éducation, les équipements sportifs et l’hospitalier – face à des concurrents anglo-saxons bénéficiant souvent d’un cadre réglementaire plus familier.


Destinations réduites  

Peu présent à l’export, le BTP français ne peut qu’augmenter ses parts de marché. Pas de miracle immédiat, cependant, à attendre d’une telle démarche. Le secteur est très concurrentiel : à l’étranger, les agences françaises se retrouvent face à des structures provenant de pays moins bien lotis en termes de commande publique, qui de ce fait arpentent les marchés extérieurs depuis de nombreuses années. Souvent anglosaxonnes, ces agences évoluent dans des contextes réglementaires proches du leur. Les destinations changent aussi. Après avoir beaucoup construit, la Chine n’est plus aussi porteuse qu’il y a quelques années. L’empire du Milieu connaît une récession et une augmentation des qualifications qui rendent moins nécessaire la présence d’opérateurs étrangers. « Le marché chinois est saturé, à l’exception de la Chine du Sud autour de Canton, Shenzhen – moins Hong Kong, déjà très pourvu en intervenants locaux – ou la Chine de l’intérieur – Chongqing, Chengdu… relève Madeleine Houbart, de l’Association française des architectes à l’export (AFEX). Nous privilégions les pays manifestants un besoin d’architecture arrivé à maturité. Aujourd’hui, nous nous intéressons à des pays d’Afrique subsaharienne que nous avions encore peu regardés, qui connaîtront sans doute une forte croissance. Nous avons l’atout d’une culture commune, même si nous ne nous intéressons pas qu’aux pays francophones. Le hic, c’est qu’il y a de l’argent, mais une faible partie est affectée aux projets. Les travaux sont financés par des grandes banques de développement liant des critères d’attribution à une gouvernance correcte, une corruption limitée, un bon traitement des populations locales. » En 2016, l’AFEX compte aussi se rendre en Birmanie. « D oté d’une gouvernance plus démocratique, le pays va s’ouvrir. Nous comptons prendre position sur les infrastructures touristiques et comprendre les circuits de financement des projets », poursuit Madeleine Houbart, quitte à faire escale en Thaïlande, où se trouvent des investisseurs susceptibles de s’intéresser à ce pays. En dernier lieu, le projet désigne la destination : « Nous n’avons pas d’objectifs géographiques, mais plutôt programmatiques et contractuels, souligne Mathieu Cabannes, architecte-ingénieur directeur du développement à l’international chez SCAU. Nous sommes intéressés par les grands projets de stades et d’universités, donc par le Qatar, les Émirats, la Côte d’Ivoire. » Avant d’exporter une signature – privilège réservé aux starchitectes –, on exporte d’abord une compétence. Pour les Français, l’éducation, les équipements sportifs et l’hospitalier sont des domaines de prédilection. Spécialiste des hôpitaux, Jérôme Brunet a remporté le concours du Trauma Center et Canceropôle de l’hôpital Meilahti du Helsinki University Central Hospital (HUCH) en Finlande, en association avec trois autres agences d’architecture locales.  


Partenaires particuliers 

Après avoir déterminé la destination, reste à comprendre comment l’atteindre. La diplomatie économique est un canal possible, mais pour certains la voie la plus sûre est de faire équipe avec une grande entreprise. « Nous recherchons des partenaires dont nous pourrions être sous-traitant ou cotraitant – des grands constructeurs, des ensembliers qui peuvent être des entreprises françaises comme Vinci ou Bouygues, ou des entreprises belges. Tout est fonction des sujets et des destinations, résume Mathieu Cabannes. Nous avons également noué des partenariats avec des BET qui ont une envergure internationale, comme Tractebel Engineering. » Les relations sont affaires de personnes et de stratégies croisées d’entreprises. Pour l’agence d’architecture, le partenariat avec une entreprise limite les risques juridiques et économiques. La probabilité qu’un client disparaisse dans la nature étant loin d’être nulle, s’appuyer sur une société ayant déjà développé un réseau de partenaires relativement fiable est un atout. Autre partenariat possible : les confrères. « La grande leçon de l’international, c’est que tes concurrents en France peuvent être des partenaires à l’export, constate Frédéric Nantois, responsable du développement international chez AIA (voir entretien p. 154). Il serait idiot que, sur un concours rassemblant cinq agences, deux agences françaises se mettent des bâtons dans les roues. » Dernier canal à ne pas négliger : les collaborateurs souhaitant retourner dans leur pays. L’ouverture de l’antenne vietnamienne de Baumschlager Eberle s’explique en partie par ces évolutions des relations de travail. L’ouverture d’une agence sur place est le stade ultime de l’export, elle permet souvent le développement dans une nouvelle aire géographique. Lauréat du concours ouvert pour la construction de la National Gallery de Singapour, Jean-François Milou a créé une antenne dans la ville-État. Depuis cette base, il traite des projets singapouriens, mais aussi vietnamiens. 


Aléas moraux 

La sécurité des paiements et l’identification des interlocuteurs et des partenaires fiables font partie, on l’a vu, des premiers risques de l’export. Ce ne sont pas les seuls : il faut aussi compter avec les aléas, les soubresauts de géopolitique qui peuvent re- © SCAU architectes. Perspective : PPC. mettre en cause la réalisation d’un projet. De l’abaissement du cours du pétrole à un changement imprévu de gouvernement, en passant par des scandales financiers ou l’évolution d’une sensibilité aux droits de l’homme, tout est envisageable. Récemment, Zaha Hadid à la BBC et Jean Nouvel sur France Inter ont été interrogés sur les conditions de travail des ouvriers sur les chantiers de stades de la Coupe du monde. Et le Qatar fait partie des pays partenaires suspectés de soutien au terrorisme. Comment gérer ces questions éthiques qui interpellent directement l’architecte et peuvent le placer au rang des complices d’un régime autoritaire ? « Nous avançons pas à pas, explique Mathieu Cabannes, dont l’agence, SCAU, est engagée dans la construction d’équipements pour la Coupe du monde de 2020, au Qatar. Trois critères pourraient permettre de définir si l’on s’engage ou pas dans un projet : le programme, la façon dont il est réalisé et les commanditaires. Nous travaillons sur des projets de stades et d’universités, qui ont une certaine portée sociétale, nous intervenons plutôt sur les phases d’études que de réalisations, et nos clients sont souvent des entreprises européennes, poursuit Cabannes. Nous restons très loin du client final. » L’architecte doit emprunter une voie étroite entre l’esthétique et l’éthique, dirait-on pour paraphraser le motto de l’édition 2000 de la biennale de Venise. 


L’export changera-t-il la pratique nationale, pour les agences globales comme pour celles qui restent locales ? Groupements d’entreprise-architecte, missions sans exé et concours non rémunérés y sont monnaie courante.


Remises en questions 

« Avec des montants de travaux supérieurs mais des honoraires plus bas divisés entre plusieurs partenaires, l’export n’est pas l’Eldorado », constate Jérôme Brunet à partir de son expérience finlandaise. Au-delà des aspects économiques, quels enseignements architecturaux tire-t-on de ces projets ? À Helsinki, Brunet a pu faire évoluer sa typologie d’hôpital à patio développée dans plusieurs établissements en France. Le système en nappe s’est transformé en jeu de blocs découpés pour ne pas masquer la lumière et les vues au reste du site hospitalier. L’export invite d’abord à se remettre en question : « Le système des concours publics indemnisés permet de dédier beaucoup de moyens à un projet, remarque encore Mathieu Cabannes. Sur un concours à l’étranger, la faiblesse de l’indemnité conduit à repenser la méthode de travail : moins de temps et moins de personnes vont réfléchir au projet. Moins de problèmes seront résolus en phase concours. Nous devons nous montrer frugaux et mettre l’effort sur des points différents. » Frugalité, suivi du projet limité en phase exé, éloignement des acteurs, changement des relations avec les partenaires : un architecte français n’exerce pas à l’export comme il exerce chez lui. On est en droit de se demander jusqu’où l’export changera la pratique nationale, pour les agences qui voyagent comme pour celles qui restent sur notre sol. L’export, un laboratoire où s’élabore l’agence d’architecture de demain, pour le meilleur et pour le pire ? Une enquête diligentée par l’Ordre national des architectes, l’université de Bordeaux et le ministère de la Culture devrait bientôt apporter des éléments de réponses3.


1. Voir « Europe : cinq pays à conquérir pour le BTP français », Le Moniteur, 3 juillet 2015, p. 13. 

2. Ibid. 

3. www.archibat.com/blog/architectes-votre-avis-nous-interesse-linternational-transforme-t-il-la-professiondarchitecte 


IMPORT


Dans un monde guidé par les flux, les grandes agences françaises partent à l’étranger, les grandes agences étrangères viennent en France. Quel est le profil des structures investissant l’Hexagone ? Réponse à travers trois cas particuliers. 


Elles sont parfois italiennes, espagnoles, plus souvent japonaises, hollandaises, allemandes ou autrichiennes. Elles construisent régulièrement en France, lorsqu’elles n’y ont pas ouvert une antenne. Les agences européennes profitent de la mobilité, qu’elles soient poussées par la crise ou bien portées par un tropisme des maîtrises d’ouvrage pour tout ce qui traverse nos frontières. Indéniablement, le système des rémunérations des concours fait de la France une destination de choix pour l’activité architecturale, ce qui ne va pas sans faire grincer quelques dents. À l’heure où les concours se font rares, les architectes français ont pu voir d’un mauvais oeil la xenomania conduisant à recruter hors de nos frontières quatre des cinq participants à une consultation nationale. Malgré les dissymétries, « on ne peut pas défendre une dynamique d’export en interdisant à tous les architectes étrangers de venir en France, souligne Madeleine Houbart, secrétaire générale de l’AFEX » (www8.archi.fr/AFEX). L’association avec des architectes français, un passage obligé pour les lauréats étrangers des concours organisés sur notre territoire, atténue sans doute le préjudice. La compréhension du contexte réglementaire et la nécessité d’avoir une personne sur place rendent ce partenariat quasi obligatoire. Partenariat parfois initié par des agences françaises elles-mêmes, alors qu’elle cherchait à étoffer une équipe pour se porter candidates à des concours auxquels elles n’auraient pas accès si elles se présentaient seules. Dans certains pays, comme l’Allemagne, des structures dédiées promeuvent l’exportation de l’architecture nationale (comme le NAX, créé en 2002 par la Chambre fédérale des architectes allemands). Mais souvent, les architectes sont précédés d’une notoriété et d’une compétence bien établie, qui devrait profiter, ne serait-ce qu’à la marge, à la qualité architecturale sur le territoire. Aux maîtrises d’ouvrage de veiller à ce que ces agences d’abord choisies sur leur réputation soient à la hauteur de leurs promesses ! 


Auer Weber, Projet par projet 

En cette année 2015, le journal Competitionline a décerné à Auer Weber le titre de première agence d’Allemagne en termes d’attractivité et de qualité de projet (Competitionline, ranking 2015). L’agence se classait première parmi 30 autres structures, à l’issue d’un vote des pairs : signe d’une grande popularité outre-Rhin, à mettre en parallèle avec la notoriété de l’agence sur le territoire français où elle reste peu connue malgré la participation à une quarantaine de concours en France depuis huit ans, avec huit projets gagnés, livrés ou en cours de chantier. Le premier concours a pour cadre le Carreau du Temple, la conversion d’un marché en centre d’animation, projet finalement remporté par le studioMilou. « Nous avions décidé de tenter l’aventure des dossiers administratifs français, avec une certaine naïveté. À notre grande surprise, notre candidature a été retenue, nous avons découvert les règles du jeu français, la loi MOP et ses rendus beaucoup plus lourds qu’en Allemagne, se remémore Karine Leroy-Masson, française mais expatriée de longue date en poste chez Auer Weber. En Allemagne, nous faisons rarement des budgets, on ne produit pas de pièces écrites. La tendance est au rendu des détails constructifs et à l’expression des ambiances plutôt qu’aux descriptifs philosophiques ou aux analyses telles qu’on les demande en France. » Cette première approche suscite pour l’agence l’envie de s’ouvrir au monde francophone, et on va la retrouver sur des projets de centres aquatiques, d’université ou de stade Arena. Les projets sont gérés depuis l’agence de Munich – Auer Weber possède également un bureau à Stuttgart et totalise sur deux sites 140 collaborateurs – par des architectes français ou francophone. L’équipe se complète d’un architecte français associé, sur place, choisi dans un réseau qui s’est constitué au fil du temps. Ainsi, Auer Weber est associée à Christophe Gulizzi sur l’Arena d’Aix-en-Provence, à Arodie Damian sur un pôle universitaire à Lyon, ou encore Studio Arch sur le centre aquatique de Courchevel. Aucune ouverture de succursale française n’est au programme. L’agence souhaite garder le contrôle architectural – qu’elle aurait peur de perdre en dispersant son personnel. Ce qui ne l’empêche pas de réfléchir à d’autres horizons : si l’agence continue à déposer entre trois et cinq candidatures par mois, elle regarde aussi vers le Chili, la Chine, le Luxembourg, la Suisse, l’Autriche, et même l’Angleterre. Tout sera piloté depuis l’Allemagne : « On ne lâche pas nos projets dans la nature », résume Karine Leroy-Masson. 


Dietrich-Untertrifaller , Les hommes du bois 

Du local au global : la formule pourrait résumer le parcours de l’agence fondée en 1994 par Helmut Dietrich et Much Untertrifaller dans une région inconnue de l’ouest de l’Autriche qui allait connaître une renommée internationale : le Vorarlberg. Disciples d’Ernst Hiesmayr, les deux associés réalisent plusieurs bâtiments remarqués dans le domaine de la conception environnementale – le collège de Klaus, par exemple. En 2004, l’agence ajoute au site de Bregenz un bureau à Vienne, puis en 2005 à St. Gallen en Suisse. Totalisant 60 employés sur ses différentes antennes, Dietrich Untertrifaller est une des 10 premières agences autrichiennes. Au départ, elle n’avait pas forcément de velléité d’export, mais a fini par répondre positivement aux sollicitations d’agences françaises recherchant un partenaire compétent dans la construction bois. Associée à différentes agences françaises, elle a remporté des concours à Lyon (Centre sportif dans la ZAC Bon lait, avec Tekhnê), Longvic (Côte-d’Or, avec Sénéchal-Auclair), Broons (Côtes-d’Armor, collège Jean-Monnet, avec Colas-Durand). Dernièrement lauréate d’un deuxième collège avec Colas-Durand, elle termine l’École des beaux-arts de Nancy, projet piloté depuis l’antenne de Bâle. Le critère retenu pour participer au concours français était le montant de travaux, qui ne devait pas descendre en dessous des 10 millions d’euros sous peine de ne pas être rentable. Much Untertrifaller ouvrira en 2016 une antenne à Paris. L’agence vise des concours dans ses spécialités – sport, éducation – du Vorarlberg avec un goût de France ! 


Baumschlager-Eberle (be) Une antenne parisienne dans une constellation d’agences 

Avec Dietrich Untertrifaller, Baumschlager-Eberle (be) est la deuxième agence du Vorarlberg active en France. Pour décrire la structure créée par Dietmar Eberle et Carlo Baumschlager en 1985, mieux vaut employer le mot « agence » au pluriel. Outre Lustenau, en Autriche, des antennes de be sont implantées à Vienne, Vaduz, en Suisse à St. Gallen et Zurich, à Berlin et Hambourg en Allemagne, à Hanoi et Hong Kong. Le bureau parisien, inauguré en 2013 suite au rachat de l’agence de Christian Hauvette, disparu en 2011, est le dernier ouvert. Chaque pôle rassemble 10 à 20 collaborateurs, un nombre jugé optimal pour un contrôle du projet. En plus de l’architecture, chaque antenne possède une spécialité : le paysage, par exemple, pour Zurich, Paris étant spécialisé dans… la communication ! Si les règlements de concours et les circonstances du projet le permettent, la constellation be peut être mise à contribution pour le développement des projets français. Mais ce n’est pas systématique. « Nous attachons beaucoup d’importance à la compréhension du contexte local, ce qui explique que nous préférons ouvrir une agence plutôt que de gérer des projets depuis l’Autriche », affirme Ulli Grassmann, gérant du bureau de St. Gallen, régulièrement présent à Paris. Une question se pose : comment s’assurer de la cohérence des propositions architecturales lorsque l’on est dispersé sur 10 sites ? Des réunions régulières entretiennent une marque de fabrique, explique Anne Speicher, responsable du bureau parisien. De fait, on retrouve bien le style rigoureux de l’agence dans les projets de concours gagnés qui ont ouvert la voie à l’implantation en France : l’immeuble de bureaux Ardeko, à Boulogne-Billancourt, par exemple, emblématique pour Speicher de l’hybridation entre Autriche et local – ici Haussmann – que l’agence veut développer sur tous ses sites. En 2016, be va livrer le tribunal de Caen, un projet dont elle a hérité lors du rachat de l’agence de Christian Hauvette. Un autre hybride : « La conception était déjà très avancée lorsque nous sommes intervenus, se rappelle Grassmann, et de nombreux détails déjà fixés. » Aux visiteurs avertis, le soin de déterminer ce que le bâtiment doit à la France et ce qu’il doit à l’Autriche. Le débat a déjà commencé ! 


Il est difficile d’encourager l’exportation sans accepter que des architectes étrangers viennent construire en France, d’autant que la réglementation européenne favorise la mobilité.



« Intervenir dans des secteurs à haute valeur ajoutée »

Entretien avec Pacôme Bommier et Frédéric Nantois


Déjà implantée en Chine, AIA se cherche de nouveaux horizons. Pacôme Bommier, associé, et Frédéric Nantois, directeur du développement international, nous expliquent la stratégie de l’agence à l’export.  


DA : Pour AIA, l’étranger est-il un nouvel horizon ? 

Pacôme Bommier et Frédéric Nantois : Nous dirions plutôt que ce qui est récent, c’est la place que prend l’export dans l’activité de l’agence. Nos premières expériences significatives à l’étranger remontent à 2006, lorsque nous remportons notre premier concours pour l’hôpital de Beijing. Nous l’avions vu alors comme une parenthèse exotique. Nous avons ensuite répondu à différentes sollicitations, venant par exemple de contacts dans le milieu médical en quête d’architectes, pour la conception d’une clinique à Abou Dhabi, mais n’avions pas de stratégies ni d’objectifs définis. D’abord parce que l’activité française nous suffisait et que, malgré les injonctions à aller voir hors de nos frontières, s’exporter, voire s’installer à l’étranger, est loin d’être simple. En 2011, un nouveau concours gagné nous a incités à nous implanter durablement en Chine. 


DA : Langues, distance, système politique… vue d’Europe, la Chine peut paraître compliquée. Pourquoi ce pays ? Quels y sont vos atouts ? 

Le contexte chinois n’est pas d’une simplicité limpide, mais il offre des opportunités de projets attrayantes pour les agences françaises, qui s’y installent en priorité : une population nombreuse, une croissance économique soutenue, un rattrapage de construction d’équipement, de logements, une échelle attractive. En Chine, 1,3 milliard d’habitants vivent avec un seul système, une seule règle, tandis qu’en Inde, la même population est régie par une myriade de systèmes régionaux, souvent incompréhensibles pour nous. Le système chinois reste finalement assez accessible comparé à d’autres pays du monde, ou d’Asie du Sud-Est. 


DA : Vous ouvrez donc l’agence en 2011. N’était-ce pas trop tard ? 

On nous a dit que nous arrivions dix ans trop tard. Sans doute pour faire des hôtels, sauf que nous souhaitions atteindre des projets hospitaliers. Notre expertise du secteur nous donnait une légitimité et identifiait plus clairement notre plusvalue dans un contexte concurrentiel. Nous n’avons pas vocation à nous implanter partout, nous préférons intervenir dans des secteurs à haute valeur ajoutée. 


DA : Quelles leçons tirez-vous de ces quatre années ? 

L’ouverture de l’agence chinoise nous a permis de mesurer l’importance d’être sur le terrain, de ne pas gérer le développement à distance. Ce que nous en retenons est assez simple : en matière de développement international, quelle que soit l’activité, il faut être sur place, proche de ses clients, travailler avec les locaux, entretenir des partenariats, créer des réseaux, des proximités, connaître les autorités… Nous observons beaucoup plus de similitudes que de différences entre les pays dans lesquels nous travaillons sur des projets. Les différences régionales tiennent dans le grossissement de certains traits. 


DA : Par exemple ? 

En France, nous avons tendance à nous réfugier derrière le contrat, élément qui est secondaire dans de nombreux pays. Que faire quand un maître d’ouvrage chinois n’honore pas son contrat ? L’attaquer au tribunal de Shanghai ? Évidemment, non ! Dans le contexte chinois, le contrat n’est qu’un paravent, la relation de confiance est de loin beaucoup plus importante dans l’évolution des affaires que le pur contractuel. Nous avons beaucoup appris sur les méthodes, l’offre, le positionnement, les marchés qui étaient les nôtres ou non… 


DA : Que vous apporte l’expérience chinoise ? Va-t-elle aider à vous développer ailleurs ? 

Grâce à la Chine, nous acquérons des références qui contre toute attente nous légitiment sur notre propre marché ! Inédites en France, les grandes échelles des hôpitaux chinois nous ont aidés sur le concours pour l’hôpital Princesse-Grace, à Monaco. L’international est un des axes de développement de l’AIA, car une agence comme AIA ne peut plus compter uniquement sur le marché français, public ou privé. Elle a des expertises qu’elle peut proposer à l’étranger, sous différentes formes, et possède de plus cette particularité de proposer la conception architecturale, l’ingénierie et le management de projet : un profil atypique en France, mais tout à fait recevable et compréhensible dans de nombreux pays de culture anglo-saxonne. 


DA : AIA Chine a-t-elle vocation à s’autonomiser ? 

L’antenne chinoise est autonome au quotidien, mais elle prolonge notre modèle d’agence. Il n’est pas question qu’elle prenne son indépendance, car elle tire son savoir de l’expertise française. Il y a donc forcément un dialogue et une passerelle. L’enjeu est de porter les mêmes valeurs et le même message, de conserver notre cohérence sans faire le grand écart. Le positionnement sur des niches programmatiques facilite cette cohérence. Nous réalisons qu’on peut parfaitement vendre une expertise lorsqu’elle est forte, et ce malgré les écarts de langues et de culture. Nous comprenons les attentes et les demandes. Nous ne venons pas avec des recettes, mais une expérience, une capacité, une méthodologie qui permet de s’adapter au contexte, et cela fonctionne : les chinois nous confient la conception d’hôpitaux de 200 000 m2, contre 50 000 m2 en France. On pourrait se dire que les Chinois peuvent les faire sans nous – pour autant, ils veulent les faire avec nous, car nous apportons un plus qu’ils n’ont pas. Ils l’auront peut-être, dans quelques années, mais nous aurons également progressé. 


DA : Quelles nouvelles destinations après la Chine ? 

La Chine reste un très beau laboratoire, nous avons actuellement six projets en études et comptons pérenniser la structure. L’expérience reste très chinoise, elle n’est pas reproductible, car les autres pays n’ont pas la même population, les mêmes besoins, les mêmes moyens. L’Afrique subsaharienne et l’Amérique du Sud nous intéressent, mais la question est finalement celle de l’offre, des partenaires, du montage… Notre approche n’est pas celle du one shot, opportuniste, bien trop coûteuse en moyens et qu’une agence ne capitalise pas. Nous sommes dans une démarche de moyen terme, en priorité dans les domaines de la santé et ses extensions, même si ce n’est pas exclusif. Quoi qu’il en soit, les projets internationaux doivent s’inscrire dans la logique de développement de l’entreprise : le but n’est pas de planter des drapeaux sur toute la mappemonde ! 


À propos de cette enquête 

Le tableau des 300 premières agences de France est établi à partir des chiffres fournis par la société Archiliste, qui a sélectionné 1 000 agences d’architecture parmi les 20 000 recensées dans sa base de données. Une recherche sur Infogreffe doublée d’un courrier adressé aux agences a renseigné la colonne « chiffre d’affaires ». C’est ce critère, à l’exclusion de tout autre, qui établit ce classement ne prétendant nullement constituer un palmarès de la qualité architecturale. Les agences qui n’ont pas publié leurs comptes ni souhaité répondre au questionnaire d’Archiliste sont absentes d’un tableau où elles auraient leur place. Plus d’informations sur www.archiliste.fr


Cardete Huet + Amsycom : l’union pour une offre globale


Plutôt que d’unir sa destinée à une autre agence d’architecture, l’agence Cardete Huet mise sur la complémentarité en rejoignant un groupe spécialisé dans l’immobilier d’entreprise. 

 

La stratégie de la fusion séduit les agences en quête de croissance : mutualisation des moyens, partage des références, structure plus solide propre à inspirer confiance aux maîtres d’ouvrage… Plusieurs structures de taille moyenne ont opté ces dernières années pour la fusion ou l’association, afin de croître pour faire face à la crise aussi bien qu’à la complexification du métier d’architecte. Quant aux agences déjà importantes, elles ont pu absorber des agences de dimensions plus réduites, pourvu qu’elles apportent des références et des savoir-faire qu’elles ne possédaient pas encore. A26, MAP et Sud Architectes sont quelques-unes des agences qui ont franchi le pas de l’association ou de la cooptation. À Toulouse, l’agence Cardete Huet a connu en 2014 une croissance spectaculaire, voyant son chiffre d’affaires passer de 8 à 15 millions d’euros. Ce que ne disent pas les chiffres, c’est le caractère atypique de l’opération qui a permis ce résultat : plutôt que de s’associer à une autre agence, Cardete Huet a rejoint Amsycom, un groupe spécialisé dans le conseil, le management et la programmation d’espaces tertiaires et industriels. L’agence d’architecture devient un pôle projet intégrant les activités d’architecture du groupe, présidée par David Habrias, diplômé de l’École supérieur de commerce de Bordeaux devenu directeur général d’Amsycom en 2013. Gérard Huet et Francis Cardete ont été nommés directeurs généraux du pôle architecture en 2014. La nouvelle société rassemble près de 160 personnes. Le montage juridique tient compte des contraintes légales, qui prévoient qu’une société privée ne peut détenir la majorité des parts d’une société d’architecture. Avant de s’unir, les deux groupes se sont côtoyés à l’occasion de différents projets. Le nouveau groupe apporte une offre globale et élargit son champ d’intervention de projets immobiliers et tertiaires à tout type de programme. Inédite en France, la nouvelle structure est un atout face à des clients privés comme à l’international : « Nous pouvons répondre sur toute la chaîne du projet – programmation, expertise, conception –, ce qui correspond aux besoins des clients habitués à un management à l’anglo-saxonne », explique Gérard Huet. Une offre globale que n’aurait pu proposer une structure née de la fusion avec une autre agence d’architecture. 

 

Arte Charpentier opiniâtre à Alger 

 

Selon les économistes, les prochains relais de croissance se trouveront en Afrique. Un continent qui réclamera de la persévérance, si l’on en croit l’exemple d’Arte Charpentier en Algérie. 

 

Implantée dès les années 1980 en Chine, où elle continue d’être active – l’agence a livré récemment un opéra au Shanxi et travaille sur l’aménagement d’un quartier d’affaires à Guangzhou, développé par son antenne de Shanghai –, Arte Charpentier regarde de l’autre côté de la Méditerranée, vers l’Afrique. L’agence, qui espère à terme réaliser 30 % de son chiffre d’affaires à l’export, contre 10-15 % aujourd’hui, prospecte du côté de la Guinée, du Sénégal et en Algérie. Cahier de commande d’un retour au pays natal puisque, parmi la vingtaine d’associés, deux au moins ont des liens avec ce poids lourd du Maghreb. Pierre Clément, président de la structure, a même grandi dans le village qui borne le réaménagement de la baie d’Alger, un projet d’urbanisme étiré sur plus de 50 kilomètres de bande littoral, remporté en 2007 par l’agence. Avec les années, le schéma de cohérence territorial s’est étendu d’encore 20 kilomètres, tout en gagnant en profondeur vers les terres. Un travail d’urbanisme multidimensionnel, envisageant non seulement le réaménagement d’un front de mer aujourd’hui occupé par des infrastructures portuaires et des routes, mais aussi le traitement des eaux, le rapport de la ville à la mer, le développement urbain après le déplacement du port, la préservation d’espaces naturels, etc. Au terme de huit ans de labeur et de recherches, les architectes auront produit une série de projets sur la baie, un schéma directeur rassemblé dans 18 volumes, en travaillant souvent à l’aveugle. « Nous aurions voulu au préalable disposer d’un atlas rassemblant les données démographiques, économiques et urbaines du site, se rappelle Marie-France Bouet, associée et responsable du projet. C’est finalement notre rendu qui remplit ce rôle… » Après avoir répondu à plusieurs appels d’offres, Arte Charpentier s’est finalement vu retirer le projet au profit d’autres équipes d’architectes. Des changements politiques aussi obscurs qu’imprévisibles ont écarté l’agence du SCOT du littoral, et plus tard d’un écoquartier qui devait se développer sur le site de Bateau cassé, dans la baie d’Alger. Elle n’est pas non plus arrivée lauréate du concours du grand musée de l’Afrique, également implanté dans la baie. Ces déconvenues n’ont pas découragé l’agence, qui réalise actuellement le second centre commercial d’Afrique (en taille) à Sétif et décline les logements expérimentaux composant l’écoquartier algérois pour les villes de Mascara et Biskra, aux portes du désert. Développé en partenariat avec Lafarge, le projet veut adapter la typologie du patio à l’immeuble collectif. Une alternative aux immeubles R + 3 à quatre logements par niveaux construits à des millions d’exemplaires dans le pays avec le concours d’entreprises chinoises. « Si elle se diffuse, cette typologie pourrait intéresser des milliers de ménages de la classe moyenne qui ne trouvent pas leur place dans l’habitat de masse émergeant à travers le pays », explique Marie-France Bouet. Un défi et un pari qui pourra s’avérer payant, s’il trouve son chemin dans les méandres de la maîtrise d’ouvrage locale. 


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